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La Part du Signaleur

Lire le chapitre 8: The Night Shift

La nuit avait cette odeur particulière, celle du charbon froid et de la pluie imminente. Arthur Phelps referma la porte de son box derrière lui, laissant le cliquetis des leviers s'installer dans le silence. Il était vingt-trois heures dix. Le Night Mail passerait dans quarante-cinq minutes.

Il posa sa gamelle sur le rebord de la fenêtre, à côté du signalement qu'il avait vérifié trois fois déjà. Le papier portait l'encre réglementaire, les horaires officiels. Rien à signaler. Tout était normal. C'était précisément ce qui le terrifiait.

La nuit de vendredi, ce même papier porterait une mention différente. Un arrêt fantôme à Priestley Bend, une courbe que les chefs de train ne connaissaient que par ouï-dire, là où le rail s'enfonçait dans une tranchée de terre noire et de ronces. Là où Eddie Marsh avait été vu pour la dernière fois.

Arthur sortit le tournevis de sa poche, le fit pivoter entre ses doigts. Le geste était devenu machinal, presque rassurant. Il le remit en place, puis entreprit de vérifier les jauges de pression comme il l'avait fait mille fois, comme si cette routine pouvait le protéger de ce qu'il savait.

La porte du box grinça.

— Tu fais le quart, Arthur ?

C'était Old Tom, le signalman de l'équipe de nuit, un homme dont le visage semblait avoir été sculpté dans les traverses elles-mêmes. Il tenait une tasse de thé fumante et ses yeux plissèrent en voyant Arthur.

— Tom. Je pensais que tu finissais à vingt-trois heures.

— J'ai échangé avec Bill. Sa femme est malade. Je rempile jusqu'à deux heures.

Arthur s'efforça de sourire. Old Tom connaissait chaque mètre de cette ligne comme le creux de sa main, chaque anomalie, chaque rumeur. C'était un homme qui n'oubliait rien, et qui parlait peu — mais quand il parlait, c'était souvent pour dire des choses qu'on aurait préféré ne pas entendre.

— Tu veux un thé ? proposa Arthur, désignant sa gamelle.

— J'ai le mien. Mais merci quand même, Arthur. T'es un brave type. Contrairement à certains.

Il s'assit sur le tabouret près de la porte, les yeux fixés sur les leviers. Le silence s'installa, ponctué par le tic-tac de l'horloge au mur. Arthur retourna à ses vérifications, mais il sentait le regard de Tom peser sur lui.

— Tu sais qu'il y a un an, presque jour pour jour, Eddie Marsh faisait le même quart que toi ? dit Tom, comme s'il évoquait la météo.

Arthur ne se retourna pas. Il continua à noter la pression de la chaudière, la température extérieure.

— Je l'ai entendu dire, oui.

— C'était un bon signalman, Eddie. Méticuleux. Le genre de type qui aurait remarqué n'importe quoi. Mais personne n'a rien remarqué cette nuit-là. C'est ça qui est bizarre, tu ne trouves pas ?

— Les gens disparaissent, Tom. Ça arrive.

— Pas comme ça. Pas sans laisser de trace. Sa veste était encore accrochée au portemanteau de son box le lendemain matin. Son thé était encore chaud.

Arthur laissa son crayon glisser sur la table. Il le ramassa lentement, sentant le tournevis contre sa cuisse à travers l'étoffe de son pantalon.

— Il était signalman à Priestley Bend ? demanda-t-il, même s'il connaissait la réponse.

— Non. Il était au poste dix-neuf, celui de la boucle de Woodfleet. Mais cette nuit-là, il avait été envoyé en renfort au poste de secours de Priestley Bend. Un problème de signal, soi-disant. Il devait y rester trois heures le temps que l'équipe de maintenance intervienne.

Old Tom but une gorgée de thé, les yeux dans le vague.

— Le truc, c'est que l'équipe de maintenance, eux, ils n'ont jamais eu de rapport d'incident ce soir-là. Pas d'intervention signalée. Rien. Le problème n'existait que sur le papier.

Arthur sentit son sang se glacer. Il se tourna lentement, le visage soigneusement neutre.

— Comment tu sais tout ça ?

— J'étais au dépôt cette nuit-là. J'ai vu le papier passer. Un ordre de transfert temporaire signé par un délégué que personne ne connaissait. J'ai demandé des comptes le lendemain. On m'a dit que je me faisais des idées, que j'avais mal lu. Mais je ne lis pas mal, Arthur.

Le vieil homme le regarda droit dans les yeux, et Arthur comprit que Tom en savait beaucoup plus qu'il n'en disait. Beaucoup plus qu'il n'en avait jamais dit à quiconque.

— Pourquoi tu me racontes ça ? demanda Arthur. Maintenant ?

Old Tom haussa les épaules, baissa la voix.

— Parce que tu es un brave type, Arthur. Et parce que j'ai vu ce que tu as vu. Ta façon de vérifier les archives la semaine dernière. Ta façon de poser des questions sur Eddie. Quelqu'un d'autre aurait pu le remarquer. Quelqu'un qui n'a pas que des bonnes intentions envers toi.

Le silence s'épaissit entre eux. Le thé de Tom était presque froid maintenant.

— Est-ce qu'on l'a revu, Eddie ? demanda Arthur doucement. Est-ce qu'il y a eu un corps ? Un témoin ?

Tom secoua la tête.

— Rien. Juste ce qu'on a trouvé deux jours plus tard sous un pont de la ligne de desserte, à un kilomètre de Priestley Bend. Un outil de maintenance. Un clé anglaise, marquée au nom du dépôt. Elle appartenait à personne, elle n'avait été assignée à aucun poste. Mais elle était là.

— Comme si on voulait qu'on la trouve, murmura Arthur.

— Ou comme si on avait oublié de la ramasser.

Le cri lointain d'une locomotive déchira la nuit, un appel long et plaintif qui se réverbéra le long des rails. Arthur consulta sa montre. Le Night Mail approchait. Dans quelques minutes, il allait passer devant eux à pleine vitesse, ses wagons plombés filant vers le nord avec leur chargement secret.

— Je vais aller vérifier les signaux extérieurs, dit Arthur en attrapant sa lampe tempête.

Tom hocha la tête, mais son regard suivit Arthur jusqu'à la porte.

— Arthur ?

La main d'Arthur s'arrêta sur la poignée.

— Fais attention à toi cette nuit.

Il n'y avait pas de menace dans la voix de Tom. C'était tout le contraire. Il y avait quelque chose de suppliant, presque désespéré, comme s'il tentait de transmettre par ces trois mots tout ce qu'il n'osait pas dire à voix haute.

Arthur sortit sans répondre.

Le vent était frais, chargé d'humidité. Il descendit le long de la voie, sa lampe projetant un cône de lumière tremblant sur le ballast. Les signaux étaient verts, tous. Le Night Mail passerait à soixante-quinze kilomètres à l'heure, intouchable, avant de ralentir sur la courbe de Priestley Bend — ou plutôt, avant de devoir s'arrêter, vendredi, quand un signalman complice lui intimerait l'ordre de stopper dans la nuit noire, là où les arbres cachent la voie, là où des hommes attendent.

Là où Eddie Marsh avait attendu, sans doute. Là où Eddie Marsh n'était jamais revenu.

Arthur s'accroupit près du rail, feignant d'examiner l'attache d'un boulon. Son esprit tournait à toute allure. Tout le monde savait. Old Tom savait. Le portier savait. Quelqu'un lui avait glissé un mot d'avertissement. Et pourtant, personne ne faisait rien. Personne ne parlait. Personne n'avait parlé pour Eddie.

Le sol vibra légèrement sous ses doigts. Le train approchait.

Arthur se releva et attendit, la lampe éteinte, les yeux fixés sur la voie. Le grondement enfla, le faisceau blanc de la locomotive d'abord, puis le profil massif des wagons de marchandises, chacun plombé de scellés officiels. Il comta les wagons par réflexe. Dix-sept. Le même nombre que vendredi.

Le train passa, une bête d'acier et de chaleur qui fit vibrer ses poumons à travers la terre. Puis le silence revint, plus profond qu'avant, plus lourd.

Arthur ralluma sa lampe et remonta vers son box. Sa main chercha instinctivement le tournevis dans sa poche. Il n'avait pas froid. Pourtant, il tremblait.

En ouvrant la porte du box, il remarqua quelque chose sur le sol. Un morceau de papier plié, glissé sous la porte pendant son absence. Une main anonyme l'avait placé là, entre l'instant où il était sorti et l'instant où il revenait. Vingt minutes au maximum. Quelqu'un l'avait surveillé.

Il le ramassa, le déplia. Deux phrases, à l'encre bleue, écrites d'une main pressée :

« Eddie n'a jamais vu le train. Ils l'ont attendu en amont. Ne fais pas le même trajet deux fois. »

Arthur regarda autour de lui. La nuit était vide, mais elle ne l'était pas. Quelque part dans l'obscurité, entre les arbres qui bordaient la voie, entre les boucles de la ligne de desserte, quelqu'un le regardait.

Il glissa le papier dans sa poche, à côté du tournevis, et s'assit à son poste.

Le Night Mail était passé. La nuit s'étendait devant lui, longue et pleine de promesses inquiètes. Il ne dormirait pas. Pas cette nuit. Pas les suivantes.

Jamais plus, peut-être.