La Part du Signaleur
Lire le chapitre 23: The Leak
Le journal d’Eddie pesait une tonne dans la poche intérieure de son manteau, et les photos, roulées dans un étui en cuir, lui brûlaient la poitrine. Arthur remonta de la Tamise comme un rat sortant d’un égout, les vêtements trempés, le sel des quais collé à la peau. Il marcha jusqu’à une cabine téléphonique près de Wapping High Street, glissa une pièce, composa le numéro qu’Eddie, entre deux hoquets de douleur, lui avait donné en chuchotant dans le hangar.
— Daily Clarion, service des faits divers.
— Passez-moi Charlie Dobbs.
— Qui le demande ?
— Dites-lui que c’est pour l’affaire Smithfield. Il comprendra.
Le silence dura assez longtemps pour qu’Arthur compte les battements de son cœur. Puis une voix grave, rocailleuse, celle d’un homme qui avait trop fumé dans des couloirs de tribunaux.
— Dobbs à l’appareil. Smithfield, c’est mort depuis trois ans. Qui êtes-vous ?
— J’ai quelque chose qui pourrait raviver de vieilles flammes. Une liste de noms. Des dates. Des photos de documents qui feraient tomber un commissaire de police et un colonel de l’armée — des vrais, pas des gradés de parade.
— Et vous voulez quoi ? De l’argent ? Une gloire éphémère ?
— Je veux que l’histoire paraisse. Demain, si possible. Et je veux rester anonyme. Un fantôme qui vous donne la matière, ça vous va ?
— Ça dépend de la matière.
Le journal d’Eddie contenait douze pages de comptabilité criminelle — des cargaisons volées, des pots-de-vin versés à des noms barbouillés, des marques au crayon qui sentaient l’enquête officieuse. Arthur choisit la page la plus lisible, la plia en quatre, sortit de la cabine et la glissa sous la porte d’un pub adjacent dont il savait que Dobbs prenait son déjeuner chaque midi. Puis il appela une seconde fois.
— Votre petit-déjeuner vous attend. Page bleue. Si vous êtes intéressé, venez au coin de Greville Street et Clerkenwell Road, à sept heures ce soir. Seul.
Il raccrocha avant d’entendre une réponse.
La journée, Arthur la passa dans les ruelles, à l’abri des regards, à sécher sur un toit de garage. Il lut trois fois les notes d’Eddie, mémorisant des noms, des adresses, des montants. Le journal ne mentait pas : les crimes de Victor étaient une toile serrée, et au centre, des fils partaient vers un nom que personne ne prononçait — le Baron. Et à la marge, une référence, minuscule, à côté de la mention du colonel R.V. : « agent F., contact initial. » Son père.
À sept heures, la nuit avait pris possession de Clerkenwell. Des taches jaunes dansaient aux fenêtres basses. Arthur resta dans l’ombre d’un porche, observant. Un homme en pardessus râpé — trop chic pour le quartier, trop usé pour le sien — marchait lentement, les mains dans les poches, la cigarette pendante. Dobbs.
Arthur laissa passer une voiture, puis sortit de l’ombre, feignant un pas tranquille de flâneur.
— Dobbs ?
— Vous êtes le fantôme ? Il me faut plus que deux pages.
Arthur déroula une photographie — celle du registre de la cave de Soho, où le nom d’un député apparaissait à côté d’une somme rondelette. Il la tint un instant sous la lueur d’un lampadaire, puis la retira.
— Vous publierez ça sans mentionner ma personne. Ni la provenance. Vous titrerez comme un coup de filet de police, vous comprendrez — ça vous donne de la crédibilité. Et vous enchaînerez sur une enquête interne qui pointe le nom du colonel R.V.
— R.V. Qui c’est, ce type ?
— Un pilier. Une carrière d’uniforme qui sent la cambriole. La preuve, vous l’avez dans mes pages. Mais vous devrez suivre le fil vous-même, jusqu’au bout. J’ai besoin que votre histoire fasse du bruit, demain. Je besoins que ça fasse trembler la ville.
Dobbs plissa les yeux. Il avait vu trop de mouchards à la gâchette facile — mais celui-là sentait la sueur froide et la vérité mouillée.
— Vous êtes de la maison ? demande-t-il, la voix plus basse.
Arthur secoua la tête. Il lui donna l’étui de cuir avec les photos et quatre autres pages du journal, gardant le reste pour lui, comme une ceinture de sûreté.
— Demain matin, dans vos kiosques, titre « La pieuvre du port ». Je vous donnerai un nom de plus demain soir si vous tenez parole. Si vous mordez ma main, je n’ai plus de queue à donner.
Dobbs rit, un rire sec qui finit en quinte de toux.
— Vous êtes un gars prudent, fantôme. Ça me plaît.
Il empocha l’étui, puis disparut dans l’obscurité d’un passage. Arthur, cœur battant, refit son chemin en sens inverse, traversa deux rues, monta des escaliers de service, entra dans un hôtel de passe à Saffron Hill, paya une chambre au nom de « Simpson » avec des billets froissés, à bout de course.
Il tenait. Juste jusqu’au matin.
L’édition du Clarion du lendemain fit un bruit de chute dans les mains des passagers du métro d’Aldgate, des dockers de Canary, des commis de la City. Arthur, un exemplaire sous le bras, le lisait dans le renfoncement d’un café, entouré de vapeurs de thé et d’œufs grillés. En première page : « La pieuvre du port — une enquête du Clarion révèle un réseau de vol à l’échelle industrielle ». Suivaient trois colonnes, des croquis, des suppositions. Le nom de Victor n’y apparaissait pas encore en toutes lettres, mais la silhouette, la méthode, les dates — tout le désignait, gravé en pointillés.
Dobbs avait ajouté une phrase que Arthur n’avait pas écrite : « Nos sources confirment que Scotland Yard a ouvert une enquête interne sur des contacts compromettants avec un officier supérieur, dont nous taisons le nom pour le moment. »
C’était le signal. Le filet se resserrait.
Mais la réaction vint plus vite que prévu.
À midi, Arthur passa devant le marchand de journaux de Shadwell. Un homme en costume de laine, trop luisant, se tenait là, parlant trop fort à son voisin, un geste de la main vers la première page. « Celui qui trouve le gars qui a causé ça, il gagne mille. Mille livres. Living, breathing, peu importe. Victor veut sa tête. » Arthur passa devant sans ralentir, le menton baissé.
À une heure de l’après-midi, alors qu’il longeait les entrepôts désaffectés derrière la gare de Paddington, il vit les affichettes placardées à la chaux — un portait crayonné, grossier, mais étrangement ressemblant. « Arthur Phelps, pour information, récompense riche. » Son nom, lâché dans le vent. Il arracha une des affiches et la froissa dans sa poche.
Victor ne se cachait plus. Il chassait.
Arthur comprit alors que le plan d’exposition médiatique avait un double tranchant : la lumière brûlait Victor, mais elle illuminait aussi sa trajectoire. Dobbs avait un rédacteur en chef zélé qui n’avait pas résisté à l’idée d’ajouter son nom aux reportages. Et le réseau d’informateurs avait fait le reste.
À la tombée du soir, Arthur loua une chambre près de la gare de King’s Cross sous le nom de « Wilkes », mais avant même de tirer les rideaux, il changea d’avis. La liste des adresses qu’Eddie avait gribouillées dans son carnet lui offrait trois planques possibles — un grenier à Holborn, une réserve de plombier près de Smithfield, une cave derrière une chapelle de l’Église réformée du côté de Whitechapel. Il choisit la réserve, s’y faucha un matelas moisi, et, allongé sur le dos, la pièce sombre, les mains derrière la nuque, il compta les coups que l’horloge de la chapelle tapaient. Chaque heure, une nouvelle angoisse. Il ne pouvait plus dormir deux nuits au même endroit.
Le matin suivant, une enveloppe marron glissée sous la porte. Pas de timbre, pas de nom. Juste un mot tapé à la machine, précis, court : « Il sait où vous dormez cette nuit. Changez de plan. — E. »
Arthur sourit, froid. Eddie vivait.
Mais l’enveloppe contenait aussi une seconde feuille, manuscrite cette fois, de la main d’Eddie — une écriture plus tremblée, pressée. « Le Baron va vous trouver avant Victor. Il ne veut pas vous tuer. Il veut le journal. Il sait ce qu’il contient. — Protégez-le. Je me cache, je ne peux pas vous aider encore. »
Arthur froissa la lettre, puis la rangea avec soin dans le journal. Le journal devenait une carte de ses ennemis — et la seule chose qui tenait encore sa vie à lui.
Il passa à un flophouse près de Brick Lane, paya en liquide, repartit une heure plus tard ; passa la nuit suivante dans un couloir d’immeuble abandonné près de Liverpool Street, se réveillant à chaque grattement de pas. Il se déplaçait, une ombre vêtue d’un manteau trempé, le journal contre le cœur.
Le soir du troisième jour, alors qu’il guettait les éditions du soir devant un kiosque — pour voir si Dobbs avait lâché le nom du colonel R.V. — un homme en imperméable clair s’immobilisa à dix pas, tenant un journal plié. Un contact, les yeux baissés. Sans un mot, il laissa tomber un papier qui se déploya au vent. Arthur le rattrapa du pied, le ramassa.
Un numéro de téléphone. Et une phrase ; « Une femme peut vous aider. Elle connaît le Baron. Appelez à minuit. »
Une femme. Nouvelle inconnue. Nouvelle corde tendue. Le Baron savait tout de sa trajectoire — et pourtant, ce message sentait la main de quelqu’un qui voulait le sortir de ce marécage, pas l’y enfoncer.
Arthur leva la tête. L’homme en imperméable avait disparu, fondu dans la brume grise de l’East End. Derrière lui, le kiosque à journaux affichait la manchette attendue : « Scotland Yard interroge un colonel de l’armée — la pieuvre gagne les hautes sphères ». Mais sous le titre, une ligne supplémentaire, suintante comme une blessure : « Le signalman de la pièce : le rôle d’Arthur Phelps confirmé par des sources internes. »
Arthur froissa le papier, puis se força à respirer.
Il n’était plus un fantôme. On lui avait collé un nom. Et ce nom était désormais écrit dans l’encre de mille journaux à travers Londres.
À minuit, il appela le numéro depuis une cabine sur Cable Street, la voix contenue mais le pouls arrêté presque au bord.
— Oui ?
Une voix de femme, basse, calme, avec une intonation qu’Arthur n’aurait pas su situer. Pas anglaise, peut-être française, peut-être quelque chose de plus loin.
— Vous êtes Arthur Phelps, n’est-ce pas ?
— Qui est à l’appareil ?
— Quelqu’un qui a vu votre père, il y trois semaines. Vivant, mais pas en sécurité. Vous avez quelque chose qui l’aiderait, vous et moi. Vous avez le journal d’Eddie Marsh. Je veux vous échanger des informations contre sa protection. Je sais où aller quand vous aurez laissé tomber Victor. Mais pas ici.
Le silence retomba. Une voiture passa, ses phares balayant la cabine. Arthur serra l’écouteur.
— Comment savez-vous tout cela ?
— Parce que, dit la voix, je travaille pour le Baron, et je déteste ce que je fais. Je préfère vous aider. Durham. Demain soir. Viens seul, sans le journal, et vous en saurez plus que vous ne vouliez.
Elle raccrocha.
Arthur resta un long moment dans la cabine, le combiné à la main, la tonalité bourdonnant à ses oreilles. Une espionne du Baron qui se retournait ? Ou le piège le plus sophistiqué qu’on lui avait jamais tendu ?
Il sortit, glissa le journal plus profondément dans sa poche, et choisit une nouvelle direction pour la nuit.
Demain, il irait à Durham. Et s’il le fallait, il entraînerait toute la ville avec lui.
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