La Part du Signaleur
Lire le chapitre 26: The Counterfeit Clue
L’ampoule nue pendait au-dessus de la table, jetant une lumière crue sur les billets étalés en éventail. Arthur Phelps les avait alignés par série, le dos des doigts encore marqué par la morsure du froid de la Tamise. Le papier était neuf, presque gras sous la pulpe, et pourtant quelque chose n’allait pas. Trop blanc. Trop raide. Le filigrane, lorsqu’il le tenait face à la lampe, révélait une locomotive à vapeur inversée, ses roues en l’air comme un insecte mort.
Il avait vu des faux billets dans sa vie. Des plans mal imprimés, des encres qui bavaient. Mais ceux-ci portaient la signature d’un homme qui avait du temps, de l’argent et une obsession maladive du détail. Le Baron. Le nom lui collait à la gorge comme une fumée de charbon.
Arthur compta la liasse. Deux cents livres en dix billets de vingt – la part que Victor lui avait versée pour le coup du train postal. La part d’un homme qu’il avait cru pouvoir manipuler. Il ricana doucement, sans joie.
« Un pressier privé, murmura-t-il. Pas une imprimerie commerciale. Pas une planche artisanale. Un vrai atelier, avec un vrai cylindre. »
Il se souvint des paroles de Dobbs au téléphone, la voix hachée par la ligne : *Le filigrane est la signature. Ceux avec la locomotive inversée viennent directement de son pressoir. Le Baron imprime pour ses propres opérations, pas pour le marché. C’est le seul moyen de le coincer.*
Coincer un fantôme. Voilà la tâche.
Arthur rassembla les billets et les glissa dans une pochette en cuir qu’il portait sous sa veste, contre la poitrine. Il s’empara ensuite du carnet d’Eddie Marsh – un vieux moleskine fatigué, couvert d’écriture serrée et de croquis. Il le feuilleta jusqu’à la dernière section : une liste de propriétés, des noms de sociétés écrans, des adresses. Son doigt s’arrêta sur une ligne griffonnée d’une encre plus pâle : *Pressoir de Barrowfield. Route de campagne. Cheminée en brique haute. Deux cheminées.*
Deux cheminées. C’était là que naissaient les faux. Et là que le Baron était vulnérable.
Un grattement à la porte le fit sursauter. Trois coups, puis deux. Le signal convenu avec Dobbs. Arthur ouvrit avec précaution, gardant la porte entre lui et le visiteur – un garçon rouquin, pas plus de quinze ans, essoufflé d’avoir couru.
« M. Dobbs dit que les flics fouillent les docks, souffla le garçon. Y z’ont des chiens. Faut vous barrer.
— Où est le presbytère ? demanda Arthur.
— Le quoi ?
— L’imprimerie, Barrowfield. »
Le garçon fronça les sourcils. « C’est à un mile au nord de Croydon, sur l’ancienne ligne de marchandises. Mais personne y va. C’est fermé depuis des années. »
« Pas fermé », dit Arthur en lui tendant une pièce. « Retourne prévenir Dobbs. Dis-lui que je vais à la source. »
Le garçon déguerpit, avalé par la nuit. Arthur referma la porte et se retourna vers ses affaires. Il n’avait qu’un sac, une pelle pliante, un pistolet qu’il n’avait jamais chargé, et la certitude que chaque heure qui passait rapprochait Victor et le Baron de sa piste – ou pire, de celle d’Eddie.
Il sortit sur le quai de déchargement. La pluie avait cessé, mais l’air restait chargé d’embruns et de diesel. Il remonta vers la gare de triage à pied, les rails luisant sous un ciel éclairci. Trente minutes plus tard, il avait convaincu un cheminot ivre de lui prêter une camionnette contre deux billets de sa liasse – des faux, se dit-il avec un sourire amer, qui finiraient peut-être dans une poche de gilet avant d’atterrir dans les mains de quelque encaisseur trop pressé.
Barrowfield apparut comme une masse noire sur fond de ciel plus clair, une friche industrielle que mordait une végétation sauvage. Deux cheminées de brique s’élevaient au-dessus des toits effondrés, telles des doigts accusateurs. Arthur coupa le moteur à deux cents mètres et finit à pied, longeant un muret de pierre sèche, écrasant l’herbe haute.
Pas de voiture. Pas de lumière. Mais un filet de fumée – très fin, presque invisible – s’échappait d’une des cheminées. Quelqu’un entretenait un feu dans un atelier qui ne devait plus exister administrativement.
Arthur contourna le bâtiment par la gauche, où une porte de service en tôle avait été percée d’un judas récent. Il s’accroupit, colla l’œil à l’ouverture.
L’intérieur était un atelier d’impression ancien reconverti. Une presse à cylindre – un modèle allemand, reconnaissable à son bâti massif – trônait au centre, encore chaude, ses rouleaux luisants de graisse. Des casiers de papier s’alignaient le long des murs, des plaques de cuivre posées sur des étagères. Trois hommes travaillaient sous des lampes à abat-jour vert, chacun à sa tâche. L’un encrait une plaque, l’autre chargeait la presse, le troisième examinait une feuille à la loupe.
Arthur resta là, immobile, à compter les sorties. Une porte principale à l’avant, cette porte de service, un escalier métallique extérieur qui montait vers un bureau en mezzanine. Sur le bureau, une carte d’angle orientait vers une fenêtre sale. Il vit des ombres bouger derrière.
Une silhouette ressortit en haut de l’escalier, vêtue d’un manteau sombre, le visage dans l’ombre de l’auvent. Mais quelque chose dans la démarche – cette façon de poser le pied, sans bruit, comme un chat – lui tira un souffle froid.
Colette.
Elle s’arrêta sur la passerelle, alluma une cigarette, et parla à un homme sorti derrière elle. Arthur ne distinguait pas les mots, mais la voix de l’homme – métallique, lente, autoritaire – portait dans l’air humide. Arthur ne l’avait jamais entendue, pourtant une certitude s’abattit sur lui comme un train de nuit : c’était le Baron.
« …demain matin. Le bateau attend à Newhaven. Une seule valise. Le reste de la production part dans le four avant l’aube », disait l’homme.
Colette grogna quelque chose qu’Arthur ne capta pas.
« Il vient à nous, malgré tout », reprit l’homme. « Arthur Phelps ne saura pas résister à l’idée de détruire la presse. Laisse-le entrer. »
Il tourna la tête vers la fenêtre du bureau, si directement qu’Arthur retint son souffle, certain d’avoir été repéré. Mais le Baron se contenta de jeter son mégot et de rentrer à l’intérieur, laissant Colette seule sur la passerelle.
Elle resta immobile une longue minute, puis, sans se retourner, elle leva la main gauche et fit un signe lent – deux doigts, un geste que les cheminots connaissaient bien.
*Attention, voie libre devant. Piège.*
Arthur recula dans l’ombre, le cœur battant à lui marteler les côtes. Le Baron savait qu’il viendrait. Le Baron avait préparé son arrivée. Et pourtant Colette – dont la main ne tremblait pas tout à fait – lui avait donné un code que Victor lui avait appris des années plus tôt, quand les deux hommes travaillaient encore ensemble.
La question n’était plus de savoir s’il fallait entrer. Il fallait savoir qui était réellement derrière la porte, et pourquoi Colette le mettait en garde contre son propre maître.
Arthur défit sa veste et trouva le revers de la pochette. Sous les billets, glissée comme un signet, une carte postale de Durham avec trois mots inscrits au crayon à papier dans une écriture âgée : *Cherche l’aiguillage.*
L’écriture de son père.
Il remit la pochette en place, regarda une dernière fois les deux cheminées qui déchiraient le ciel, et sourit d’un air sombre.
« Il croit que je viens pour la presse », murmura-t-il. « Il ne m’a jamais vu travailler une aiguille. »
Il s’engagea vers l’angle du bâtiment, là où l’escalier métallique montait vers le bureau en mezzanine – et où un piège, sans doute déjà armé, l’attendait. Mais il avait vu dans la main de Colette autre chose que du code. Elle tenait un sac à main en cuir marron, le même que la femme du bar de Leicester avait porté le soir où tout avait basculé.
Et dans la lueur rouge d’une lanterne du quai, le fermoir du sac luisait d’un éclat doré – un œil qui s’ouvrait sur un soleil. Le sceau du Baron. Que son père avait dessiné pour lui, vingt ans auparavant, alors qu’il travaillait encore aux ateliers de triage de King’s Cross.
Le Baron n’était pas un inconnu. Arthur l’avait peut-être serré la main avant même de connaître son nom. Et si le Baron connaissait Arthur depuis le début, il n’avait jamais eu besoin de le chercher ni de le tendre – il n’avait eu qu’à l’attendre.
« Alors viens, murmura Arthur. Puisque tu me connais déjà, apprends à me perdre. »
Il posa le pied sur la première marche de l’escalier métallique, et celle-ci gémit sous son poids comme un chien blessé.
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