La Part du Signaleur
Lire le chapitre 24: The Bait
Le pub sentait la bière éventée et la sueur des hommes qui avaient passé leur journée à parier sur des chevaux qu'ils ne verraient jamais courir. Arthur s'installa près de la fenêtre, dos au mur, et commanda une pinte qu'il ne boirait pas. À la table voisine, un vieil homme lisait *The Racing Post* en hochant la tête, perdu dans ses propres calculs.
Victor connaissait la planque. Cela avait été son erreur, d'ailleurs. Quand Arthur avait fouillé les papiers laissés dans le débarras du Soho, il avait trouvé les notes de l'agent comptable — des relevés manuscrits, des marges confuses, et un nom de pub en coin de page, souligné trois fois. Le genre d'habitude stupide qu'un comptable prend quand il pense que personne ne regarde.
Arthur posa la valise sur la table, face à lui.
Il n'attendit pas longtemps.
L'homme entra à dix-neuf heures précises, un imperméable beige qui avait connu des jours meilleurs, une serviette en cuir fatiguée serrée contre sa poitrine comme un bouclier. Il repéra Arthur immédiatement — il savait donc à quoi il ressemblait. Cela voulait dire que Victor avait distribué sa photo, ou que l'article de Dobbs avait fait son travail. Peut-être les deux.
« Vous êtes Phelps », dit l'homme en s'asseyant sans y être invité.
« Vous êtes Weller. Vous tenez les livres de Victor depuis onze ans. »
Weller cligna des yeux, une petite contraction autour de la bouche. « Comment... »
Arthur ouvrit la valise. Elle contenait cinq mille livres, en billets froissés qu'il avait récupérés dans le butin réparti après l'attaque du train — sa part, prise avant que Victor ne le trahisse. L'argent puait encore la hâte et la peur.
« Vous allez me donner les comptes de Victor. Chaque compte. Chaque cachette. Chaque nom de banque, chaque boîte aux lettres, chaque homme qui lui doit de l'argent. Et en échange, vous gardez ça, et vous disparaissez avant que quiconque ne comprenne que vous avez parlé. »
Weller regarda les billets. Sa langue passa sur ses lèvres, un mouvement rapide comme un lézard. « Victor me tuera. »
« Victor vous tuera quand il découvrira que vous avez gardé des livres parallèles depuis trois ans. Avec environ trente mille livres manquants. Vous croyez que je ne l'ai pas vu ? Les marges sont trop propres. Personne ne tient des comptes aussi nets à moins d'en cacher une deuxième version. »
Le silence dura assez longtemps pour que le barman leur jette un regard. Weller finit par ouvrir sa serviette et en sortit un carnet calepin, usé, les coins cornés. Il le poussa vers Arthur.
« Tout est là. Les comptes réels. Les planques. La liste des hommes de Victor y compris ceux qu'il ne paie plus. » Sa voix était basse, presque un murmure. « Il y en a un qui lui doit trop. Un nommé Callahan. Victor lui a prêté de quoi ouvrir un club. Callahan n'a jamais remboursé. Il crachera tout ce qu'il sait si vous le menacez avec ça.
Arthur commença à feuilleter le carnet. Les écritures étaient serrées, méticuleuses, chaque centime tracé. Une vraie cartographie de la cupidité de Victor. Ici, un pot-de-vin à un officier des douanes. Là, une commission versée à une société écran qui sentait le Baron à plein nez.
Le carnet contenait la réponse. Le réseau entier, dans une écriture minuscule.
Il releva la tête pour remercier Weller, mais l'homme avait déjà la valise ouverte, les mains serrées sur les billets comme un noyé qui s'accroche à une bouée. Il se leva, hocha la tête une seule fois, et se dirigea vers la porte.
Il fit trois pas à l'extérieur avant le premier coup de feu.
Le verre de la fenêtre explosa. Arthur se jeta à terre, le carnet serré contre sa poitrine, tandis que la vitrine du pub volait en éclats. Des cris. Le fracas des chaises renversées. À travers le trou béant, il vit Weller s'effondrer sur le trottoir, la valise arrachée de sa main, les billets pleuvant autour de lui dans le vent du soir comme des feuilles d'automne.
Trois hommes. Costumes sombres, armes sorties. Ils avançaient vers l'entrée, et l'un d'eux pointait déjà son pistolet à travers l'ouverture de la fenêtre, droit sur Arthur.
Il roula sur le côté, s'abritant derrière une table retournée. Une détonation à nouveau, le bois éclata à quelques centimètres de sa tête. Le carnet — c'est ce qu'ils voulaient. Ou lui. Peut-être les deux.
Puis le bruit d'un moteur.
Une voiture noire qui freina sec dans la rue, fenêtre ouverte. Quatre coups de feu rapides et précis, chacun qui visait les pneus des hommes de Victor. Les trois costauds plongèrent pour se couvrir comme des quilles renversées. Pneus crevés, sifflant l'air comme des serpents en colère.
La portière arrière de la voiture s'ouvrit.
« Montez. »
Une voix de femme. Pas d'accent particulier, pas de panique.
Arthur ne réfléchit pas. Il courut, s'enfila à l'intérieur, la portière claqua encore pendant que la voiture démarrait en trombe, laissant les hommes de Victor dans la poussière et les éclats de verre.
La femme était assise en face de lui. Les cheveux sombres, tirés en arrière. Un manteau de laine rouge — le genre qui coûte plus cher qu'un mois de salaire d'un signaleur. Elle le regarda avec une expression calme, presque étudiée.
« Vous auriez dû vous méfier de Weller, dit-elle. Il vendait déjà vos informations avant que vous ne lui offriez l'argent.
— Qui êtes-vous ?
— Vous le savez déjà. »
Arthur serra le carnet contre sa poitrine. Son cœur battait si fort qu'il pouvait compter chaque pulsation dans sa gorge.
« Le Baron », dit-il.
La femme sourit. Ce n'était pas un sourire amical. « Le Baron veut le journal, Mr. Phelps. Et il est prêt à payer cher pour l'avoir. »
Elle lui tendit une carte de visite blanche. Rien dessus, qu'un numéro de téléphone et une heure. Huit heures, demain.
« Si vous survivez jusqu'à demain, appelez ce numéro et demandez Colette. »
La voiture s'arrêta au bord d'un quai désert. Arthur sortit, puis elle glissa une enveloppe par la fenêtre baissée.
« De la part de votre père. Il m'a dit que vous sauriez qu'il est en vie. »
La voiture disparut. Arthur resta seul sur le quai, le carnet de Weller dans une main, l'enveloppe dans l'autre.
Il l'ouvrit.
C'était une photographie récente de son père, vieilli, ridé, mais vivant — debout devant un bâtiment qu'Arthur ne reconnut pas, tenant un journal daté de cette semaine. Et au dos, une écriture qu'il connaissait par cœur.
*« Arthur, ne fais pas confiance à la femme. Mais Victor doit tomber. Viens me chercher. – P. »*
Au-dessus du quai, une sirène de police s'éleva dans la nuit.
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