La Part du Signaleur
Lire le chapitre 35: Aftermath of the Run
La cellule était étroite, blanchie à la chaux, avec un banc de bois et une fenêtre haute donnant sur un mur de briques. Arthur Phelps s’assit, les mains sur les genoux, et ferma les yeux. Il comptait les secondes, puis les minutes. Le silence lui pesait moins que l’attente.
On vint le chercher au bout de quatre heures. Le sergent qui ouvrit la porte avait l’air harassé, la cravate de travers. Il fit signe à Arthur de le suivre sans un mot.
Dans le bureau du commissariat, Eddie était assis, les mains croisées sur la table, son chapeau cabossé posé à côté de lui. Il leva la tête et hocha légèrement la tête. Arthur s’assit en face de lui.
— Vous avez fait une sacrée connerie, monsieur Phelps, dit le brigadier en feuilletant un dossier.
Arthur ne répondit pas. Il regardait Eddie.
— J’ai témoigné, dit Eddie d’une voix rauque. J’ai dit ce qui s’était passé. Comment vous aviez été forcé, comment vous fuyiez le Baron, comment vous avez essayé de rendre l’argent.
— Et on a retrouvé une partie de l’argent, ajouta le brigadier en refermant le dossier. Suffisamment pour calmer les banquiers. Le reste est au fond de la Tamise.
— Je n’ai rien pris, dit Arthur.
— C’est ce que tout le monde dit. Mais votre ami ici présent est un ancien collègue à vous, et il a une réputation honorable. On le croit.
Arthur regarda Eddie. Il voulait dire merci, mais les mots restaient coincés.
— L’inspectrice Lestrange ? demanda-t-il.
Le brigadier leva un sourcil.
— En garde à vue, à l’isolement, sous escorte de la police judiciaire de Scotland Yard. C’est une affaire qui va faire du bruit. Vous pouvez être tranquille de ce côté-là.
Arthur hocha la tête. Tranquille. Le mot était lourd de sens.
On les laissa partir une heure plus tard, avec un papier signé attestant qu’Arthur Phelps n’était pas poursuivi dans le cadre de l’enquête préliminaire, coopération volontaire et témoignage corroboré.
Dehors, la pluie tombait fine et grise. Eddie alluma une cigarette, la première depuis longtemps.
— Qu’est-ce que tu vas faire maintenant ? demanda-t-il.
Arthur sortit une montre à gousset de sa poche intérieure. La chaîne était cassée, le verre fêlé. Il l’ouvrit d’un geste lent. Le mécanisme était arrêté, les aiguilles immobilisées sur une heure passée.
— Je vais réparer ça, dit-il simplement.
Eddie le regarda.
— C’est tout ?
— C’est un début.
Ils marchèrent en silence le long des rues mouillées. Eddie s’arrêta devant une boutique de tabac et tira une dernière bouffée avant de jeter son mégot dans le caniveau.
— J’ai planqué la valise ce que tu m’as dit. Mais t’as réussi à la récupérer avant le grabuge, non ?
— Elle est au fond de l’eau, dit Arthur.
— Bon. Une valise de trop. Ça t’a presque coûté la vie, cette histoire.
Arthur ne répondit pas. Il regarda la montre dans sa paume. Le visage de son père lui revenait, les doigts abîmés de graisse et d’encre, posés sur le même cadran.
— Écoute, dit Eddie, la voix plus douce. Tu m’as sauvé la mise, une fois. Je te dois la pareille. Si tu as besoin d’un endroit pour dormir, ma sœur tient une pension du côté de Clapham. C’est jamais très propre, mais c’est sûr.
— Je te remercie. Mais je vais rentrer chez moi.
— Chez toi ? Ils ont peut-être mis le secteur sous scellés.
— Chez moi, dit Arthur en rangeant la montre, c’est une boîte en carton et un billet de train. J’ai pas l’intention de m’éterniser.
Ils se séparèrent au coin d’une rue. Eddie lui serra la main, une poignée ferme, des doigts calleux.
— Si tu reparles de tout ça, fais attention. Le Baron a des oreilles partout. Même là-bas, dans la cambrousse.
Arthur hocha la tête. Ils se quittèrent sans un mot de plus.
Le petit appartement de Kilburn était froid et vide quand Arthur y retourna. La porte avait été fracturée, mais on n’avait pas tout volé. Quelques tiroirs vidés, le matelas retourné. Il s’assit sur le bord du lit et sortit la montre de sa poche.
La boîte à outils, il la gardait sous l’évier. Un peu de petit matériel, des tournevis, une pince fine. Il démonta le capot arrière avec des gestes précis, habitués. Les années de signalisation lui avaient appris la patience avec la mécanique.
Il fallut deux heures. Il changea le ressort, nettoya les rouages avec un chiffon doux, ajusta l’ancre. Sous la lumière jaune de la lampe de chevet, le tic-tac reprit, régulier, têtu.
Arthur s’arrêta, l’écoutant battre dans le silence de la pièce. La seconde sautait, régulière, inébranlable. Son père lui avait offert cette montre le jour de sa première embauche à la compagnie ferroviaire.
— Pour que tu saches toujours l’heure, avait-il dit. C’est la chose la plus importante dans notre métier.
Arthur la referma, la glissa dans sa poche, et sentit le poids tiède contre sa poitrine.
Le journal était plié sous l’oreiller. Il l’avait écrit pendant les nuits de guet, des pages serrées, des noms, des heures, des détails. Il le relut une dernière fois, puis s’en servit pour allumer le fourneau dans la cuisine. Les feuilles crépitèrent, se tordirent, se consumèrent en cendres grises qu’il jeta dans l’évier avec un filet d’eau.
Il ne restait plus rien. Pas de preuve, pas de valise, pas de mobile. Seulement son nom — celui qu’il avait essayé de laver, sans vraiment y croire.
Il prit le risque, pourtant. Il appela la gare de triage le lendemain matin, d’une cabine publique, et demanda à parler au chef de secteur. La ligne grésillait, pleine de bruit de fond, mais la voix de l’autre côté était familière.
— Phelps ? Je te croyais mort ou en cavale.
— Ni l’un ni l’autre, répondit Arthur. Je viens pour démissionner.
— T’as besoin d’un papier, t’as besoin d’une signature. Le poste est toujours le tien, officiellement, jusqu’à ce que tu te pointes.
— Je me pointerai.
Il raccrocha. La pluie avait cessé, mais le ciel restait bas, couleur d’étain.
Il n’avait pas de grandes espérances. Mais il avait le temps. La montre réparée, le nom intact, et un billet pour quelque part où personne ne le connaissait. Une petite ville, une campagne verte, un poste de garde-barrière peut-être — quelque chose de simple, où l’on ne tire pas sur les gens la nuit pour de l’argent volé.
Le dernier geste avant de quitter l’appartement, ce fut de ramasser la photo de sa fille, posée contre la glace au-dessus de la cheminée. Il la glissa dans une enveloppe avec une courte lettre :
*Maggie, je suis vivant, et je ne suis pas l’homme qu’on dit. Je viendrai te voir quand je pourrai. Reste en sûreté. Ton père.*
Il n’était pas sûr qu’elle y croie. Mais il l’avait écrite, et c’était déjà quelque chose.
Il ferma la porte de l’appartement derrière lui et descendit l’escalier étroit. Dans la rue, le ciel était bas, mais la pluie avait cessé. Une dernière fois, il s’arrêta devant la gare, le long des voies, et regarda les rails s’évanouir dans la perspective, parallèles et invariables.
Puis il tourna le dos à la ville et prit la route vers le sud.
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