La Peste du Tunnel
Lire le chapitre 9: The Missing Virologist
Le chariot de service bloquait le passage, renversé sur le flanc comme un animal mort. Élise le contourna, la lampe torche de son téléphone balayant la pénombre du wagon de première classe. Les sièges vides semblaient la regarder, alignés comme des tombes ouvertes.
« Docteur Antoine ? » appela-t-elle.
Le silence lui répondit. Seul le grondement sourd du train lui parvenait à travers la coque, cette vibration constante qui faisait partie de leur prison depuis maintenant des heures. Elle consulta sa montre. Neuf heures depuis le départ de Paris Gare du Nord. Neuf heures sans nouvelle du virologue.
Elle poussa la porte du compartiment 14, celui attribué à Antoine Roussel d'après le manifeste. La couchette était défaite, mais pas négligemment comme si on l'avait quittée à la hâte. Les draps étaient tirés, les oreillers alignés. Quelqu'un qui faisait son lit avant de sortir. Ou quelqu'un qui ne comptait pas revenir de sitôt.
Sa valise était là, pourtant. Une mallette cabine noire, posée sur le porte-bagages, fermée. Élise hésita une seconde avant de l'ouvrir. Pas de serrure. À l'intérieur, des vêtements soigneusement pliés, un ordinateur portable éteint, un carnet de notes. Et une trousse médicale complète — stéthoscope, tensiomètre, garrots, seringues stériles. Un kit de terrain. Pas le bagage d'un simple passager.
Elle feuilleta le carnet. Des notes illisibles, une écriture hachée de médecin pressé, ponctuée de schémas compliqués. Des noms de protocoles qu'elle ne reconnaissait pas. Puis, en dernière page, une inscription plus nette, presque calligraphiée : *Souche H2N9 — séquence divergente. Vecteur inhabituel. Vérifier voie hydrique.*
Élise sentit son pouls s'accélérer. H2N9. Le même code que sur la facture de laboratoire trouvée dans les affaires de la première victime. Antoine Roussel connaissait cette souche. Cette souche qui les tuait un par un dans ce tunnel.
Son téléphone sonna dans sa poche. Elle sursauta — le numéro de l'homme au téléphone, encore. Ceux à qui elle avait demandé de vérifier les antécédents d'Antoine Roussel.
« Docteur Fournier ? » — une voix pressée. « On a trouvé quelque chose. À Lagny-sur-Marne. Antoine Roussel y a signé un contrat de collaboration scientifique avec l'institut privé Biolys. Le même institut qui emploie Jeanne Delcourt. »
Élise ferma les yeux. Lagny-sur-Marne. Encore ce nom. La commune d'où venait la première victime, où était basée cette liste de contacts. Tous les chemins menaient là.
« Merci », murmura-t-elle avant de raccrocher.
Le carnet d'Antoine glissa de ses mains quand un toussotement la fit pivoter. Dans l'encadrement de la porte, Renaud la regardait, bras croisés, expression indéchiffrable. Il avait dû marcher silencieusement — une compétence qu'elle ne lui connaissait pas.
« Vous fouillez les bagages des passagers maintenant ? »
« Le docteur Antoine a disparu. Quelqu'un doit enquêter. »
Renaud haussa les épaules. « Le train est confiné, madame. On ne peut pas en sortir. Il est quelque part. Il s'est caché, comme tout le monde. Peut-être qu'il attend que ça passe. »
« Il est médecin. Virologue. Il aurait dû se présenter à moi ou à Marcel dès qu'il a appris la situation. »
« Peut-être qu'il n'est pas si courageux que ça. »
Elle le dévisagea. Son ton était trop détaché, trop désinvolte. Renaud, pensa-t-elle, en savait plus qu'il n'en laissait paraître. Toujours cette impression qu'il était quelques secondes en avance sur eux. Elle remarqua la trace de plâtre sous ses ongles. Le même plâtre qu'on avait utilisé pour sceller les bouches d'aération après sa découverte des filtres contaminés.
« Vous l'avez vu, n'est-ce pas ? demanda-t-elle soudain. Vous l'avez vu quelque part. Avant qu'on découvre le filtre obstrué. »
Un éclat dans l'œil de Renaud. Trop bref. « Je supervise la maintenance, madame. Je vois tout le monde, à un moment ou un autre. » Il recula d'un pas. « Je devrais vérifier le groupe électrogène. L'air se raréfie. »
Il tourna les talons. Élise resta figée, le carnet serré contre sa poitrine, certaine d'avoir manqué quelque chose. Un mouvement, un détail dans la manière dont il avait parlé d'Antoine comme d'un absent. Comme s'il savait où il allait.
La couchette. Pourquoi tant de soin à la faire ?
Elle se pencha, souleva le matelas. Rien. Puis elle les vit — deux fines rayures dans la poussière du plancher métallique, dans l'angle du compartiment, parallèles. Elle tapa du doigt. Un son creux.
Le panneau céda sous sa pression, pivotant sur une charnière invisible. Derrière, un conduit sombre, un peu plus large que les gaines de ventilation classiques. Un passage de service. L'air qui en sortait était vicié, chargé d'une moiteur chimique.
Le téléphone d'Antoine sonna, soudain, depuis la banquette où elle l'avait posé après l'avoir trouvé dans sa veste. L'écran s'alluma : *Biolys Labs - Appel entrant*. Elle saisit l'appareil, mais à l'autre bout, on avait déjà raccroché. La messagerie s'ouvrit. Un message textuel, non lu, envoyé une heure plus tôt : *Antoine — les échantillons doivent arriver avant le terminus. Sinon, on lance la procédure. Tu sais ce que ça veut dire.*
Élise fixa l'écran. La procédure. Le terminus. Et dans sa tête, les pièces s'assemblèrent trop vite, trop nettement pour être le fruit du hasard : un virologue qui disparaît dans un passage technique, des instructions d'un institut privé lié à la souche H2N9, une canalisation obstruée sciemment pour répandre un agent pathogène dans un tube hermétique.
Antoine Roussel n'avait pas disparu.
Il était entré dans les veines du train.
Elle sortit son téléphone et composa le numéro de Marcel. Occupé. Elle recomposa. Toujours occupé. Une panique soudaine lui serra la gorge. Et si Marcel avait compris, lui aussi, ce qu'elle venait de comprendre ? Et si l'homme qui menaçait sa famille avait décidé qu'il n'était plus utile ?
La voix de l'hôtesse grésilla dans les haut-parleurs, brouillée par une interférence. « Passagers, veuillez rester calmes. Le train va s'arrêter temporairement pour des raisons de sécurité. Toute personne apercevant un passager non identifié dans les zones techniques est priée de... »
L'annonce se coupa net. Un silence vide, puis un grésillement. Élise regarda le conduit ouvert.
Antoine Roussel n'était peut-être pas le seul à s'être glissé dans les murs. Et si les voix dans les haut-parleurs n'étaient plus celles du personnel ?
Elle enfonça son épaule dans l'ouverture et s'engagea dans le noir.