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La Peste du Tunnel

Lire le chapitre 10: The First Crack

La fumée s'engouffrait dans le couloir du wagon 7, et Élise la sentit avant de la comprendre. Une odeur âcre de plastique brûlé, mêlée à celle, plus sourde, du gasoil. Elle rampait hors de la gaine d'aération, les genoux écorchés, quand le premier bruit de verre brisé déchira l'air au-dessus d'elle.

— Ouvrez ! Ouvrez cette putain de porte !

Des voix. Nombreuses. Colériques.

Élise se redressa, les mains noires de poussière métallique, et courut vers le sas du wagon-restaurant transformé en zone de quarantaine. Trois hommes y étaient agglutinés, un quatrième balançait un extincteur contre la vitre blindée. La vitre tintait, se marbrait de fines étoiles blanches.

— Arrêtez ! hurla-t-elle.

L'homme à l'extincteur se retourna. La cinquantaine, le visage rougeaud, des veines saillantes aux tempes. Il tenait l'objet comme une massue.

— Vous, la doctoresse ? Vos malades, ils vont tous crever là-dedans, et nous avec. On les sort, on les colle dans le tunnel, et on respire enfin.

— Ils sont sous oxygène et filtration individuelle. Si vous ouvrez cette porte, vous libérez l'aérosol dans tout le wagon. Vous nous tuez tous, et vous aussi.

Il cracha par terre.

— On s'en fout de votre science. Vous êtes avec eux.

Derrière lui, Élise reconnut des visages de la salle des premiers secours. La femme du couple qui avait parlé du garçon au drôle de comportement. Un jeune homme en t-shirt de football, qui brandissait son téléphone en filmant. Et d'autres. Une dizaine, peut-être plus, massés dans le couloir comme des chairs à canon.

— Vous avez un mort parmi vous, reprit Élise en haussant le ton. Il y a une heure. Et vous voulez ajouter dix cadavres à la liste ? C’est ça que vous voulez filmer, jeune homme ?

Le t-shirt de football baissa un instant son téléphone. Le rougeaud serra l'extincteur.

— Vous avez mieux ?

— Oui. Je viens de vérifier la ventilation. Le système est compromis. Mais si vous restez calmes, si chacun regagne son compartiment et limite ses déplacements, on peut encore éviter la contamination croisée. Les masques sont distribués ?

Un silence. Les regards se cherchèrent.

— Tout à l'heure, dans le wagon 4, reprit-elle. On a trouvé les filtres bouchés par une matière organique. La propagation est possible partout. Mais elle n'est pas inéluctable. Votre meilleure arme, c'est la distance.

— La distance, ricana le rougeaud. On est à cent mètres sous la mer, dans une boîte en fer. Y a plus de distance.

Il balança l'extincteur contre la porte. Cette fois, la vitre céda dans un fracas mat. Des éclats de verre jaillirent à l'intérieur du wagon-restaurant. Élise vit Jeanne Delcourt sur une chaise, la tête entre les mains, relever les yeux. Elle vit deux autres passagers allongés sous des couvertures de survie, le visage gris. Et elle vit l'air poussiéreux de la pièce se déverser lentement dans le couloir.

— Arrêtez ! hurla-t-elle encore.

Trop tard. Le trou était fait. L'homme passa le bras, chercha la poignée interne. Élise s'élança, lui attrapa le poignet à travers la brèche. Il criait, elle tenait, et c'est à ce moment-là que le deuxième incident se produisit.

Une plainte métallique. Puis un claquement sourd, suivi d'un chuintement. Et la forte odeur du combustible.

Quelqu'un, derrière, avait poussé un caddy de bar. Le petit chariot métallique était tombé contre une trappe de visite mal fermée, juste au-dessus d'une conduite de carburant auxiliaire. Une cigarette tombait encore d'une bouche ouverte quand la première étincelle jaillit.

Le feu ne fut pas spectaculaire. Une langue orange rampa le long du tuyau, souleva une petite bulle de métal, et explosa dans un *pof* qui souleva le caddy. Une gerbe de flammes jaillit contre la cloison, lécha un rideau de vinyle qui se tordit dans une odeur de plastique brûlé.

— Feu ! cria quelqu'un.

La panique fit le reste. Le couloir se vida en un instant, les hommes lâchèrent la porte, le rougeaud recula avec un juron. Élise arracha un extincteur à la paroi, brisa la goupille, et déversa la mousse sur les flammes. Une, deux, trois secondes. Le feu résista, repartit le long du caddy, puis céda avec un sifflement de condamné.

Le silence. Les passagers réapparurent aux portes de leurs compartiments, le visage pâle, les yeux brillants.

— Éteint, murmura Élise. C'est éteint.

Elle s'assit sur le caddy encore chaud, le souffle court. Le rougeaud restait là, bras ballants, l'extincteur dans sa main comme un trophée inutile. La femme au t-shirt de football filmait encore.

— Vous avez compris ? dit Élise doucement. Vous venez de mettre le feu à votre propre bateau. Et il n'y a pas de gilets de sauvetage ici.

Personne ne répondit. Mais quelque chose avait changé. Dans les regards, elle ne vit plus de colère. Elle vit de la peur, crue, animale. Et cette peur-là était plus contagieuse que n'importe quel virus.

Le rougeaud fit un pas vers elle.

— Vous étiez dans la ventilation, dit-il, les yeux plissés. Vous en ressortez juste au moment où la porte pète. C'est vous qui l'avez ouverte ?

Élise ouvrit la bouche pour répondre quand un bruit sourd, derrière elle, lui fit tourner la tête. Dans le wagon-restaurant, Jeanne Delcourt s'était levée. Elle titubait vers la porte brisée, les mains tendues, le visage écarlate.

— ... pas malade, articula-t-elle. Je ne suis pas malade. Écoutez-moi. C'est lui.

Elle montra le fond du wagon, là où gisait le premier corps sous une bâche.

— Il m'a dit de monter. Il m'a payée pour monter. Il m'a dit que je distribuerais les échantillons. Il m'a dit...

Elle toussa. Une fine ligne de sang coula de sa narine gauche.

— Il m'a dit que je ne serais pas malade. Que c'était juste un transport. Que je toucherais le reste à Londres.

Élise la rattrapa avant qu'elle ne s'effondre. Jeanne pesait à peine, un chiffon mou dans ses bras.

— Qui, Jeanne ? Qui vous a payée ?

— Un homme. Sur le quai. À Paris. Il savait que j'avais besoin d'argent. Il portait un badge. Biolys.

Le mot résonna dans le couloir, et Élise sentit son propre sang se figer. Derrière les épaules des passagers, quelqu'un bougea. Une silhouette en uniforme, qui recula dans l'ombre du wagon 6.

Renaud.

Et, dans sa main, le tube d'échantillon qu'Élise avait laissé dans la cabine d'Antoine.

La porte du wagon 6 coulissa, et le chef de train adjoint disparut.

Élise ne dit rien. Elle tint Jeanne contre elle, regarda les flammes mourantes courir encore un instant le long du vinyle noircit, et elle comprit que la partie venait de changer.

Ils avaient trouvé le feu. Mais pas celui qu'ils cherchaient.