La Peste du Tunnel
Lire le chapitre 12: After the Storm
La fumée flottait encore, âcre et grise, dans la voiture-bar. Le corps du soldat gisait à moitié sous une table renversée, les yeux ouverts sur un plafond qu'il ne verrait plus. Son complice, plus jeune, s'était effondré contre la porte vitrée du compartiment quarantaine, une tache sombre s'élargissant sur sa chemise. Le train roulait toujours, régulier, indifférent — quelque part sous l'eau entre deux pays.
Élise s'agenouilla près d'une femme qui serrait son bras contre sa poitrine. La balle avait transpercé le dossier d'un siège avant de ricocher sur le verre brisé. Des éclats — pas de projectile. Elle déchira un morceau de drap propre pris dans un compartiment de service et confectionna une écharpe de fortune.
« Serrez ça. Ça va tenir jusqu'à l'arrivée. »
La femme hocha la tête, les lèvres pâles. Autour d'eux, le silence pesait. Plus de cris, plus de course. Seulement des sanglots étouffés, des conversations à voix basse, et le sifflement des roues sur les rails sous le plancher.
Renaud se tenait près de la porte ouverte de la cabine conducteur, son pistolet encore au poing — baissé, mais prêt. Il la regarda sans la voir. Deux hommes morts par son ordre. Un de plus à ranger dans le dossier qu'il brûlerait un jour.
Élise se releva, les genoux douloureux. Elle s'essuya les mains sur son pantalon et traversa la voiture en enjambant les débris. Quand elle fut près de Renaud, elle parla bas, assez pour l'atteindre sans que les autres entendent.
« Vos hommes ont besoin de savoir pourquoi. Et les passagers aussi. Si on les laisse dans le noir, ils fabriqueront leur propre vérité. Celle-ci vous tuera. »
Il ne tourna pas la tête, mais elle vit la mâchoire qui se serrait. Une veine battait sous son œil.
« On a besoin d'une heure. En voiture-bar B, une assemblée — tout le monde, sauf quarantaine. Vous parlez, moi je parle, on répond aux questions. La vérité partielle calme les esprits. »
Il lâcha un rire court, sans joie.
« Vérité partielle. C'est votre métier, ça ? »
« Pour l'instant, c'est le vôtre. Vous venez de tuer deux hommes. Si vous ne donnez pas une version, ils prendront la leur. Et ce sera pire. »
Elle le laissa tourner la chose dans sa tête. Derrière lui, la porte du compartiment conducteur était entrouverte. Marcel, assis sur une chaise pliante, avait les mains sur les genoux — inertes. Il ne semblait plus savoir qui il était ni pourquoi il était là.
Renaud finit par hocher la tête. Un seul mouvement sec.
« Une heure. Dans le bar. Mais vous vous mettez à côté de moi, et vous me coupez pas la parole. »
« Marché conclu. »
Il partit en donner l'ordre. Élise le regarda s'éloigner, puis se tourna vers Marcel. Elle s'accroupit devant lui.
« Marcel. Marcel, écoutez-moi. Vous savez où est le registre des voitures ? La liste des bagages qui sont montés en zone fret ? »
Il releva lentement les yeux. Son visage était gris, comme usé par vingt ans de nuit.
« Pourquoi... pourquoi vous fouillez encore ? Après tout ça ? »
« Parce que tout ça, c'est le symptôme. Pas la cause. »
Il resta silencieux un long moment. Puis il cligna, comme si quelque chose se reconnectait dans sa tête.
« Zone fret. Porte 117-C, à l'arrière du train. Clé code 7780. »
« Merci. »
Elle se releva et il la retint par le poignet, une prise légère.
« Élise. Vous avez vu les messages de Delcourt ? Biolys, tout ça... si vous touchez ça, vous touchez quelque chose qui dépasse ce tunnel. »
« Je le sais déjà. »
Elle libéra son poignet et sortit. Les couloirs étaient déserts — chacun était retourné à sa place, ou s'était regroupé en petits îlots murmurants. Elle passa devant une stéthoscope improvisée près d'un compartiment où un père tenait son enfant fiévreuse, puis devant le trou fumant de la porte qui avait brûlé. Des rubans jaunes, arrachés et remis approximativement.
C'est en rejoignant la voiture de fret que le mouvement la frappa. Un homme, dos tourné, poussait un chariot vers un réduit. Sa démarche était rapide, presqu'anxieuse. Il portait une veste de technicien beige et des gants — qu'il n'avait pas tout à l'heure, quand il avait aidé à éteindre le feu. Elle retenait difficilement son nom : Alfred. Celui du wagon-restaurant, celui qui avait servi les repas aux passagers malades, celui qui semblait toujours dans le coin quand on avait besoin d'un confident discret.
Le chariot était lourd. Il le bascula avec effort, puis ouvrit la porte du réduit — un espace de maintenance utile à peine plus grand qu'une armoire. Elle vit un profil de glacière dépasser sous la bâche, puis un emballage sombre, plastifié.
La glacière glissa. Alfred fit un bruit de contrariété, se pencha pour la récupérer.
Le rabat s'ouvrit.
Élise vit le rouge sombre, le marbré de blanc livide. La viande — un quartier entier, pré-découpé, encore attaché par un film plastique à une étiquette. Elle lut les mots à distance, mais ils lui cognèrent dans la poitrine.
Ovis + Panda. Non. Ce n'était pas ça. Quelque chose d'autre. Le mot était presque effacé, mais la forme de la bête sautait aux yeux. Le crâne plat. Les canines allongées.
Alfred jeta un coup d'œil par-dessus son épaule. Elle se glissa dans l'encadrement d'une porte de compartiment, le souffle court.
Il sortit un couteau de poche. Il découpa la viande en bandes rapides et laissa tomber les morceaux dans un sac poubelle noir, puis vida un litre d'eau de javel sur le reste. Le liquide vira au rose sale, coula entre les mailles du chariot, tacha le sol cimenté de la soute.
Il ferma la glacière, la poussa dans le réduit, jeta le sac derrière. Puis il poussa le chariot hors du réduit et la voiture fret, le regardant dévaler le couloir. Sa veste était propre. Sa démarche avait retrouvé la nonchalance d'un employé de service rentrant chez soi.
Élise ne bougea pas pendant trente secondes.
La chauve-souris. Il les avait transportées. Découpées. Attendu qu'on les serve — la soupe du soir, la côtelette de gibier du menu. Le plat qu'elle avait vu commander par des premiers passagers avant d'arriver à la voiture de quarantaine. La configuration des volailles : volaille, sanglier, et dans la cuisine, le même produit haché, un peu cru pour un rôti.
Son esprit tourna, glacial. Ce n'était pas une infection opportuniste. C'était un choix. Quelqu'un avait embarqué une viande porteuse d'un virus simulant l'hypothèse H2N9, à un moment précis, avec un récepteur humain déjà présent. Une chaîne alimentaire préparée pour contaminer — ou pour prouver quelque chose d'autre.
Elle resta un instant dans l'encadrement, la main sur le montant froid. Son sac de prélèvement était perdu. La résine des filtres était quelque part dans la poche de Renaud. Mais cette scène — cette glacière ouverte, cette viande jetée — était une preuve suffisante.
Si elle le disait à voix haute, que se passerait-il ? Ce train avait déjà tué trois personnes aujourd'hui, et une quatrième mourrait dans l'heure, probablement. Les passagers se serraient le couteau entre eux. L'odeur de la peur était plus forte que celle de la poudre.
Elle ferma les yeux une seconde. Puis elle se tourna et revint dans le couloir central, le visage aussi lisse qu'elle put. Elle traversa la voiture milieu, croisa un couple qui lui demanda des nouvelles avec une expression de gêne ouverte.
« Ça va. Restez calmes. On se réunit dans une heure. »
Le mot la brûla. Une heure. Dans une heure, elle se tiendrait devant eux et répondrait à leurs questions sur un virus. Pendant qu'Alfred lavait ses mains dans le lavabo du personnel et rangeait son sac de viande contaminée dans un réduit marqué "matériel".
Elle passa devant la porte du compartiment technique où elle avait éteint le feu. Un extincteur vide traînait, creusé. Des traces de pas. Elle faillit passer sans regarder.
Puis elle s'arrêta.
Dans la paille de verre brisé, parmi les traces de bottes et de sang, une empreinte plus fine. Des semelles de ville, alignées avec trop de précision. Et un reflet — un tube d'acier inoxydable, roulé sous une tablette. Elle se baissa, le ramassa. Il était vide, mais des résidus huileux à la paroi interne, vert-foncé, brillants à la lumière basse.
Le tube de tissu qu'elle avait prélevé aux filtres. Renaud avait dû le perdre pendant la rixe, ou le faire tomber exprès. Il roulait, inoffensif, dans la boîte d'un extincteur crevée comme une balle.
Elle glissa le tube dans la poche intérieure de sa veste, ferma le bouton.
Derrière elle, la porte du réduit de maintenance se referma avec un clic doux. Alfred sortait, deux sacs noirs pendants au poing. Il marcha vers la voiture de service qui dessert les lieux — sans regarder autour de lui.
Elle le laissa partir. Les mots qu'elle avait dits à Marcel résonnaient encore : tout ça est le symptôme. Mais elle venait de comprendre que la cause était bien plus proche qu'une société de biotech éloignée à des centaines de kilomètres. Elle était dans ce train, dans une glacière en plastique blanc, et elle marchait maintenant dans le sens de la marche.
Elle remonta lentement le couloir. Les voix montaient du bar — le forum se préparait. Renaud avait placé deux agents à l'entrée, mains croisées derrière le dos.
Élise s'arrêta à la porte, regarda les visages. La femme au bras écharpé. Le père et son enfant fiévreux. Le rougeaud au menton ferme qui l'avait accusée de mensonge, désormais debout près du comptoir, bras croisés, l'œil qui tournait vers elle.
Une chose à la fois. Le forum. Calmer. Puis les vraies questions.
Elle entra, le visage neutre, les mains dans les poches — les doigts serrés autour de son tube d'acier froid.
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