La Peste du Tunnel
Lire le chapitre 13: The Quiet Corridor
Le silence du train avait quelque chose de contre-naturel. Les gémissements du métal, le souffle erratique de la climatisation, les murmures étouffés des passagers terrés dans la voiture-bar, tout semblait suspendu depuis le corps du soldat fauché sur la moquette. Élise se tenait près de la porte du wagon de service, le front collé contre la vitre sale, à écouter le battement sourd de son propre cœur.
–Vous entendez ? demanda la jeune femme qui l’accompagnait.
Élise se retourna. La volontaire s’appelait Célia, une étudiante en biologie de dix-neuf ans qui avait proposé son aide après la fusillade, cherchant des yeux à ne pas croiser ceux des morts. Elle avait les cheveux attachés en un chignon serré qui lui donnait un air plus vieux que son âge, et elle se tenait droite, malgré la peur qui faisait trembler sa lèvre inférieure.
– Ouais, répondit Élise. C’est pas un bruit habituel.
Le son venait d’un corridor de maintenance situé à la jonction des voitures sept et huit, un renfoncement étroit que rien ne signalait si ce n’était une porte métallique entrebâillée. Un grattement régulier, comme des ongles sur une vitre, entrecoupé d’un sifflement humide.
– J’ai prévenu Marcel, dit Célia. Il a pas répondu. Il reste là-bas, dans son coin, il tremble encore.
Élise inspira profondément. Marcel, l’ancien chef de train, avait perdu son assurance au moment même où on l’avait pris en otage. Depuis, il ne parlait plus que pour commander le café, par habitude, sans conviction.
– On y va seules, décida Élise. Les hommes de Renaud ont assez tiré pour aujourd’hui.
Elle poussa la porte métallique du plat de la main. Elle s’ouvrit avec un gémissement protestataire. Derrière, l’obscurité s’étendait en profondeur, un boyau bas débouchant sur des tuyaux et des conduits. La lampe du téléphone de Célia troua la pénombre, révélant des murs de tôle striée de traces graisseuses.
– Putain de monde, souffla Célia.
Élise la retint par le bras, la tirant vers l’arrière. L’air du corridor était lourd, chargé d’une odeur chimique, un mélange d’alcool médical et d’acétone que l’on ne trouvait pas dans un train, pas même dans une voiture-bar.
– Mais c’est quoi, cette infection ? demanda Célia en se penchant pour examiner un ruban de plastique qui courait le long des parois, fixé par de la bande adhésive. On dirait un circuit pour la ventilation…
– C’est pas un circuit de ventilation, murmura Élise.
Elle s’accroupit. Le ruban de plastique était une conduite artisanale, reliée à une série de boîtiers métalliques fixés au plafond du boyau, chacun percé d’un orifice obstrué par un tissu blanc, imbibé d’un liquide visqueux. Plus loin, le corridor s’élargissait en une alcôve naturelle, un ancien local de maintenance d’ordinaire fermé à clé.
– Éclaire-moi là.
Célia obéit. La lumière du téléphone balaya une table pliante en aluminium sur laquelle trônait un microscope binoculaire, des boîtes de Petri dont certaines étaient ébréchées, des flacons en verre ambré, et un brûleur à alcool froid au-dessus d’un support de tubes à essai.
– Mon Dieu, c’est un labo, souffla Célia. Un vrai labo. Qui aurait pu…?
Élise avança précautionneusement, ses semelles crissant sur un fin gravier dont elle comprit immédiatement qu’il s’agissait de charbon actif, répandu comme isolant sur le sol. Un carnet ouvert gisait près du microscope. L’écriture était serrée, micrographique, à peine lisible à la lumière du flash.
– H2N9, lut-elle à voix basse. Passage sur cellules MDCK. Stabilité à température ambiante : douze heures. Taux de transfert : 97%.
Elle recula d’un pas, regardant autour d’elle, cherchant des indices. Les photos étaient là aussi, scotchées au mur, des clichés en noir et blanc de colonies virales, des courbes de croissance annotées au stylo rouge. La signature au bas de chaque courbe était la même, un « A » stylisé qu’elle connaissait pour l’avoir vu, deux heures plus tôt, dans les affaires personnelles du docteur Antoine.
– C’est lui, dit-elle. C’est son laboratoire.
– Le docteur Antoine ? Celui qui a disparu ?
Élise hocha la tête, sans quitter des yeux les équipements. Le labo était compact, méthodiquement organisé, comme si son propriétaire avait préparé son installation avec une précision horlogère. Des rubans de micronréseau étaient encore attachés aux tuyaux, et une pompe péristaltique reliée à un tuyau de silicone disparaissait dans un orifice du toit, pulsant encore faiblement.
– Il injectait quoi là-dedans ? demanda Célia.
Elle se pencha vers la conduite, le nez froncé, mais Élise la retint.
– Ne touche à rien. Ce tuyau a été branché sur le circuit d’air principal. C’est comme ça qu’il a diffusé la contamination.
Une idée la traversa, une douche froide. Le labo n’était pas seulement un lieu d’étude. C’était un point de distribution.
– Tu vois la trappe là-bas ? demanda Élise en pointant une plaque métallique dans l’angle du local.
Célia s’approcha. La plaque était légèrement de biais, ses loquets desserrés, et un fin filet d’air extérieur entrait par son interstice. Le conduit donnait sur l’extérieur du train, et par-delà, sur la sombre paroi du tunnel.
– Ce truc est ouvert sur le tunnel.
Elles s’accroupirent ensemble, scrutant ce qui se dessinait au-delà de la trappe : un passage étroit, protégé par des câbles isolés, qui longeait la rame avant de plonger dans les ténèbres. Des empreintes de chaussures à semelles striées s’y distinguaient, poussiéreuses, orientées vers l’intérieur du train, et encore plus marquées vers l’extérieur.
– Quelqu’un est passé par là, souffla Célia. Et il est reparti après.
Élise compta les empreintes. Huit allers. Huit retours. Une personne, seule, qui avait utilisé ce boyau de service à de multiples reprises.
– Qui que ce soit, dit-elle, il ne vient pas de l’extérieur. Il vit ici.
Elle se redressa, prenant un des flacons retournés, en examinant l’étiquette collée dessus. Une inscription au marqueur, presque effacée : « Lots 4-9. Culture M2. Souche Delcourt. » Le nom de famille de la femme qui avait transporté les échantillons la traversa comme une décharge électrique. Jeanne Delcourt n’était pas une victime. Ce n’était pas une simple coursière. Si les souches portaient son nom, alors elle était au centre de tout cela.
– Il faut prévenir Renaud et Marcel, murmura Célia. Et l’équipe médicale qui reste…
– Non, coupa Élise plus durement qu’elle ne l’aurait voulu. Pas encore.
Célia la regarda, les sourcils froncés, un mélange d’incompréhension et de peur voilant son visage juvénile.
– Pourquoi ? Vous savez quelque chose que vous ne me dites pas ?
Élise tint le flacon dans sa main moite, pesant chaque mot. Dire la vérité – l’origine intentionnelle, l’implication de Delcourt, le docteur Antoine disparu – déclencherait un chaos que la foule de passagers, déjà au bord du massacre, ne survivrait pas. Mais mentir coûtait de plus en plus cher à son âme.
– Quelqu’un a fabriqué ce virus. Quelqu’un l’a mis dans un train rempli de gens ordinaires pour une raison que je ne comprends pas encore. Si on évente ça maintenant, sans preuves sur le commanditaire, on aura des lynchages. Je refuse qu’un innocent paie pour ça.
Célia avala sa salive. Ses yeux se firent plus durs.
– Alors qu’est-ce qu’on fait ?
Élise rangea le flacon dans sa poche intérieure, ceux-ci soigneusement emballés dans un morceau de tissu qu’elle déchira de sa chemise.
– On remonte dans le train. On attend la nuit. Et on cherche la personne qui a installé tout ça avant qu’elle n’installe une autre dose.
La jeune femme acquiesça d’un hochement lent, mais une inquiétude nouvelle s’était incrustée dans sa voix.
– Élise, vous avez dit que ces souches venaient de Delcourt. Sur les tubes, dans la voiture, quand elle a été arrêtée… elle avait une livreur de glace avec elle. Elle la tenait comme si c’était un nouveau-né.
Élise se figea.
– Une livreuse de glace ?
– Oui, répondit Célia. Elle l’avait posée sur le siège, sous son manteau. Je croyais que c’était des médicaments pour les passagers, mais maintenant…
Elle pencha la tête, mesurant l’effet de ses mots.
– J’ai vu la clé de glace, elle avait un code. Celui d’un dépôt de matériel biologique à Lagny.
Élise laissa le silence s’étirer entre elles, pendant que le train grimpait imperceptiblement dans le tunnel toujours plus profond. Le labo pulsa derrière elles comme un cœur mécanique, et les empreintes dans la poussière semblaient la regarder.
– Alors, dit-elle en poussant la porte vers la rame, on va devoir voler cette glace.
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