La Peste du Tunnel
Lire le chapitre 14: A Confession
Le bruit des pas de Célia s’éloignait dans le couloir quand Élise s’arrêta devant la porte du local de maintenance. Elle poussa le battant, qui céda dans un grincement métallique. Une ampoule nue pendait du plafond, balançant une lumière crue sur les étagères métalliques et la flaque d’eau qui miroitait sous un tuyau cassé. Alfred se tenait au fond, le dos tourné, penché au-dessus d'une caisse en polystyrène ouverte.
Il se retourna, sursauta, laissa échapper un juron. Ses yeux allaient de la porte à la caisse, comme un animal pris au piège.
— Je cherchais des réserves, dit-il, la voix trop haute. Des bandages, des trucs comme ça.
Élise referma la porte derrière elle. Le claquement métallique résonna plus fort que nécessaire.
— J’ai vu ce que tu faisais plus tôt, Alfred. Le sac isotherme. Les chauves-souris.
Il blêmit. Sa pomme d’Adam monta et descendit.
— Je ne sais pas de quoi tu parles.
— J’ai vu le sang. J’ai vu la viande. Je sais que ce n’est pas du poulet.
Le silence s’épaissit entre eux. Élise fit un pas en avant. Le fond de ses semelles colla à la tôle visqueuse.
— Tu sais combien de personnes sont mortes, cramées dans cette voiture il y a une heure ? Combien sont malades à l’heure où je te parle ? Tout ça parce que quelqu’un a décidé d’introduire sur ce train quelque chose qui n’aurait jamais dû y être.
Alfred détourna les yeux. Sa main tremblait contre sa cuisse.
— Je n'ai pas le choix, murmura-t-il dans un accent que l’usure rendait presque inaudible.
— On a toujours le choix.
Il rit, un rire sans joie, une toux sèche.
— Tu ne comprends pas. Quand tu dois de l’argent à certaines personnes, quand ta famille est menacée, tu ne parles pas de choix. Tu parles de survie.
Élise s’approcha lentement de la caisse. Le polystyrène était fendu sur un bord, écrasé comme par un coup de talon. Une odeur puissante, âcre, montait de l’intérieur — un mélange d’ammoniaque et de sang coagulé, celui que son nez entraîné n’avait jamais eu besoin de vérifier une seconde fois.
— Montre-moi.
Alfred hésita, puis souleva lentement le couvercle. À l’intérieur, dans un lit de glace fondue et de papier journal froissé, reposait une carcasse brune. Une tête grotesque aux oreilles pointues, des membranes déchirées entre les doigts griffus, des dents jaunies découvertes dans une grimace éternelle. La bête était à moitié dépecée, ses flancs ouverts, révélant des organes grisâtres dans la pourpre de la chair.
Élise plissa les yeux. Son cœur frappa fort contre ses côtes, mais elle garda le visage lisse.
— Le virus est zoonotique, dit-elle. Pas question qu’il ait muté spontanément dans les égouts de Paris. Quelqu’un l’a sorti de la faune sauvage et l’a rendu — efficace. Et ces carcasses ont été le vecteur choisi pour le transporter.
Alfred la regardait, les lèvres serrées.
— J’ai reçu de l’argent. Beaucoup. Des hommes bien habillés, des mots précis. Le contact est venu me voir à Lagny-sur-Marne, une semaine avant le départ. La consigne était simple : garder la viande froide jusqu'à Calais, la stocker dans le wagon de restauration.
— Lagny. Élise sentit la pièce pivoter autour d’elle. Lagny-sur-Marne, encore. La même zone qui figurait dans le carnet d’Antoine. Le même code qui ornait le tube labellisé au nom de Delcourt.
— Qui t’a mis en contact ?
— Un gars. Pas de nom. Dès que le train est passé en Angleterre, j’envoie un message, on me dit quoi faire du reste. Après, ma dette est effacée. Ma famille, libre.
Il y avait de la honte dans sa voix, mais aussi une fatigue profonde, celle des hommes poussés à bout qui n’ont plus la force de poser des questions.
— Ils t’ont dit pourquoi ?
Alfred haussa les épaules.
— Pour tester la sécurité. C’était ce qu’ils disaient. Un protocole sanitaire. Ils m’avaient juré que rien ne sortirait de ces bêtes.
Élise exhala lentement, but le silence de la pièce sale.
— Ils t’ont menti. Le virus sort de ces carcasses comme la vapeur sort d’un couvercle. Tout le monde dans ce train respire déjà la preuve.
Elle baissa les yeux sur la bête, sur ses muscles striés et ses viscères sombres. Quelque chose se mit en place dans son esprit, un engrenage lent mais irréversible.
— Antoine était virologue, dit-elle. Tu le savais ?
— Il venait parfois au wagon. Discutait avec le personnel. Sympa.
— Sympa. Élise secoua la tête. Tu crois qu’il est monté à bord par hasard ? Tu crois que c’est une coïncidence si un virologue, un épidémiologiste, un opérateur de terrain et tout ce chargement de viande contaminée se sont retrouvés sur le même train, le même jour ?
La où ses pensées la menaient, elles la terrifiaient. La visée n’était pas plusieurs passagers. La visée était une personne — ou une seule cage thoracique.
— Antoine n’était peut-être pas là pour stopper quoi que ce soit, avança-t-elle. Il était là parce qu’il était observé. Parce qu’ils voulaient le voir succomber, ou le faire tomber. Les chauves-souris n’étaient pas un produit. Elles étaient une arme ciblée, et il était la cible.
— Tu veux dire qu’ils ont contaminé ce train pour tuer un seul homme ?
Le dégoût tordu sa voix, mais quelque chose de plus profond vacillait dans ses yeux — la conscience soudaine, rendue insupportable, d’être une pièce dans un jeu qui le dépassait.
Élise étudia longuement Alfred. La courbe de ses épaules, la sale teinte de peur sur son visage marqué. Un homme simple, pris entre dettes et menaces. Pas un maître de l’ombre.
— Tu veux te faire pardonner, dit-elle.
Il ne répondit pas, mais sa mâchoire se serra.
— Voilà ce que tu vas faire. Tu vas me dire tout ce que tu sais de ceux qui t’ont payé. Chaque détail, chaque visage. Et puis tu vas m’aider silencieusement. Quand on trouvera du matériel, des échantillons, des manipulations suspectes, tu me préviens. Tu restes dans la circulation, tu continues ton rôle de steward, mais tu deviens mes yeux partout où je ne peux pas être.
— Et si on me découvre ?
— On sera tous morts avant que ça compte.
Alfred jeta un dernier regard à la caisse, à la carcasse qui avait embarqué avec lui. Quelque chose s’éteignit dans son visage, remplacé par une détermination têtue, celle des hommes qui ont touché le fond et découvert qu’il n’y avait plus rien à perdre.
— Je t’aiderai, dit-il. Mais tu me dois quelque chose.
— quoi ?
— Trouve-les. Trouve ceux qui m’ont fait ça. Et fais-les payer.
Élise ne promit rien. Elle hocha la tête, une fois, et se tourna vers la porte.
— La viande. Il nous faut la cacher mieux que ça. Si quelqu'un d'autre tombe dessus, le mécanisme entier s'effondrera avant même que nous ayons vu son visage.
Alfred souleva la caisse avec soin, la glissa sous un établi rouillé, la recouvrit d'une bâche huileuse où s'accumulaient des débris d'outillage.
— Il y a autre chose, dit-il alors qu’elle allait sortir. Le docteur — Antoine. Il passait beaucoup de temps dans la voiture 7. À la frontière du wagon technique. Je l’ai vu sortir de là deux fois, les mains pleines de tubes. Il avait la clé qui ouvre la grille, mais moi j’ai eu le temps d’apprendre un autre passage, du temps où j’y cachais des marchandises de contrebande. Ça se trouve dans le plafond, juste après la porte du boggie.
Élise lui saisit le bras, le serra trop fort.
— Un passage dans la voiture 7 ?
— Oui. Une trappe d’accès mal scellée. On dirait de l’entretien, mais ça débouche sur une galerie technique — un vrai labyrinthe, à moitié dans le plafond. C’est probablement là que le docteur s’est volatilisé sans laisser de trace. Et ce qu’il a trouvé là-haut, ajouta-t-il en s’essuyant la joue, ça devait être bien plus précieux que des sorties de secours.
Élise relâcha son bras. Dans sa tête, le plan ancien s’évanouit et un nouveau se forma, plus vif, plus dangereux.
— Tu peux me conduire jusqu’à ce passage ?
— Facile. Mais ce n’est pas le genre d’endroit où on entre sans se salir.
Elle sourit, sans chaleur.
— C’est exactement ce que j’espérais.
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