La Peste du Tunnel
Lire le chapitre 11: Mob Rule
La fumée s'étirait en volutesâcres dans le couloir du wagon 12, et Élise toussait encore en s'extrayant de la gaine d'aération. Ses genoux heurtèrent le sol métallique avec un bruit sourd. Une alarme stridente pulsait quelque part — plus loin, ou plus près, impossible à dire.
Le battant de la porte de la zone de quarantaine pendait de guingois, verre soufflé. Des éclats scintillaient sur la moquette comme des larmes gelées.
Elle voulut se relever plus vite que son corps ne le lui permettait. Ses tempes battaient. L'air entier de ce wagon-charnière empestait la poudre brûlée et la peur.
Un hurlement monta du fond du car. Puis un autre. Puis une clameur confuse qui se précisait en marche.
— Assez !
Un homme se tenait debout sur la banquette centrale, un grand type anguleux aux mains calleuses, le crâne rasé. Son blouson militaire, usé, portait un patch de béret. Il avait cette posture des hommes habitués à ce que les autres obéissent.
— Vous les avez vu mourir ! cria-t-il, index tendu vers la zone en ruine. Ils crèvent entassés derrière ces portes, et il faudrait continuer à attendre ?
Quelques voix approuvèrent, hésitantes d'abord, puis plus fermes.
Élise se redressa, la main en appui contre la paroi. Un tesson lui avait entaillé l'avant-bras. Le sang coulait, précis et brun dans la lumière chaude des plafonniers.
Elle chercha Marcel, vit sa silhouette pâle dans l'encadrement de la porte des toilettes — tête baissée, les mains sur la nuque. Il ne regardait personne.
Le soldat poursuivit, débit mécanique d'une harangue déjà répétée :
— Il n'y a qu'une solution. On ouvre la porte de service, on met tout le monde dehors — les malades, les exposés, les autres — et on continue jusqu'à Folkestone. La compagnie a des protocoles de sauvetage. Ce tunnel-ci...
Il frappa la paroi du plat de la main. Le métal sonna creux.
— Ce tunnel-ci, c'est une tombe à termites. Bordel, on est à deux kilomètres des issues de secours. Les pompiers peuvent venir nous chercher. Par ici, ils peuvent pas. Mâchons la distance, on n'a qu'à marcher.
— Marcher où ? lança une femme. Vous voulez nous faire sortir dans un tunnel de circulation ?
— Vous préférez rester là à compter les cadavres ?
Un murmure traversa le car. Élise identifia les visages — des familles, une étudiante, des retraités. Une trentaine de personnes entassées dans un couloir de neuf wagons, séparées du monde par trente-huit kilomètres de roche et d'eau.
Le soldat désigna Élise :
— La docteure, là — elle a la solution, demandez-lui. Pourquoi elle nous fait pas sortir, s'il n'y a rien à craindre ?
Élise sentit la masse des regards se poser sur elle, physique, quasi tactile. Une vieille femme sanglotait près d'un homme âgé au visage gris. L'homme respirait fort, par saccades.
— Je n'ai pas de solution miracle, dit Élise lentement. Il y a un agent pathogène…
— Une théorie ! coupa le soldat. Vous nous avez dit vous-même — vous avez dit que c'était différent. Que c'était peut-être... ce mot bizarre. Vous avez eu la trouille aussi. Vous aussi, vous voulez sortir.
Il attendit. Une veine battait à sa tempe.
Élise n'avait pas le temps de riposter : une femme se précipita soudain vers la porte des toilettes et attrapa Marcel par le col, le tirant vers l'avant. L'homme au béret tendit le bras, et un de ses acolytes — deux types plus jeunes, épaules rondes — boucla le manager en quelques secondes.
— On traverse, annonça le soldat. On prend le manifeste, on vérifie chaque passager. Les exposés, on les laisse dans le tunnel avec un EPI et un transmetteur. Le train est désinfecté.
Un homme à la cravate défaite protesta faiblement depuis le fond. Le soldat n'eut même pas un regard pour lui.
— Ça ou on brûle cette boîte de conserve jusqu'au plancher, conclut-il.
Élise fit un pas en avant.
— Vous avez un gamin, dit-elle, désignant le soldat d'un menton. Sur votre écran de veille, il y a un petit garçon qui sourit. Il a quel âge ? Six ans ?
L'homme hésita, la mâchoire serrée. Élise poursuivit, voix plus douce, presque murmurée :
— Vous voulez revoir votre fils, j'ai bien compris. Moi aussi. Mais si vous ouvrez les portes de service et qu'on sort dans ce tunnel avec un virus à aérosol, vous mettez en danger toutes les équipes de secours qui arrivent. Les gens qui viennent vous sauver, vous les exposez.
Le silence changea de texture. Le soldat avança d'un pas vers elle, l'index pointé.
— Et vous, la savante… Vous sortez avec nous, sinon on vous laisse ici.
La main d'Élise frôla son sac. L'échantillon — il y était encore, le tube de résidu passé elle ne savait où dans sa veste. Elle calcula la distance jusqu'à la porte de service, le temps que mettrait le poste de sécurité pour rebrancher une liaison.
— Écoutez-moi, monsieur…
Elle chercha à se placer entre lui et Marcel. Elle ne vit pas l'ombre passer derrière elle dans le couloir — pas avant que la lumière ne se déforme.
Un claquement sec, presque inoffensif, et l'homme au béret se figea net, le visage surpris. Un cercle écarlate s'étendit sur son blouson, au niveau du flanc. Il ouvrit la bouche, pivota lentement sur ses talons.
Une femme cria. Un autre coup partit, plus sec que le premier, et l'acolyte au crâne rasé s'effondra sur les genoux de la vielle femme qui sanglotait.
Deux agents de sécurité se tenaient dans le couloir, armes baissées. Derrière eux, la silhouette tranquille et impeccable de Renaud, les mains croisées.
— Fin de la récréation, souffla-t-il.
Le soldat tomba à genoux, puis sur le côté. Son béret roula jusqu'aux pieds d'Élise, qu'elle regarda sans oser le ramasser.
Un enfant pleurait, à présent, quelque part dans le car.
Élise leva les yeux vers Renaud. Il croisa son regard une demi-seconde — aucun regret, aucun dégoût. Juste une méthode.
Les passagers se reculèrent lentement de part et d'autre, formant une haie silencieuse. Le corps de l'acolyte gisait contre la cloison, une mare d'encre s'élargissant sous sa tête.
Personne ne parlait. Personne ne regardait Élise.
Mais elle savait, au tremblement des mains de Marcel, à la pâleur des visages alentour, que rien — plus rien — ne réunirait ces voyageurs derrière une autorité qu'ils avaient cessé de croire. Ils n'avaient plus peur du virus. Ils avaient peur de leurs sauveteurs.
La porte de service du poste de contrôle claqua derrière Renaud, qui disparut sans se retourner. Laissant derrière lui, dans ce wagon étroit, une confiance en train de mourir sous la roche.
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