La Part du Signaleur
Lire le chapitre 7: A Second Signal
Le billet était glissé sous la porte d’Arthur Phelps quand il rentra chez lui, ce soir-là. Un rectangle de papier brun, plié en quatre, sans enveloppe. Il le ramassa avec deux doigts, comme s’il pouvait être piégé, et le déplia sous la lumière jaune de l’ampoule du couloir.
Quatre mots, tracés à la plume, d’une écriture appliquée mais pressée :
*Ne faites pas confiance à Victor.*
Arthur resta immobile, le papier entre les doigts. La poussière de charbon qui flottait encore dans ses poumons depuis l’essai de l’après-midi semblait s’être déposée au fond de sa gorge. Il relut la phrase. Pas de signature. Pas de date. Rien que cette accusation sèche, jetée là comme une allumette dans un tas de copeaux.
Il ouvrit la porte, referma, tira le verrou. Son regard balaya la pièce — sa salle à manger exiguë, la table avec le journal du matin, la cuisinière éteinte. Personne. Mais quelqu’un était venu. Qui savait qu’il habitait ici ? Victor le savait, bien sûr. Les hommes de Victor le savaient. Mais un informateur ? Arthur n’avait parlé de l’affaire à personne. À personne, sauf à Marie Marsh — et encore, il ne l’avait pas appelée. Il avait juste le numéro, griffonné sur un papier qu’il gardait dans la poche intérieure de sa veste de travail.
Il palpa cette poche. Le papier était là. Le stylo de l’écriture ne ressemblait pas au sien. À celui de Marie ? Impossible.
Arthur s’assit lourdement sur une chaise, le billet déplié devant lui. *Ne faites pas confiance à Victor.* Il n’en avait déjà pas l’intention. Pas depuis qu’il avait compris le sort d’Eddie Marsh. Mais qui, dans l’ombre, cherchait à l’avertir — et pourquoi maintenant ?
Il retourna le papier. Rien au dos. Il le porta à son nez. Pas d’odeur particulière, pas de parfum, juste une légère trace d’huile de machine, comme si l’auteur travaillait dans un atelier. Ou sur un quai. Ou dans un poste d’enclenchement.
Le vieux portier, celui qui lui avait donné le numéro de Marie, travaillait près de la gare de triage. Il avait ce regard, quand Arthur lui avait parlé — un regard qui en savait trop. Arthur remit le billet dans sa poche. Il irait le voir le lendemain matin, avant le début de son service de nuit.
Mais d’abord, il fallait survivre à la nuit.
Il se leva, traversa la pièce, souleva le loquet d’une petite armoire et en tira un tournevis à tête plate, court, à manche de bois ébréché. Il l’avait pris dans la cabane de signalisation N°4 un mois plus tôt, sans raison. Ce soir, il avait une raison. Arthur le fit glisser dans la poche droite de son pantalon, le manche contre sa cuisse. La présence du métal lui fit quelque chose — pas du courage, non, mais une certitude. S’il devait tomber, ce ne serait pas les mains vides.
Il dormit mal. Chaque bruit de la rue le tirait de son sommeil. Une voiture qui passait au ralenti, une porte claquée, un chat dans la cour. Le tournevis sous son oreiller, la lame tournée vers l’extérieur.
Au matin, Arthur se lava à l’évier de la cuisine, enfila sa veste et sortit. Le ciel de Londres était d’un gris laiteux, sans promesse. Il marcha jusqu’à la gare de triage de Gospel Oak, l’endroit où le vieux portier tenait sa guérite depuis vingt ans.
Le portier était là, en effet. Un homme nommé Cecil Brimley, épaules voûtées, visage creusé par des années de vapeur et de tabac. Il fumait une cigarette roulée, adossé au mur de briques de la guérite, et leva à peine les yeux quand Arthur s’approcha.
« Vous voilà », dit Cecil. Ce n’était pas une question.
Arthur sortit le billet de sa poche intérieure, le déplia sous le nez du vieil homme. « C’est vous qui avez laissé ça chez moi ? »
Cecil aspira une bouffée, laissa la fumée s’échapper à travers ses dents jaunies. « J’ai pas signé, non. »
« Vous connaissez celui qui l’a écrit ? »
Le vieil homme secoua la tête lentement. « Je connais des choses sur des gens qui font des choses. Je suis pas le seul à savoir voir sans être vu. » Il jeta sa cigarette par terre, l’écrasa du talon. « Vous devriez pas remuer ça, Phelps. On a des échos. On dit que votre nom est prononcé dans des endroits où les bonshommes portent des chapeaux à bord large. »
Arthur garda le billet serré dans sa main. « Qui vous a dit ça ? »
« Personne me dit rien. J’écoute. » Cecil se redressa un peu. « Y a une chose que j’ai pas voulu vous dire l’autre jour, parce que vous aviez l’air pressé. Eddie Marsh, la nuit où il a disparu, il a été vu une dernière fois près de la cabane de signalisation de Priestley Bend. C’est une ligne secondaire, abandonnée depuis. Mais c’est là qu’on l’a vu. »
Le sang d’Arthur fit un tour. Priestley Bend. La ligne secondaire désaffectée. C’était là — c’était précisément là — que Victor l’avait emmené pour l’essai, la veille. Le même endroit. Le même dégagement. Eddie Marsh avait été entraîné exactement là où Arthur venait d’exécuter son arrêt parfait.
Il ouvrit la bouche, mais Cecil leva une main.
« Je vous ai rien dit. Si vous avez un peu de jugeote, vous décamperez avant vendredi. »
Cecil rentra dans sa guérite. La porte se referma avec un cliquetis. Arthur resta immobile quelques secondes, le billet toujours serré dans son poing, les mots du vieil homme résonnant en lui.
Il remit le billet dans sa poche et se rendit au poste de signalisation pour prendre son service. Mais toute la journée, il traîna la nouvelle comme un boulet. Eddie Marsh avait fait l’essai au même endroit. Eddie Marsh avait été éliminé. Vendredi, Arthur serait à Priestley Bend. Cette fois, il y aurait un vrai train, un vrai arrêt, et Victor et Hughes derrière lui.
Arthur passa l’après-midi à vérifier le mécanisme des aiguillages N°12 et N°14, la routine, les mains occupées, la tête ailleurs. Le tournevis dans sa poche lui battait contre la cuisse à chaque mouvement. Il ne le sortit jamais, mais il savait qu’il était là.
À dix-neuf heures, au moment où il s’apprêtait à relayer l’équipe de nuit, la lumière du poste faiblit un instant. Une ombre passa devant la fenêtre. Arthur leva les yeux à temps pour voir un homme qui traversait le quai opposé — grand, mince, un col relevé, une allure pressée. Quelque chose dans sa démarche rappelait à Arthur le portier, mais ce n’était pas lui. L’homme disparut derrière l’abri à vélos avant qu’Arthur pût le distinguer.
Dans sa poche, le tournevis semblait plus lourd.
Sur la table du poste, à l’endroit exact où il avait posé son carnet de service, se trouvait un second papier brun, plus petit. Cette fois, l’écriture était différente — une main nerveuse, serrée. Quatre mots à peine :
*Ils savent que vous savez.*
Arthur regarda par la fenêtre. Le train de nuit de la poste siffla au loin, à peine audible, et le quai était désert.