La Peste du Tunnel
Lire le chapitre 15: The Fuse
Le passage était étroit, métallique, et l’air y sentait la rouille et le renfermé. Élise tenait la lampe torche de son téléphone, le faisceau tremblant sur les parois striées de condensation. Derrière elle, Alfred respirait fort, sa masse compacte à peine capable de se faufiler dans l’espace technique.
« Ici, c’est là qu’il glissait. Tous les soirs, vers vingt-deux heures. Il s’enfermait dans la voiture 7, puis descendait par cette trappe. Personne ne le suivait jamais. »
Élise avait déjà vu ce genre de conduits sur les rames modernes : un boyau de maintenance permettant d’accéder aux systèmes de climatisation et aux coffres électriques sans passer par les voitures passagers. Mais celui-ci semblait plus profond, et plus récent.
Elle s’accroupit devant une plaque d’acier mal vissée. Les marques sur les bords indiquaient qu’elle avait été retirée à de nombreuses reprises. Alfred lui tendit un levier qu’il avait trouvé dans un compartiment à outils, et elle fit sauter la plaque. Le conduit s’ouvrait sur une cavité plus large, presque une pièce de la taille d’une cabine de douche, surplombant un nœud de câbles électriques et un boîtier de distribution d’air.
L’odeur arriva avant la lumière.
Un parfum douceâtre, écœurant, mêlé à une pointe chimique qui fit grimacer Élise. Elle braqua son téléphone dans la cavité, et le faisceau accrocha quelque chose de pâle, recroquevillé contre la paroi.
« Merde », souffla Alfred dans son dos.
Le corps était là, en position fœtale, les bras repliés sur la poitrine. Il portait une combinaison de protection blanche, maculée de traînées brunâtres, et un masque à filtration était remonté sur son front. La visière transparente avait éclaté, criblée de fines fissures. Un homme, d’âge moyen, la peau grise, les yeux mi-clos.
« Ce n’est pas Antoine », dit Élise, la voix étrangement calme. Elle enfila une paire de gants en vinyle qu’elle gardait dans sa poche, puis avança prudemment, le dos courbé sous le plafond bas.
Alfred ne bougeait plus. Il la regardait fouiller le corps avec une précision chirurgicale. Elle souleva le col de la combinaison : un badge plastifié pendait d’un cordon, taché de sang séché. Elle le retourna. Photo d’identité, logo discret en haut à droite : un écusson sombre, semblable à ceux des services contractuels privés. Le nom : *DUMAS, Raphaël*. Sous la photo, une mention : *Sécurité – Protocole Vega*.
« Protocole Vega… » répéta Élise. Elle n’avait rien entendu de tel dans les rapports officiels Biolys, ni dans la littérature épidémiologique.
Alfred s’accroupit malgré le peu de place, son genou gémissant. Il toucha le tissu de la combinaison, le faisant crisser. « Il est mort depuis des jours. Personne ne viendra le chercher. Tu vois ça ? » Il pointa une piqûre sur l’avant-bras de l’homme, juste au-dessous du pli du coude. « Il a été injecté. Pas par un animal, pas par un accident. Une seringue. »
Élise se pencha davantage. L’injection était nette, précise, sans ecchymose autour. Quiconque avait fait ça savait exactement où viser. Elle remarqua aussi un holster vide à la ceinture de l’homme, et un talkie-walkie hors d’usage à ses pieds, fendu, comme si on avait marché dessus.
« Il était armé, dit-elle. Un garde, pas un technicien. Et il portait une tenue de protection. Pourquoi un garde aurait besoin d’une combinaison ?
— C’est peut-être lui qui étalait le virus, siffla Alfred. Quelqu’un qui filait avec les tuyaux d’air. Je l’ai vu, ce labo. Avec les fioles et la pompe. Y a qu’un type qui fait ça avec des gants et un masque.
— Peut-être. Mais alors, pour qui travaillait-il ? Et pourquoi l’a-t-on tué ? »
Élise se releva, le dos douloureux. Elle fit jouer ses doigts dans ses cheveux, en tira une mèche en arrière, et prit une longue inspiration. Ses pensées tournaient vite : le badge, le protocole Vega, la mention « sécurité ». Antoine avait construit ce labo, avait disparu. Ce garde était mort. Et Renaud — Renaud qui orchestrait la réponse depuis le début, qui tirait les ficelles, qui avait ordonné l’assaut meurtrier sans hésiter.
« Alfred. Tu as accès aux listes de personnel, au manifeste du train ? »
Il haussa ses épaules massives. « Le manager, Marcel, il le garde sous clé. Mais tout est numérique. Je peux peut-être jeter un œil sur le terminal de la régie technique, si tu me couvres.
— Fais-le. Et regarde si quelqu’un nommé Dumas a embarqué à Paris avec un statut particulier. Militaire, sécurité, ministère — n’importe quoi. »
Il hocha la tête, puis désigna le corps. « Et lui ? On le laisse là ? »
Élise regarda une dernière fois le visage figé de Dumas. Pas de panique dans ses traits. Pas de lutte. Une mort silencieuse, propre, discrète. Exactement ce qu’on ferait pour éliminer un témoin gênant.
« On le laisse. On ne peut pas l’expliquer sans tout révéler, et je ne suis pas prête à dévoiler ça. » Elle marqua un temps. « Mais je vais retirer son badge et son holster. Quoi qu’il arrive, ils nous serviront de preuve. »
Elle s’empara de l’étui et du badge, les glissa dans son sac à dos, puis sortit du conduit, suivie de près par Alfred. L’air du couloir technique lui sembla soudain merveilleusement frais, après l’atmosphère confinée et chargée de mort. Elle s’adossa quelques secondes contre la paroi, ferma les yeux, écouta son cœur ralentir.
« Élise », dit doucement Alfred.
Elle rouvrit les yeux. Il avait le visage soucieux, mais pas effrayé. « Ce type-là, avec sa sécurité. Tu crois que Renaud sait qu’il est là ? Qu’il l’a fait tuer ?
— Je crois que Renaud en sait beaucoup plus qu’il ne le dit. Je crois que ce train n’est peut-être pas une victime, mais un terrain d’essai. »
Alors que les mots quittaient sa bouche, un bruit sourd résonna de l’autre côté de la cloison. Des voix, amplifiées par le haut-parleur du wagon 7, juste au-dessus du passage technique.
« … Je comprends vos inquiétudes, mais la sécurité des passagers est notre priorité absolue. L’agent en charge de l’opération nous a confirmé que l’air reste respirable pour encore vingt heures. Ensuite, les systèmes de filtration seront rechargés depuis le tunnel technique. »
La voix de Renaud chuintait dans le micro. Élise s’immobilisa, tendit l’oreille.
« Vous devez me croire : nous sommes en train de traiter l’infection en interne. Toute tentative de forcer les portes ou de quitter ce train serait vaine, et même dangereuse pour votre propre sécurité. Nous coordonnons le sauvetage avec les autorités britanniques. »
Une pause. Puis quelqu’un dans la foule des passagers, une voix aiguë : « Vous mentez ! Les autorités ne savent même pas qu’on est là ! On a essayé d’appeler Londres, il n’y a pas de réseau ! »
Une autre voix, masculine et colérique : « Le panneau de la voiture 4 affiche que le tunnel est inondé à l’entrée. Inondé ! On est coincés ici ! »
Le micro se coupa net. Un silence, quelque chose de métallique et de définitif. Puis une grésillure : « … êtes en train de devenir hystériques. Je vous prie de regagner vos places, sinon je serai contraint de réduire la ventilation de votre section. »
Du chantage. Il avait détourné l’air de la voiture des passagers, menaçant de les étouffer s’ils ne se calmaient pas.
Élise échangea un regard avec Alfred. Une certitude glacée noua son estomac.
« Ce n’est pas un sauveteur », murmura-t-elle. « C’est un geôlier. Et il se sert du virus pour nous garder. »
Alfred ne répondit pas. Il froissa son poing sur son bleu de chauffe, et pour la première fois, Élise le vit avoir peur — non pas du virus, mais de l’homme qui leur parlait froidement dans le micro. Cette peur la galvanisa.
Elle sortit son téléphone et, malgré l’absence de réseau, composa un numéro enregistré dans sa mémoire.
« Qu’est-ce que tu fais ? » demanda Alfred.
« Je ne peux pas appeler, mais je peux envoyer un signal CR distorsionné sur les fréquences de maintenance du tunnel. »
Elle pianota hâtivement un message codé, un simple mot qu’elle et un ancien collègue de l’Institut Pasteur s’échangeaient dans l’urgence. Elle l’envoya à tout hasard, dans la liste de diffusion de la direction technique du tunnel.
Puis elle rangea le téléphone et se tourna vers Alfred.
« Le cooler de Delcourt. Il faut passer à l’action maintenant. Cette nuit. Avant que Renaud ne consolide davantage son emprise et nous enferme une bonne fois pour toutes. »
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