La Part du Signaleur
Lire le chapitre 34: The Last Run
L’aube n’était qu’une sale lueur grise sur la Tamise quand Arthur sortit de la planque. Il avait dormi deux heures, adossé à un mur de briques, les mains encore tachées de la graisse de la berge. Le valise, alourdie par l’eau du fleuve, pesait contre sa jambe comme un reproche.
Eddie l’attendait au coin de la rue, pâle, les yeux cernés.
— T’es sûr de toi, Arthur ? Les flics te cherchent. Les hommes du Baron te cherchent. Et toi tu veux aller au milieu de tout ça, à pied, avec l’argent ?
— J’ai pas le choix. Si je garde cette valise, je suis un homme mort. Si je la rends au mauvais endroit, je le suis aussi. Il y a encore des gens propres quelque part. Faut juste que je trouve la porte avant qu’on me la ferme au nez.
Il ajusta son manteau, remonta son col. Le sifflet de la gare de London Bridge s’éleva au loin, strident, régulier. Trois coups. Un express qui rentrait au dépôt.
— Tu connais le dépôt de Camden ? Un entrepôt neutre, tenu par un vieux collègue, un certain Whitmore. Il a jamais trempé dans les combines du Baron. Viens-y dans deux heures. Si je suis pas là, va voir la presse et raconte tout.
— Et toi ?
— Moi, je vais faire le chemin le plus long.
Il laissa Eddie dans l’ombre, remonta la rue en longeant les murs, la valise serrée contre son flanc. Il prit les ruelles, jamais les grandes artères, et passa devant la gare de triage sans s’arrêter. Une habitude de trente ans : connaître le réseau des voies meilleur que sa propre poche. C’est ce savoir qui le sauva.
Il tourna au coin de l’entrepôt numéro trois quand il entendit le moteur. Un grondement feutré, patient. Une Humber noire, pare-chocs chromés, deux silhouettes à l’avant. Elle roulait à faible allure, comme un chien qui flaire une piste.
Arthur ralentit, ne se retourna pas. Il continua, coupa à gauche, s’engagea entre deux hangars désaffectés. La voiture le suivit.
Il accéléra le pas. Derrière lui, une portière claqua. Deux hommes sortirent. Il les avait vus au manoir du Baron : visages carrés, vestes trop larges, la crosse d’un revolver qui dépassait d’une poche intérieure.
— Phelps ! cria le premier. Le Baron a laissé des instructions. Faut qu’on cause.
— Le Baron est mort, répondit Arthur sans s’arrêter. J’ai vu son corps tomber.
— Alors c’est son frère qu’on représente.
Arthur serra les dents. Il atteignit le portail de la cour de triage : une grille rouillée, à moitié affaissée, et au-delà, une voie de garage avec deux wagons de marchandises abandonnés. Il poussa la grille, entra.
Les deux hommes suivirent. L’un d’eux sortit son revolver, le régla.
— On va faire simple, Phelps. La valise. Tout de suite.
Arthur déposa le valise sur le sol. Les deux hommes sourirent, avancèrent. Il les laissa venir à trois mètres, puis recula d’un pas et tira sur le levier de l’aiguillage à demi dissimulé sous les orties. Le déclic fut sec, précis, le même depuis quarante ans : deux aiguilles, un rail, une bascule.
Au bout de la voie, un troisième wagon était encore accouplé à une locomotive de manœuvre. Le mécanicien, une silhouette sombre assise dans la cabine, se pencha. Arthur fit un geste de la main : un cercle, deux doigts en l’air. Le code de la compagnie.
Le mécanicien hocha la tête. Un souffle de vapeur, un grondement, et le wagon se mit en marche le long de la voie de garage. Arthur avait viré l’aiguillage vers une impasse : la voie s’arrêtait à vingt mètres, sans heurtoir, au bord d’un petit talus de gravats.
Les deux hommes ne comprirent pas tout de suite. Le bruit du wagon, pourtant, les fit pivoter. Trop tard.
La locomotive poussa le wagon à une vitesse lente mais irrésistible. Les roues hurlèrent sur le rail. Le premier homme bondit en arrière, trébuchant. Le second leva son revolver, mais le wagon le cueillit à hauteur de poitrine, le jeta contre le montant de la grille avec un bruit sourd. La carrosserie de l’Humber, garée juste derrière la sortie, fut écrasée par le choc dans un crissement de tôle et de verre.
Le premier homme se releva, le visage ensanglanté. Arthur ramassa sa valise, marcha vers lui, et le regarda droit dans les yeux.
— Retourne voir le frère. Dis-lui que le réseau du Baron est cassé. Et que, pour moi, cette affaire est finie.
L’homme cracha du sang, recula.
Arthur traversa la cour de triage, reprit la rue, contourna le dépôt de Camden par l’arrière. Il trouva la porte de service : une petite porte brune, peinte à la peinture écaillée, marquée « Entretien ». Il frappa trois fois.
Whitmore ouvrit. C’était un homme ventru, à moitié chauve, avec les mains jaunies par la nicotine et une conscience propre, au moins sur ce terrain-là.
— Arthur, je peux pas te recevoir chez moi. La police te cherche, tout le monde le sait.
— Je te demande pas de me cacher, Whit. Je te demande une chose : qui est le directeur de la banque d’Angleterre qui a pas trempé dans les combines de la ville ?
Whitmore le regarda, hésita, puis sortit une carte d’un vieux portefeuille.
— Lambert. Secrétaire du conseil d’administration de la Banque de Normandie. Un homme âgé, intègre, trop intègre. On dit qu’il a dénoncé ses propres associés au Parquet en 1958.
— Il me faut son adresse.
Whitmore la lui donna. Il ne demanda pas pourquoi.
Arthur fit le chemin à pied, la valise toujours contre lui. La Banque de Normandie n’ouvrait que dans une heure. Il s’assit sur un banc face à la façade, posa la valise sur ses genoux, regarda la pluie tomber sur les tuiles grises.
Il pensa à son père. « Cherche l’aiguillage », avait-il dit. Peut-être que ça signifiait juste ça : savoir tourner au bon endroit, au bon moment. Tout le reste, c’était du bruit.
La porte de la banque s’ouvrit. Un vieil homme en pardessus noir sortit, une mallette en cuir à la main. Arthur se leva, croisa son regard, et marcha vers le seul homme propre de la ville.
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