La Part du Signaleur
Lire le chapitre 30: Aftermath in the Manor
Le valise pesait une tonne, ou du moins le bras d'Arthur le pensait. Eddie courait devant lui dans l'obscurité du parc, sa silhouette déformée par les cyprès. Derrière eux, les premières sirènes déchiraient la nuit de Surrey, encore lointaines mais obstinées, comme des chiens sur une piste.
— Par ici ! cria Eddie en bifurquant vers une brèche dans le mur de pierre.
Arthur trébucha sur une racine, rattrapa le valise à deux mains, sentit les billets tasser contre le cuir. Sa chemise collait à sa peau, trempée de sueur et d'une peur qu'il refusait de nommer. Le Baron était mort. Victor était mort. Il avait tué un homme ce soir, et il n'avait pas eu le temps de comprendre ce que cela signifiait.
La Morris Oxford d'Eddie attendait dans une allée de gravier, garée sous un chêne pleureur. Eddie déverrouilla la portière, jeta un coup d'œil vers la route.
— Monte.
Arthur s'affala sur le siège passager, le valise calé entre ses jambes. Le moteur toussa, cracha, puis rugit. Eddie manœuvra dans l'obscurité sans phares jusqu'au bout de l'allée, puis tourna sur la route principale. Les phares d'une voiture de police les croisèrent à cent mètres, gyrophare éteint, roulant vite vers le domaine.
Arthur retint son souffle. La voiture passa. Eddie accéléra.
Ils roulèrent en silence pendant dix minutes. Les lampadaires de la banlieue londonienne défilèrent, puis les rues se resserrèrent, devinrent des rangées de maisons en briques rouges aux rideaux tirés. Eddie prit une série de virages que seul un homme qui connaissait le quartier pouvait connaître, et se gara enfin dans une impasse sombre, moteur coupé.
Le silence s'abattit sur eux comme un couvercle.
Eddie se tourna vers Arthur. Dans la faible lumière d'un réverbère lointain, son visage était un masque de fatigue et de quelque chose qui ressemblait à de l'incrédulité.
— Tu as tué Victor.
Arthur ferma les yeux. La scène rejoua dans sa tête : Victor qui levait son arme, le Baron derrière lui, la bousculade, le coup de feu. Le bras d'Arthur avait bougé avant sa pensée, un réflexe de survie qu'il ne s'était jamais connu.
— Je n'avais pas le choix.
— Je ne dis pas le contraire. Je dis juste que… putain, Arthur. Tu l'as tué.
— Il allait nous tuer.
Eddie souffla, passa une main sur sa mâchoire. Il regarda fixement le pare-brise, comme si la nuit contenait une réponse.
— Et le Baron ?
— Il est tombé. Dans le vide, derrière le tableau. Colette avait le tableau ouvert. Il a reculé, il a perdu l'équilibre.
— Il est mort ?
— Je n'ai pas vérifié. Mais je ne l'aurais pas parié vivant.
Eddie hocha lentement la tête. Puis il baissa les yeux vers le valise entre les jambes d'Arthur.
— Alors c'est nous, maintenant. Tout ce fric. Et Colette qui creuse son trou.
Arthur posa la main sur le cuir du valise. Il sentait les billets à travers l'épaisseur, une masse de papier qui représentait plus d'argent qu'il n'en avait vu en toute sa vie. Plus que sa dette. Plus que dix fois sa dette.
Il pouvait tout effacer. Disparaître. Recommencer quelque part, à Newcastle ou à Cardiff, avec un nouveau nom et un compte qui ne criait pas.
Il pouvait.
— Je vais le rendre, dit-il.
Eddie le regarda comme s'il avait annoncé qu'il allait sauter dans la Tamise.
— Tu vas quoi ?
— Le rendre. À la police.
— Cinquante mille livres, Arthur. Peut-être plus. Et tu veux les rendre ?
— Écoute-moi. Ma photo est dans tous les journaux. Les flics me cherchent pour le braquage. Si je garde cet argent, je suis un homme traqué qui a volé une banque. Si je le rends, avec une explication, je peux peut-être m'en sortir.
Eddie ricana, un son court et sans joie.
— Tu crois qu'ils vont t'écouter ? Ils ont un mort chez le Baron. Deux morts. Ils vont te coller ça sur le dos, Arthur. Tu rends le fric, tu passes quand même pour le cerveau.
— Le Baron est mort. Victor est mort. Les vrais coupables ne peuvent plus parler. Mais Dobbs peut témoigner que je l'ai appelé. Que j'étais encore vivant après le braquage, et que j'essayais de comprendre ce qui se passait.
— Dobbs, le journaliste. Tu lui fais confiance ?
— Il m'a pas balancé. Il m'a dit que la police me cherchait. Il aurait pu le faire lui-même.
Eddie se tut. Ses doigts tapotaient le volant, une cadence nerveuse, comme le cliquetis d'un aiguillage qu'on actionne.
— Et ton père ? demanda-t-il enfin.
Arthur sentit son estomac se serrer.
— Quoi, mon père ?
— Le Baron a dit qu'il était vivant. En France. Avec la moitié d'un trésor. Si tu rends le fric, tu te retrouves à la rue, avec ton nom dans les journaux et les créanciers aux trousses. Tu pourras jamais le retrouver.
— Je sais.
— Et Colette ? Elle est restée là-bas. Avec sa moitié à elle. Elle a monté tout le monde. Elle avait Un plan depuis le début.
— Je sais.
— Alors pourquoi ? Pourquoi rendre le fric ?
Arthur regarda par la vitre. Dans la maison d'en face, une lumière s'alluma dans une chambre. Quelqu'un s'était levé pour boire un verre d'eau, pour tirer les rideaux, pour une raison banale qu'Arthur, lui, ne connaîtrait plus jamais.
— Parce que je veux pouvoir marcher dans la rue sans regarder derrière mon épaule, dit-il. Parce que ma dette, je l'ai contractée en jouant, et je peux la payer autrement. Parce que je veux pas devenir Victor. Je veux pas devenir le Baron. Je veux redevenir Arthur Phelps, signalman. Et pour ça, il faut que le monde arrête de me chercher.
Eddie le dévisagea longtemps. Son expression passa par plusieurs étapes — la colère, la frustration, puis quelque chose qui ressemblait à de la résignation.
— On peut le cacher, dit-il. Juste un moment. On réfléchit, on voit qui est à l'arrivée. La police va interroger tout le monde. Colette va parler. Elle va nous balancer, Arthur. Elle a aucune raison de nous protéger.
— Je sais.
— Alors si tu rends le fric, autant le faire quand tu sais ce que Colette a dit. Quand tu sais qui, dans la police, est propre.
Arthur se tourna vers lui.
— Tu connais quelqu'un ? Quelqu'un de propre ?
Eddie hésita. Une seconde. Deux.
— Il y a une inspectrice. Lestrange. Elle chassait Victor avant que tout ça commence. Elle avait un dossier sur lui, elle cherchait à le coincer depuis des mois. Le Baron la faisait suivre, il en parlait à voix basse avec Scar.
— Lestrange, répéta Arthur. Où je peux la trouver ?
— Elle a un bureau à Scotland Yard. Mais si tu débarques là-bas avec un valise plein de fric, tu vas te faire embarquer avant d'avoir dit deux phrases. Il faut la rencontrer en dehors. Discrètement.
Arthur réfléchit. Les pièces s'assemblaient dans sa tête, lentement, comme un train qu'on aiguille sur une nouvelle voie.
— Je lui raconte une partie de la vérité. Que j'étais un otage, que je me suis échappé, que j'ai trouvé le fric. Je lui donne ce qu'elle veut pour commencer à enquêter. Mais je lui parle pas du Baron, ni de Victor, ni de Colette.
— Et ton père ?
— Mon père, je le chercherai moi-même. Sans fric. Sans en parler. Le Baron a dit qu'il était en France, dans la région de… il n'a pas fini sa phrase. Il y a une note, aussi. « Cherche l'aiguillage ».
Eddie le regarda avec un mélange de pitié et d'agacement.
— Tu parles comme dans un roman policier.
— C'est ma vie, Eddie. Et j'aimerais bien qu'elle redevienne la mienne.
Eddie resta silencieux un long moment. Puis il tendit la main vers le valise.
— On va le cacher. Pas pour longtemps. Une nuit, deux. Le temps que tu contactes Lestrange. Après, tu décides toi-même de ce que tu en fais. Je t'accompagne pas au poste.
Arthur serra la poignée du valise.
— Où ?
— J'ai un endroit. Une cave, chez une tante à moi qui est partie en Espagne. Personne n'y va jamais. Le fric y sera en sécurité jusqu'à demain soir.
Arthur regarda le valise. Il pensa aux billets, aux gravures, au filigrane inversé que Dobbs avait identifié. Il pensa à la presse clandestine du Baron, à la pièce vide, au sol qui sonnait creux sous le pied de Colette.
— Allons-y, dit-il.
Eddie démarra la voiture. Ils roulèrent dans les rues endormies de Londres sud, passant devant des pubs fermés, des épiceries aux rideaux de fer tirés, des églises dont les clochers se découpaient sur un ciel qui commençait à pâlir à l'est. Arthur garda la main sur le valise, enregistrant le poids, la masse de sa liberté potentielle qu'il allait rendre au monde.
La cave d'Eddie était humide, sentait la poussière et la pomme de terre oubliée. Ils glissèrent le valise sous une vieille toile cirée, derrière des bocaux vides, dans un renfoncement que personne ne remarquerait en un million d'années.
Eddie remonta l'escalier le premier. Arthur s'attarda une seconde, la main sur un bocal froid, écoutant le silence de la cave, puis il le suivit.
Dans la cuisine, Eddie lui servit un verre d'eau qu'Arthur but d'un trait. La maison sentait le renfermé, la vie en pause. Par la fenêtre, le jour se levait sur les toits de brique, une lumière grise et patiente qui allumait les cheminées une à une.
— Il faut que je dorme, dit Arthur.
— Sur le canapé. Il y a des couvertures dans le placard.
— Et toi ?
Eddie haussa les épaules.
— Je monte la garde. Au cas où Colette aurait des amis qui nous cherchent.
Arthur acquiesça. Il trouva le canapé, l'étendit d'une couverture qui sentait la naphtaline, et s'allongea. Le plafond était fissuré, la peinture s'écaillait en écailles fines autour d'une lampe nue.
Il ferma les yeux.
Des images défilèrent. Le visage de Victor, surpris. Le Baron qui basculait dans le vide. Colette, les mains couvertes de terre, qui riait comme une folle devant son trophée.
Et puis la voix de son père, qu'il n'avait pas entendue depuis trente ans, qui revenait comme un écho dans le bruit des aiguillages.
Il s'endormit en pensant à un carnet de notes, à un code que son père avait utilisé, à une presse qui imprimait de faux billets portant un filigrane inversé — une locomotive qui roulait vers l'arrière, vers un point où les chemins se croisaient.
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