La Part du Signaleur
Lire le chapitre 33: The Double Agent
La pluie battait les vitres du café lorsque Lestrange poussa la porte, son imperméable dégoulinant sur le carrelage. Elle jeta un regard circulaire avant de s'asseoir en face d'Arthur, les lèvres pincées.
— Vous êtes en avance, dit-elle. Bon signe.
Arthur écrasa sa cigarette dans le cendrier. Il avait passé les deux dernières heures à observer la rue, à compter les voitures qui passaient, à mémoriser les visages. La berline noire était toujours là, stationnée à cent mètres, ses deux occupants invisibles derrière les vitres embuées.
— J'ai réfléchi à votre proposition, dit-il. Témoin protégé. Nouvelle identité.
— Et ?
— J'accepte. Mais à mes conditions.
Lestrange inclina la tête, un sourire calculé aux lèvres. Elle commanda un thé, croisa ses mains gantées sur la table.
— Je vous écoute.
— Le valise est planquée. Je suis le seul à savoir où. Vous me garantissez l'amnistie complète, un passeport propre, et un billet pour l'Australie. Je vous donne l'argent, vous me donnez la liberté.
— L'Australie ? fit-elle en haussant un sourcil. Pourquoi pas la France, tant que vous y êtes ?
Arthur soutint son regard sans ciller.
— La France est trop près. Trop de souvenirs. Et trop de gens qui me cherchent.
— Le Baron est mort. Ses hommes sont dispersés. Vous n'avez plus d'ennemis.
— Vous oubliez Fournier. Le commissioner. Vous m'avez dit vous-même qu'il était la taupe du Baron. Il a encore du pouvoir, des ressources.
Lestrange marqua une pause. Son thé arriva, elle le remua lentement, les yeux baissés.
— Fournier sera traité. Mais il me faut quelque chose de concret. Donnez-moi l'argent, et je vous garantis qu'il ne vous touchera pas.
— Et le reste du réseau ? insista Arthur. Les hommes du Baron qui sont encore dans la police ?
— On s'en occupera.
Arthur hocha la tête, comme s'il était convaincu. Il but une gorgée de son café froid, posa la tasse avec un claquement sec.
— D'accord. Rendez-vous à minuit. Chelsea Bridge, côté sud. Je viendrai avec la valise.
Lestrange sourit. Un sourire trop rapide, trop satisfait. Arthur le nota mentalement.
— Parfait, dit-elle. Je serai là. Seule.
Elle se leva, ajusta son imperméable, puis se pencha vers lui.
— Et Arthur ? Ne faites pas l'imbécile. J'ai horreur qu'on me prenne pour une idiote.
Elle sortit sans se retourner. Arthur la regarda traverser la rue, monter dans une voiture de police grise, disparaître dans la circulation. Puis il sortit son carnet, griffonna trois mots :
*« Cherche l'aiguillage. »*
Toujours cette phrase. Son père l'avait écrite dans sa dernière lettre, des années plus tôt, sans explication. Pourquoi lui revenait-elle maintenant ? Arthur replia le carnet dans sa poche, rassembla son imperméable.
Il avait deux heures avant le rendez-vous. Deux heures pour préparer son piège.
Eddie l'attendait dans une planque près de la gare de Waterloo, une chambre de bonne sous les toits avec une vue sur les voies ferrées. Il tournait en rond, nerveux, une bière à la main.
— Alors ? Qu'est-ce qu'elle a dit ?
— Exactement ce que je craignais, répondit Arthur en refermant la porte. Elle mord à l'hameçon. Trop vite.
— C'est pas forcément mauvais.
— Si. Quand quelqu'un accepte trop vite, c'est qu'il a déjà son plan.
Eddie se gratta la nuque.
— Tu penses qu'elle nous double ?
— Je pense qu'elle nous a toujours doublés. Depuis le début. Tu te souviens de son regard quand je lui ai raconté l'histoire de l'otage ? Elle n'a pas cligné une seule fois. Comme si elle savait déjà tout.
Arthur s'approcha de la fenêtre, observa un train de marchandises qui manœuvrait lentement sur les voies en contrebas.
— Et Fournier ? demanda Eddie. Tu crois vraiment qu'elle va le faire tomber ?
— Peut-être. Mais pas pour les bonnes raisons. Elle ne veut pas nettoyer la police, Eddie. Elle veut l'argent.
Eddie écarquilla les yeux.
— Mais c'est une inspectrice. Elle...
— Elle était sur la liste des employés du Baron. J'ai vérifié ce vieux carnet que j'avais gardé, celui que mon père avait tenu quand il travaillait pour lui. Le Baron notait tout : les noms, les sommes versées, les services rendus. Lestrange y figure. Depuis dix ans.
Eddie resta figé, la bière à moitié levée.
— Merde. Et tu lui as dit que tu avais ce carnet ?
— Non. Et c'est bien là tout l'intérêt.
Arthur sortit une carte de Londres de sa poche et l'étala sur la table. Il avait tracé des cercles autour de trois entrepôts, le long de la Tamise.
— Je lui ai donné trois adresses plausibles. Deux sont fausses. La troisième, je lui ai dit que c'était là que se trouvait l'argent.
— Et c'est vrai ?
— Oui. Mais pas là où elle s'y attend.
Il tapota la carte du doigt.
— Elle va venir avec des renforts. Ou plutôt, avec ses propres hommes. Ceux qui sont encore loyaux au Baron, ou à elle. Elle va me faire une mise en scène : faux échange, vraie arrestation, et l'argent disparaît avant que les jeunes inspecteurs ne comprennent quoi que ce soit.
Eddie but une longue gorgée de bière, essuya sa bouche d'un revers de main.
— Et c'est là que j'interviens ?
— Exactement. Tu seras en planque, avec une caméra. Et j'ai demandé à un vieil ami de la gare de nous prêter quelque chose de spécial.
— Quoi donc ?
Arthur sourit. Un sourire mince, presque cruel.
— Un enregistreur audio. Modèle professionnel, celui que les contrôleurs utilisent pour les annonces. Mais avec une petite modification. On peut capter une conversation à trente mètres de distance.
Eddie laissa échapper un sifflement.
— C'est de l'espionnage.
— C'est de la survie, corrigea Arthur.
Il remit la carte dans sa poche et jeta un coup d'œil à sa montre.
— On y va. On a une heure de route.
Le brouillard s'était levé sur Chelsea Bridge, épais comme un drap humide. Arthur gara la vieille Austin près du parapet, coupa le moteur. La Tamise roulait en dessous, noire et lente.
Il sortit, tenant la valise métallique, et s'appuya contre le parapet. Dix minutes plus tard, une paire de phares illumina le brouillard, puis une voiture noire s'arrêta à vingt mètres. Lestrange en sortit, seule.
Elle s'approcha, son manteau flottant dans le vent humide.
— Vous êtes ponctuel, dit-elle.
— Toujours. Un signalman ne peut pas se permettre d'être en retard.
Elle sourit, mais son regard ne quittait pas la valise.
— Alors, on procède comment ?
Arthur souleva la valise à hauteur de poitrine.
— Vous m'avez promis un passeport, une amnistie, et un billet d'avion. Je les veux avant de vous donner quoi que ce soit.
— Ils sont dans la voiture.
— Alors allez les chercher.
Elle hésita, puis haussa les épaules et retourna vers sa voiture. Arthur en profita pour jeter un coup d'œil vers la rive opposée. Là-bas, sous un lampadaire éteint, une silhouette se détachait à peine du brouillard. Eddie. Prêt à enregistrer.
Lestrange revint avec une enveloppe en papier kraft.
— Tout est là. Passeport, billets, ordre de grâce signé par le procureur.
Arthur l'observa un long moment. Ses doigts tambourinaient sur l'enveloppe.
— Je veux vérifier le contenu.
— Faites.
Il ouvrit l'enveloppe, sortit le passeport, le feuilleta. Son nom, sa photo. Une identité canadienne.
— Et la grâce ?
— Lisez la dernière page.
Il tourna les documents, puis s'arrêta. Posa l'enveloppe sur le parapet, garda les mains visibles.
— Parfait. La valise est à vous.
Il la lui tendit. Lestrange s'en empara, l'ouvrit d'un geste sec. Elle compta les liasses en silence, puis un sourire éclata sur son visage. Mais ce sourire n'atteignit pas ses yeux.
— Vous êtes encore plus naïf que je le pensais, Phelps. Vraiment. Vous croyez que je vous aurais laissé partir ?
Elle sortit un pistolet de son manteau, le braqua sur lui.
— Je vais prendre l'argent, vous abattre, et dire que vous avez tenté de fuir. Un classique.
Arthur resta immobile, les mains levées. Pas un muscle ne bougea.
— Il y a un problème, dit-il calmement.
— Oh ? Et lequel ?
— Cette valise ne contient que deux cent mille livres. Le reste est ailleurs.
Elle tiqua.
— Quoi ? C'est tout ?
— J'ai pensé que vous essaieriez de me doubler. Alors j'ai pris des précautions.
Deux paires de phares surgirent soudain du brouillard. Des voitures de police, gyrophares éteints, venant des deux extrémités du pont. Elles s'immobilisèrent en barrage. Lestrange tourna la tête, le pistolet toujours braqué.
— Des renforts ? demanda Arthur.
— Nos renforts, rectifia-t-elle en ricanant. Mes hommes.
Mais les portières s'ouvrirent, et des silhouettes en imperméable en descendirent, badges au poing. Au milieu d'eux, Eddie s'avança, serrant un magnétophone contre sa poitrine. Derrière lui, un homme en civil sortit d'une voiture, inspecteur divisionnaire, un visage sévère qui ne lui disait rien.
Lestrange pâlit.
— Qu'est-ce que... Eddie ? Qu'est-ce que tu fais ici ?
Eddie leva le magnétophone.
— Tu es filmée et enregistrée, Lestrange. Depuis ta proposition au café jusqu'à ton petit discours tout à l'heure. T'as tout avoué. Armes, corruption, tentative de meurtre.
L'inspecteur divisionnaire fit un pas en avant.
— Inspectrice Lestrange, vous êtes en état d'arrestation. Vous allez retirer votre arme et vous mettre à genoux, sinon mes hommes ouvriront le feu.
Son visage était blême. En dessous du brouillard sur la Tamise, les sirènes d'autres voitures se rapprochèrent.
Arthur, les mains toujours levées, fit un pas de côté, s'éloignant doucement de la ligne de tir.
Lestrange regarda la valise dans une main, son pistolet dans l'autre. Puis elle regarda Arthur, et une lueur haineuse traversa ses yeux.
— Vous croyez avoir gagné ? souffla-t-elle. Vous ne savez même pas qui vous serviez.
Elle jeta la valise par-dessus le parapet. La masse métallique disparut dans les eaux noires, brasse de la Tamise avala tout. Puis elle jeta son pistolet au sol, tomba à genoux.
Arthur ne la quittait pas des yeux. Alors qu'on lui passait les menottes, elle releva la tête et murmura d'une voix à peine audible :
— Cherche l'aiguillage, Phelps. Vous le devez à votre père.
Le froid claqua dans sa poitrine comme une gifle. Elle savait. Elle avait toujours su.
Autour de lui, le pont s'emplissait de policiers, de gyrophares, de voix. Eddie s'approcha, le magnétophone éteint, le visage pâle.
— On a réussi, souffla-t-il. On l'a eue.
Arthur regardait la Tamise noire, là où la valise avait sombré, emportant l'argent l'argent qu'il aurait pu lui rendre facilement.
— Il reste quelque chose, dit-il. Quelque chose que je ne comprends toujours pas.
— Quoi ?
Arthur tourna la tête vers Eddie, et ses yeux semblaient soudain plus profond que ce que ses années de signalman n'avaient jamais permis.
— Pourquoi Lestrange me connaissait-elle avant que tout ne commence ? Et pourquoi mon père lui confiait-il des secrets ?
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