La Part du Signaleur
Lire le chapitre 32: The Deal with the Devil
La pluie battait contre les vitres du café Le Métro, transformant la devanture en un aquarium trouble. Arthur avait choisi cette table du fond, dos au mur, face à la porte. Une habitude qu'il avait prise depuis l'estate, depuis que chaque ombre semblait porter un fusil.
Inspector Lestrange arriva à huit heures précises, son imperméable dégoulinant sur le carrelage. Elle ne commanda rien, s'assit en face de lui, les mains à plat sur la table comme pour y poser des fondations.
« Vous êtes suivi, Phelps. »
Arthur ne broncha pas. « Je sais. Deux hommes dans une Humber noire, garée près du kiosque à journaux. Ils étaient déjà là hier.
— Et vous êtes venu quand même. » Elle inclina la tête, un pli d'amusement au coin des lèvres. « C'est du cran, ou de la stupidité.
— Les deux, souvent. »
Elle sortit une enveloppe froissée de sa poche intérieure et la glissa vers lui. Arthur l'ouvrit. Trois photographies en noir et blanc, granuleuses : deux hommes en civil devant le commissariat central, un troisième en uniforme de sergent, et la même Humber noire garée en face de la gare de Paddington. Au dos de la dernière, une écriture serrée : *Dupont. Tenue de jour comme de nuit.*
« Dupont est auxiliaire de la brigade criminelle, dit Lestrange. Le Baron le payait depuis six ans. Depuis que son frère a eu des problèmes avec un tableau volé. »
Arthur reposa les photos. La pluie semblait battre plus fort contre la vitre, comme si la ville elle-même retenait son souffle.
« Vous me demandez de témoigner, mais votre propre maison est pourrie. »
Lestrange ne cilla pas. « Raison de plus pour agir vite. Vous me donnez le valise, l'argent, les adresses des entrepôts. Je vous donne ma parole que vous marchez libre, vous et votre complice.
— Votre parole. » Arthur laissa le mot flotter entre eux. « C'est tout ce que vous avez à offrir ? Contre les fusils des hommes du Baron, contre un réseau qui va jusqu'à vos sergents ? »
Elle se pencha en avant, les coudes sur la table. Ses yeux étaient d'un gris métallique, comme les rails sous un ciel d'hiver.
« Je peux vous offrir la seule chose qui vaille, Phelps : une porte de sortie. Programme de protection de témoins. Nouvelle identité, appartement à Liverpool ou Cardiff, un travail discret. Vous n'aurez plus jamais à regarder par-dessus votre épaule. »
Arthur éclata de rire, un son sec et amer qui fit tourner deux têtes à la table voisine. « Liverpool. Cardiff. Vous croyez que je vais m'enterrer vivant pendant que les hommes du Baron — les hommes de Victor — cherchent encore mon corps ? »
Il se pencha à son tour, baissant la voix jusqu'au murmure. « Je vous propose autre chose, Inspector. J'ai le valise. Eddie sait où elle est cachée. Et j'ai autre chose, aussi : un carnet que le Baron tenait à jour. Les noms, les dates, les pots-de-vin. Jusqu'à vos collègues. »
Le mensonge sortit avec une facilité qui l'effraya lui-même. Le carnet n'existait pas. Mais il avait vu les livres de comptes dans le bureau du Baron, avant que la scène ne sombre dans le chaos. Il en avait mémorisé assez pour sembler crédible.
Lestrange ne bougea pas, mais quelque chose vacilla dans son regard. Une fissure infime, comme celle d'une vitre trop sollicitée.
« Vous bluffez. »
« Le Baron avait une écriture régulière. Je l'ai lu pendant que je cherchais le coffre. Quatre pages de noms. Dont un, je crois, qui a des étoiles sur les épaules. » Arthur croisa les bras. « Je vous donne le valise et le carnet, vous me donnez l'amnistie écrite pour moi et pour Eddie, signée par le procureur. Pas de protection. Pas de Liverpool. Je veux pouvoir marcher dans la rue sans avoir à changer de nom. »
La pluie cessa subitement, comme si quelqu'un avait coupé le son. Dans le silence soudain, Lestrange croisa les doigts et les regarda un long moment.
« Vous êtes un imbécile, Phelps. » Sa voix était plus douce à présent, presque pitying. « Vous croyez que le procureur va signer ça ? Vous êtes mouillé jusqu'au cou. Vol qualifié. Complicité. Homicide — le Baron est mort, Victor est mort, et vous êtes en vie, avec l'argent. Aux yeux de la loi, vous êtes le seul survivant. Vous savez ce que ça veut dire ? »
Arthur le savait. Il l'avait compris dès l'instant où il avait vu le corps du Baron basculer dans le vide.
« Ça veut dire que vous avez besoin de moi plus que je n'ai besoin de vous. » Il se leva, laissant quelques pièces sur la table. « Réfléchissez. Vous avez quarante-huit heures. Moi, j'ai un valise à protéger. Et un carnet qui commence à me brûler les doigts. »
Il se dirigea vers la porte. Ses jambes étaient lourdes, chaque pas semblait pesé. Il savait qu'il venait de pousser son dernier pion sur l'échiquier. Si elle refusait, il n'avait plus rien.
— Phelps. »
Il s'arrêta, main sur la poignée.
« Je ne peux pas vous donner l'amnistie. Mais je peux vous donner autre chose. » La chaise de Lestrange gratta le sol. « Le nom de celui, au commissariat central, qui couvrait les opérations du Baron. »
Arthur se retourna lentement. Elle tenait le carnet imaginaire entre ses doigts, comme si elle pouvait le sentir.
« En échange ? »
« En échange de quoi ? Vous avez besoin de moi, vous l'avez dit vous-même. Alors prouvez-le. Donnez-moi le nom. » Sa voix était presque un défi. « Et je vous laisse une chance de rester en vie. Une vraie. »
Arthur plissa les yeux. Quelque chose clochait. Elle n'avait pas cillé quand il avait parlé du procès. Elle n'avait pas semblé surprise que le Baron tienne des livres de comptes. Elle savait. Elle savait déjà tout.
« Le nom, » répéta-t-il.
Elle sourit, un sourire mince et précis comme la pointe d'un scalpel.
« Commissaire Divisionnaire Fournier. »
Le nom frappa Arthur comme une locomotive sortie de la brume. Fournier. Il l'avait vu aux actualités. Il avait défilé avec la garde républicaine lors de la visite de la reine. C'était lui qui avait dirigé la grande rafle contre le trafic de montres volées. Personne n'aurait pu imaginer.
« Vous mentez.
— Je n'ai pas besoin de mentir. » Lestrange se leva à son tour, tirant une cigarette de son paquet sans la porter à ses lèvres. « Fournier est le parrain de la sœur du Baron. Les liens de sang priment toujours, Phelps. Vous devriez le savoir. »
Elle leva les yeux vers le plafond, comme pour mesurer le poids de ce qu'elle s'apprêtait à dire.
« Et si vous me donnez le valise aujourd'hui, je peux vous protéger de Fournier. Mais seulement si vous disparaissez. Vraiment. Pas Liverpool. Pas Cardiff. Vous quittez le pays. »
Arthur la regarda, et dans son regard, il vit enfin ce qu'elle était vraiment. Pas une fonctionnaire. Pas une justicière. Une joueuse. Une joueuse qui se croyait plus intelligente que tous.
Il sourit. Pour la première fois depuis des heures, il avait l'impression de revoir une fenêtre.
« D'accord, dit-il. Un marché. Vous voulez le valise ? Il est où vous ne le cherchez pas. Mais pas aujourd'hui. Eddie et moi, nous avons une condition supplémentaire. »
Elle attendit.
« Ce soir, à minuit, au pont de Chelsea. Vous venez seule, sans arme et sans micro. Eddie vous apportera le valise. En échange, vous nous garantissez, par écrit, passage sûr jusqu'à la côte. Demain matin, nous prenons le ferry de Newhaven. »
Lestrange laissa échapper un petit rire, presque triste. « Vous croyez que je vais signer quelque chose qui me compromet ? »
« Non. » Arthur remonta son col. « Je crois que vous allez venir parce que vous êtes curieuse. Et que vous ne pouvez pas vous permettre de laisser quarante mille livres vous échapper une deuxième fois. »
Il ouvrit la porte. L'air froid de la nuit l'engloutit. Derrière lui, il entendit le bruit léger d'une allumette qu'on craque, et le parfum âcre du tabac qui s'élève.
La Humber noire était toujours là. Mais cette fois, le chauffeur éteignit ses phares.
Cinq secondes passèrent. Dix. Puis, de loin, Arthur distingua la silhouette de Lestrange dans l'embrasure de la porte du café. Elle parlait au téléphone, anonyme comme la pluie.
Il tourna à l'angle, et sous le réverbère, attendant dans le brouillard, Eddie se tenait là, grelottant dans son manteau trop mince.
« Alors ? »
Arthur regarda en arrière. « Elle va venir. Mais je ne suis pas sûr qu'elle soit ce qu'elle prétend. »
La lumière du réverbère se reflétait sur la flaque à ses pieds, fragmentée, trompeuse.
« Et maintenant ? »
Arthur prit une longue inspiration. « On va lui tendre un piège dans son propre piège. »
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