La Part du Signaleur
Lire le chapitre 22: After the Escape
L'eau du fleuve dégoulinait encore de ses vêtements quand Arthur poussa la porte du hangar désaffecté, à deux rues du bassin de la Tamise. L'endroit sentait le poisson pourri et l'huile de moteur, mais c'était sec, et personne n'y mettait les pieds depuis des mois — il l'avait repéré lors de ses errances, quand il planifiait encore des échappatoires qu'il n'avait jamais cru devoir utiliser.
Eddie Marsh était affalé contre un mur de briques, les mains tremblantes, la chemise maculée de sang séché et de crasse. Arthur l'avait hissé hors de la barque de sauvetage une demi-heure plus tôt, après avoir nagé sous les pilotis du débarcadère, attendant que les lampes torches de Victor s'évanouissent dans le brouillard. Le corps d'Eddie était léger comme un sac d'os, et son souffle sifflait entre ses dents cassées.
— Tu vas tenir ? demanda Arthur, s'accroupissant devant lui.
Eddie releva la tête. Ses yeux, malgré les paupières tuméfiées, gardaient une lueur d'acier.
— J'ai vu pire. Enfin... presque pire.
Arthur déchira un pan de sa propre chemise, trempa le tissu dans une flaque d'eau de pluie qui s'était accumulée près de la porte, et entreprit de nettoyer les coupures les plus profondes sur le visage d'Eddie. L'autre homme grimaça, mais ne recula pas.
— Pourquoi ? demanda Eddie soudain. Pourquoi t'es revenu pour moi ? Victor t'avait donné une chance de filer.
Arthur resserra le tissu autour d'une entaille au-dessus du sourcil d'Eddie.
— Parce que je suis fatigué de laisser des gens derrière moi.
Le silence s'étira entre eux, chargé de tout ce qu'ils ne s'étaient pas encore dit. Puis Eddie cracha un mélange de sang et de salive sur le sol.
— Tu sais qui je suis vraiment ? Pas juste l'électricien de Victor ?
— J'ai des théories. Ton journal parle de beaucoup de choses.
Eddie rit, un son rauque qui dégénéra en toux.
— Des théories. T'as toujours été le plus malin de la bande, Arthur. C'est pour ça que je comptais te parler, avant que Victor me mette la main dessus.
Arthur s'assit en face de lui, les genoux remontés, le regard fixe.
— Parle. Maintenant.
Eddie prit une inspiration longue et douloureuse.
— Je suis pas un électricien. Jamais été. Avant Victor, je travaillais pour une section spéciale du Ministère de l'Intérieur. On traquait les grands criminels qui opéraient trop proprement pour la police classique. Victor avait attiré l'attention quand il a commencé à monter des coups trop ambitieux pour un simple receleur. On m'a infiltré dans sa bande il y a trois ans. Je devais remonter la filière jusqu'au sommet.
— Et tu as trouvé le sommet ?
Eddie hocha lentement la tête.
— Victor n'est pas le maître de la toile. Il est une araignée, mais il y a quelqu'un au-dessus, qui tire les fils. On l'appelle le Baron. Personne ne connaît son vrai nom. Mais c'est lui qui finance les coups, qui trouve les acheteurs, qui graisse les pattes des douaniers et des flics corrompus. Marlowe, ton intermédiaire — c'est son homme de paille. Le Colonel R.V. aussi, probablement.
Arthur sentit ses doigts se crisper sur ses genoux. Le nom du Baron résonnait avec trop de résonances dans les notes de son père.
— Victor travaille pour ce Baron ?
— Victor est son chien de garde. Son exécuteur. Mais le Baron ne l'aime pas. Ils se tolèrent. Victor apporte les gros coups, le Baron fournit la protection haut placée. Mais je sais que Victor doit payer une part énorme de chaque opération. Il enrageait, parfois, quand il croyait que je n'écoutais pas.
Arthur se passa une main sur le visage, sentant l'eau saumâtre sécher sur sa peau.
— Et ma part dans tout ça ? Le train ? Le signal que je devais couper ?
Eddie secoua la tête, ses yeux se plissant avec une tristesse soudaine.
— T'étais juste un rouage, Arthur. Un rouage remplaçable. Le Baron avait organisé le coup du train postal, mais il avait confié l'exécution à Victor uniquement parce qu'il voulait le tester. Le tester, et lui trouver un remplaçant si jamais il échouait.
— Un remplaçant ?
— Scar. Il monte dans la hiérarchie. Victor le savait. C'est pour ça qu'il a monté le traquenard à Wapping — pour se débarrasser de toi et de Scar en même temps, éliminer les deux variables qui pouvaient lui nuire.
Arthur pensa à Scar, la main crispée sur son arme, le visage tordu par la cupidité. Il ne regrettait pas grand-chose, mais il ne souhaitait pas la mort de l'homme.
— Et le journal ? demanda-t-il, sortant le carnet trempé de sa poche. J'ai vu des listes de crimes, des noms, des dates.
— C'est tout ce que j'ai pu compiler en trois ans. Les activités de Victor : braquages, recels, meurtres commandés, pots-de-vin à des officiels que j'ai identifiés. Tout est là. Si ces informations sortent, Victor ne pourra plus marcher dans la rue sans être arrêté.
— Pourquoi tu les avais pas encore transmises à tes supérieurs ?
Le visage d'Eddie se durcit.
— Parce que mon contact a été tué il y a deux mois. Tué proprement, d'une balle dans la nuque, dans une ruelle à Soho. Et le lendemain, Victor m'a fait passer pour un traître auprès du reste de l'équipe. J'ai compris que quelqu'un dans mon réseau avait parlé. Quelqu'un de haut placé, probablement au Ministère. Depuis, je pouvais plus transmettre d'informations sans risquer que le Baron les intercepte. Alors j'ai tenu le journal, en espérant qu'un jour je trouverais quelqu'un à qui le confier.
Il regarda Arthur droit dans les yeux.
— Et ce jour, c'est aujourd'hui. Tu comprends ce que je te demande ?
Arthur contempla le carnet ruisselant entre ses mains. Les pages gondolées laissaient à peine deviner les notes méticuleuses d'Eddie — des listes de dates, de lieux, de sommes, des noms codés. Un trésor explosif. Le visage de son père, caché quelque part, invisible depuis des années, traversa son esprit. L'homme qui lui avait envoyé cette enveloppe par l'intermédiaire du manteau long. L'homme qui savait qu'Eddie était un agent.
— Ton contact au Ministère... Son nom ?
Eddie hésita.
— Pas ici. Pas maintenant. Mais je te jure sur la tête de ma mère que je te dirai tout dans quelques jours, quand je serai sur pied. C'est une information qui doit rester confidentielle jusqu'à ce que je sois certain que tu es digne de confiance.
Arthur ne força pas. Il se leva, marcha jusqu'à une caisse en bois retournée, et s'y assit. Le brouillard de la nuit commençait à se dissiper à travers les planches disjointes du hangar, dessinant des rais de lumière grise sur le sol poussiéreux.
— Tu peux marcher ? demanda-t-il. Il faut pas rester ici trop longtemps. Victor va lancer une battue.
— Donne-moi une heure. Et quelque chose à manger.
Arthur fouilla dans ses poches. Il n'avait rien. Pas un sou, pas un sandwich. Il se souvint soudain des photos — les photos des documents de la cave de Soho, prises avec l'appareil emprunté. Elles étaient toujours dans sa poche intérieure, protégées par un sachet en toile cirée qu'il avait utilisé pour traverser le fleuve.
— Et pour ton plan ? demanda Eddie. Le journal, les photos. Qu'est-ce que tu comptes en faire ?
Arthur regarda les documents dans sa main.
— Les faire sortir. Prouver que Victor est un criminel, et que ce Baron existe. Si on peut le déstabiliser, peut-être qu'on pourra trouver une faille.
Il marqua une pause, le poids de toutes ses découvertes pesant sur ses épaules — les secrets de son père, la filature de l'homme au manteau, la trahison de Scar, le visage de Victor dans la lueur des torches.
— Je connais quelqu'un, dit-il lentement. Un journaliste de tabloïd qui a une dent contre les hauts gradés de Scotland Yard. Il prendra le risque de publier, s'il sent que l'histoire est trop juteuse pour la laisser passer.
Eddie le dévisagea longuement. Puis, quelque chose dans ses traits fatigués se défit — une tension qui disparaissait enfin, remplacée par une fatigue pure.
— T'as l'air d'avoir un plan, Arthur. C'est déjà plus que ce que j'avais depuis des mois.
Arthur hocha la tête. Il ne répondit pas, pas tout de suite. À la place, il s'approcha d'Eddie et lui tendit une gourde qu'il avait remplie d'eau du fleuve — pas potable, mais mieux que rien.
— Repose-toi. Dans une heure, on bouge.
Eddie ferma les yeux, sa tête retombant contre la brique. Son souffle ralentit, se fit plus régulier. Arthur resta assis en face de lui, écoutant les bruits du dehors : la marée qui montait dans les bassins, les cris lointains des mouettes, une sirène de police au loin — probablement sur un autre secteur de la ville. Il sortit la photo du Colonel R.V., la regarda dans la pénombre, puis la rangea. Les questions restaient sans réponses : qui était exactement le Baron, et quel était le rôle de son père dans cette toile d'ombres ?
Mais pour l'instant, un homme respirait devant lui, et c'était la seule chose qui comptait. C'était déjà quelque chose — une brique de plus dans la fondation fragile de ce qui pourrait être une issue.
La lumière du jour finit par percer les planches du hangar, baignant leurs silhouettes dans un pâle reflet doré. Arthur laissa cette chaleur fragile le gagner, se disant que si le fleuve ne l'avait pas avalé cette nuit-là, il existait peut-être encore une chance pour que Londres, elle aussi, lui offre une sortie.
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