La Peste du Tunnel
Lire le chapitre 16: Renaud's Game
Le corps de Raphaël Dumas gisait toujours dans le renfoncement du wagon 7 lorsque Élise poussa la porte vitrée du poste de commandement. Renaud leva les yeux de son tableau de bord, les doigts suspendus au-dessus d’un clavier. Il ne parut ni surpris ni dérangé par son intrusion.
« Docteur Fournier. Vous devriez être au wagon 3, à soulager les malades. »
« J'ai trouvé quelque chose qui mérite votre attention. » Elle posa le badge de Dumas sur la console, face visible. Protocole Vega. Le sigle bleu nuit luisait sous l'éclairage tamisé. « Un agent de sécurité mort, injecté de manière précise au cou, dans une alcôve technique. Il portait ceci. »
Renaud ne baissa pas le regard. Il le soutint, fixement, pendant trois secondes de trop. Puis il souffla lentement, comme un homme qui vient de perdre une partie d'échecs qu'il espérait encore gagner.
« Asseyez-vous, docteur. »
« Je préfère rester debout. »
« Comme vous voulez. » Il croisa les bras. « Vous comprenez déjà, n'est-ce pas ? Vous n'êtes pas stupide. Votre problème, c'est même d'être un peu trop intelligente. Ça vous a coûté votre carrière, si j'ai bien lu votre dossier. »
Élise sentit sa mâchoire se serrer. « Mon dossier n'a rien à voir avec un cadavre dans un train. »
« Non. Votre dossier a tout à voir avec ce qui se passe dans ce train. » Renaud contourna la console et s'adossa à la paroi métallique, les bras croisés. « Voilà où nous en sommes, docteur. Je vais être direct avec vous, parce que le temps presse et que vous êtes la seule personne à bord capable de comprendre la situation dans sa totalité. Ce train n'est pas un lieu de contamination accidentelle. C'est un test. »
Le mot tomba entre eux comme une lame.
« Un test », répéta Élise.
« Protocole Vega. Programme d'évaluation d'armes biologiques de précision. Vulnérabilités des infrastructures critiques en environnement clos. Le tunnel est un vecteur idéal : confinement naturel, population captive, conditions reproductibles. »
Élise eut l'impression que le sol du poste de commandement se dérobait. « Vous êtes en train de me dire que vous avez sacrifié deux cents passagers dans ce tunnel pour des données ? »
« Je n'ai rien sacrifié. » Sa voix se fit plus dure. « J'ai été chargé de contenir le test. Dans un monde idéal, l'agent n'aurait jamais dû être déclenché. Il y a eu une défaillance. Un maillon de la chaîne a agi de son propre chef. » Il marqua une pause. « Le docteur Antoine. »
Le nom claqua dans la pièce. Élise resta immobile.
« Le virologue qui est monté à bord à Paris-Nord ? Celui qui a disparu dans le wagon 7 ? »
« Antoine était le vecteur prévu. » Renaud se passa une main sur la nuque. « Il transportait le matériel biologique, la souche, et l'antidote. Le sérum n'existe qu'en un seul exemplaire. Sans lui, je suis aveugle. Vous comprenez ce que ça signifie ? »
« Vous ne pouvez pas traiter les malades. »
« Je ne peux pas les traiter, et je ne peux pas les laisser sortir. Si le protocole venait à fuiter, si un passager infecté atteignait Londres ou Paris, nous parlons de milliers de morts. Peut-être plus. » Il s'approcha d'un pas. Élise ne recula pas, mais tout son corps se tendit. « Je ne suis pas votre ennemi, docteur Fournier. Je suis la seule personne à bord qui essaie d'éviter que ce train ne devienne l'épicentre d'une pandémie déclarée. »
« Vous contrôlez l'air. Vous menacez les passagers. Vous avez laissé un homme se faire tuer par un agent de votre propre protocole, et vous avez laissé ses collègues tirer sur des civils. »
« Parce que la discipline est le seul outil qui me reste. » Sa voix se fit presque douce. « Ces passagers paniquent. Ils ont vu des gens mourir. Leur colère est prévisible, mais elle est aussi contagieuse. Vous le savez mieux que personne. Vous avez écrit votre thèse sur la psychologie des foules en situation d'épidémie, non ? »
Élise resta muette. Il avait lu ses publications. Bien sûr qu'il avait lu ses publications. Elle était un choix logique pour ce genre de situation. Une experte discréditée, suffisamment intelligente pour comprendre, suffisamment fragile pour être contrôlée.
« Je vous propose un accord », dit Renaud. « Vous connaissez le train. Les passagers ont confiance en vous – ce qui est en soi un miracle sociologique après votre carrière. Je vous donne l'autorité totale sur la gestion de la quarantaine. Personnel, ressources, accès aux zones confinées. Vous organisez le triage, vous calmez les esprits, vous empêchez que cette situation ne dégénère en bain de sang. »
« Et en échange ? »
« En échange, vous trouvez le docteur Antoine. Vous trouvez le sérum. » Il la regarda droit dans les yeux. « Antoine est vivant. Je le sais. Il s'est caché dans les passages techniques du train – il le connaît mieux que quiconque, il a supervisé l'installation des capteurs lors de la conception du tunnel. Il est monté à bord avec une mission et il a choisi de la trahir. Mais il n'a pas pu quitter le train. Il est toujours là, quelque part, avec la seule arme qui puisse nous sauver. »
Les doigts d'Élise se crispèrent autour du badge de Dumas. L'idée qu'Antoine soit vivant, tapi dans les entrailles du train tandis que des passagers mouraient dans les wagons, lui donnait envie de vomir. Mais Renaud pouvait mentir. Il avait certainement menti sur tout le reste. Et pourtant…
« Comment pouvez-vous être sûr qu'il n'a pas détruit le sérum ? »
« Parce que le docteur Antoine est un idéaliste. » Un éclat glacé passa dans le regard de Renaud. « Il n'a pas fui pour se protéger. Il a fui pour protéger le sérum. Pour s'assurer qu'il ne tombe pas entre les mains du protocole. Il pense pouvoir choisir à qui le remettre. »
« Et vous ne le laisserez pas choisir. »
« Non. » Renaud sourit, un sourire sans chaleur. « C'est pour ça que j'ai besoin de vous. Vous êtes une scientifique. Vous pouvez le raisonner. Lui faire comprendre que la priorité absolue est de sauver les passagers. Pas la politique. Pas les protocoles. Pas la vengeance contre ceux qui vous ont détruite. »
Élise ferma les yeux un instant. Le train gronda autour d'elle, un bourdonnement sourd qui montait à travers les semelles de ses chaussures. Quelque part derrière elle, dans le wagon 3, des gens agonisaient. Célia était auprès d'eux. Alfred attendait son signal pour voler le coolers de Delcourt. Et quelque part dans les entrailles obscures du tunnel, un homme détenait peut-être le seul espoir de tous.
« J'accepte », dit-elle. « Mais à mes conditions. »
« Lesquelles ? »
« J'accède à tous les systèmes du train. Ventilation comprise. Je choisis mes collaborateurs. Et vous ne vous approchez plus des passagers – c'est moi qui gère la communication. »
Renaud hocha lentement la tête. « Accord conclu. » Il tendit la main. Élise ne la prit pas. Il la laissa retomber sans marquer d'émotion. « Le poste est le vôtre, docteur. Je serai dans la cabine de contrôle du tunnel si vous avez besoin de moi. »
Il se dirigea vers la porte. Sur le seuil, il se retourna.
« Une dernière chose. Si vous trouvez Antoine, ne le laissez pas vous convaincre que le sérum est une solution politique. C'est un outil médical. Un outil. Rien de plus. »
Il sortit. La porte coulissa avec un sifflement.
Élise resta seule dans le poste de commandement, le badge de Dumas toujours serré dans sa main. Sur la console, l'écran de ventilation affichait une carte du train avec les zones de contamination en rouge. Le wagon 3 pulsait comme un cœur malade. Le wagon 7 était grisé – caméras coupées. Le wagon 7, là où Antoine avait disparu. Là où le corps de Dumas avait été retrouvé.
Elle sortit son téléphone et tapa un message rapide à Alfred.
*Toujours en plan pour ce soir. Changement d'ordre : Delcourt d'abord. Mais garde l'œil sur le wagon 7.*
Puis elle ajouta :
*Quelqu'un d'autre connaît les passages techniques. Un homme. Il se cache à bord. Si tu le vois, ne l'approche pas. Préviens-moi.*
Elle envoya le message et rangea le téléphone dans sa poche. Dehors, dans le couloir, des pas précipités approchaient. Célia ouvrit la porte, le visage pâle, les yeux écarquillés.
« Élise ! Il faut venir. Vite. »
« Qu'est-ce qui se passe ? »
« Le wagon 3. » Célia haletait, une main appuyée contre sa poitrine. « Il y a du sang. Beaucoup de sang. Une femme vient de commencer à saigner des yeux. »
Élise sentit le froid traverser sa colonne vertébrale. Les symptômes hémorragiques n'étaient pas censés apparaître avant quarante-huit heures. Si la souche était déjà à ce stade…
« Reste ici », dit-elle à Célia. « Ne laisse entrer personne dans ce poste. »
« Où vas-tu ? »
Élise ne répondit pas. Elle courut dans le couloir, traversa le wagon de jonction, et ouvrit la porte du wagon 3.
L'odeur du fer et de la mort la frappa en plein visage. Des gémissements montaient des banquettes. Au fond du wagon, une femme était affalée, la tête renversée, des filets sombres s'écoulant de ses paupières. Autour d'elle, d'autres passagers se recroquevillaient, serrant leurs proches contre eux, les yeux écarquillés par une terreur que le confinement n'avait pas encore effacée.
Et dans l'air, derrière cette odeur métallique, Élise crut un instant percevoir quelque chose d'autre. Quelque chose d'âcre, presque végétal, qui lui fit accélérer le cœur.
Elle n'avait jamais senti ce parfum à l'hôpital.
Mais elle l'avait senti dans les passages techniques, près du labo, quelques minutes après que Célia avait découvert la clé Lagny. Dans une boîte de Petri ouverte, et une signature chimique posée sur un échantillon de sang.
La souche avait évolué. Quelque chose l'avait modifiée entre ses mains.
Et seule une personne pouvait l'avoir fait. La personne qui dormait à quelques mètres d'elle, les mains soigneusement lavées, le visage lisse et innocent.
Jeanne Delcourt.
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