La Peste du Tunnel
Lire le chapitre 17: The Infection Spreads
L’air dans la voiture 3 était devenu irrespirable. Élise le sentit dès qu’elle franchit la porte coulissante : une odeur de sueur, de métal chaud et de quelque chose d’autre — un parfum âcre, presque métallique, qui lui retourna l’estomac. Elle avait déjà senti ça, une fois, dans un hôpital de campagne au Mali. C’était l’odeur du sang qui ne coagulait plus.
Un homme était affalé sur une banquette, la tête renversée en arrière. Son visage était un masque de petites ecchymoses violettes, comme si quelqu’un l’avait frappé avec un marteau à bout rond. Du sang suintait de ses gencives, traçant des filets rouges sur son menton. À côté de lui, une femme — sa femme, sans doute — hurlait sans mots, les mains tendues vers lui mais sans oser le toucher.
Célia était déjà là, agenouillée près du malade, un chiffon pressé contre une plaie qui n’arrêtait pas de saigner. Elle leva les yeux vers Élise. Son regard était celui d’une personne qui avait cessé de compter les cadavres.
« C’est le vingtième en une heure. » Sa voix était un murmure rauque. « Ils saignent par tous les orifices, Élise. Les yeux, les oreilles, les ongles. »
Élise s’accroupit près d’elle. Elle connaissait ce symptôme. Fièvre hémorragique. Le virus avait muté, ou plutôt — elle serra les mâchoires — il avait toujours été conçu pour ça. Une charge virale qui explose après vingt-quatre heures d’incubation silencieuse. Les premiers malades, ceux qui avaient mangé la viande de chauve-souris ou respiré l’air du wagon de service, étaient tombés rapidement. Mais ce nouveau pic… cela signifiait que le pathogène s’était propagé par les systèmes de ventilation de toutes les voitures, bien plus tôt qu’elle ne l’avait calculé.
« Il faut isoler cette section », dit-elle. « Couper la ventilation de la voiture 3 à la 5. »
« Renaud refuse », lâcha Célia. « Il dit que couper la clim provoquerait une panique. »
Élise releva la tête. « Renaud n’est pas médecin. »
Un bruit sourd retentit à l’autre bout de la voiture. Un homme debout, torse nu, en train de frapper la paroi de la vitre avec une ceinture bouclée. Ses yeux étaient injectés de sang, ses mouvements erratiques, comme ceux d’un animal piégé. Autour de lui, les passagers valides s’étaient repliés contre les banquettes, formant un mur de corps tremblants.
« Ils disent que ça vient du tunnel ! » hurla-t-il. « Ils nous ont enfermés ici pour nous laisser mourir ! »
Élise se releva, s’interposant. Elle connaissait ce type de colère : c’était la peur qui cherchait une cible, n’importe laquelle. « Monsieur, je vous en prie. Je travaille avec le commandant Renaud. Nous allons trouver une solution. »
L’homme se tourna vers elle, la ceinture toujours à la main. Son regard passa d’elle à Célia, puis à la femme qui hurlait toujours. « Tu es celle qui sait, pas vrai ? La scientifique. » Il ricana. « Vous avez apporté ce truc avec vous. Vous tous, les labos, vous l’avez fabriqué. »
Elle vit le mouvement avant qu’il ne le fasse. La ceinture partit en un arc sifflant, visant sa tempe. Elle esquiva, mais le cuir lui frôla l’épaule, la faisant pivoter. Célia se jeta entre eux, hurlant quelque chose. Trois agents de sécurité surgirent de l’arrière, maîtrisèrent l’homme en quelques secondes, le plaquant au sol. Sa tête heurta la table avec un bruit mat, et il cessa de bouger — de fatigue ou de blessure, impossible à dire.
Un silence effrayé s’abattit sur la voiture. La femme hurlait toujours, mais son cri était devenu une plainte monotone, presque mécanique.
« Où est Marcel ? » demanda Élise, la voix tendue. « Le chef de train. Il faut que je lui parle. »
Renaud avait mobilisé deux de ses agents supplémentaires autour de la voiture de service. Marcel était là, assis dos contre un rack de bagages, une bouteille d’eau ouverte à la main, les yeux perdus dans le vague. Il ne leva pas la tête quand Élise s’accroupit devant lui.
« Vingt nouveaux cas », dit-elle. « Tu m’avais dit qu’ils étaient vingt, en tout, dans toute la rame. C’était il y a trois heures. Maintenant, on en est à cinquante, et certains ont des symptômes hémorragiques. »
Marcel émit un son étranglé, mi-rire mi-sanglot. « Cinquante. Ouais, cinquante. » Il but une gorgée d’eau, la recracha aussitôt, comme si elle était tiède et dégoûtante. « J’ai arrêté de compter à trente-cinq. »
« Tu m’as menti. » Elle s’efforça de garder une voix neutre, mais ses doigts se crispèrent sur ses genoux. « Quand tu m’as dit qu’on pouvait contacter les secours, que des équipes médicales étaient en route depuis la France et l’Angleterre… »
« Elles ne viendront pas. » La phrase tomba dans le silence comme une pierre. Il la regarda enfin, les yeux rouges, sans plus aucune trace de l’autorité tranquille qu’il avait affichée dans les premières heures. « Elles ne sont jamais venues. J’ai reçu un ordre chiffré via le réseau de maintenance, dix minutes après l’arrêt du train. » Sa main trembla, et il reposa la bouteille. « Le tunnel doit être isolé. Aucun secours externe. Aucune communication sortante. C’est un ordre de niveau départemental, signé du ministère de l’Intérieur. »
Élise sentit une glace s’installer dans sa poitrine. « Ils nous ont abandonnés. »
« Ils nous ont sacrifiés », corrigea Marcel, avec une lucidité soudaine et terrible. « Les chiffres officiels, c’est moi qui les alimentais. Les médias ne verront rien de plus que des retards de circulation. Ils croient qu’il y a une fuite d’eau dans le tunnel. Ils parlent de « désagréments techniques ». » Il ricana, un son amer. « Je suis l’homme qui publie les mensonges, docteur. Le secrétaire d’État qui vérifie ma comptabilité, c’est le même homme qui m’a dit, je cite : « Que le taux de mortalité reste sous les quatre pour cent, et vous aurez une médaille. » »
Il plongea la main dans sa poche et en tira un téléphone satellite de la taille d’une tablette épaisse, l’antenne repliée, seul élément de plastique propre dans son uniforme défraîchi. Il le tendit à Élise.
« C’est le téléphone d’urgence. Le seul canal qui n’est pas relayé par les systèmes du train. Il est censé être une ligne de crise, réservée au commandant de bord et au coordinateur de sécurité. » Sa main tremblait toujours. « Il n’y a qu’un seul contact programmé. Un numéro qui ne passe pas par le réseau public. Si ça se trouve, il fonctionne encore. »
Élise prit le téléphone. Il était lourd, solide, comme un vestige d’une autre époque, avant les communications saturées et censurées. Elle fit glisser son pouce sur l’écran : un seul contact s’affichait, sans nom, juste un numéro commençant par un préfixe qu’elle ne reconnut pas — pas français, pas britannique. Un code crypté, peut-être.
« Qui est-ce ? »
Marcel secoua la tête. « Je ne sais pas. Je n’ai jamais osé appeler. » Il cracha presque le mot suivant. « L’instruction disait : « Utiliser exclusivement en cas de compromission du protocole ». C’est tout. »
Élise fixa l’écran. Le protocole. Protocole Vega. Le badge de Dumas, mort dans la carie du wagon 7. Tout se liait, un réseau de fils invisibles que quelqu’un avait tendus sous la rame. Renaud la contrôlait par l’air qu’elle respirait. Marcel lui livrait le seul fil qui sortait du cocon.
Derrière elle, un nouveau cri déchira la voiture. Ce n’était plus la peur d’un passager. C’était un hurlement animal, inarticulé. Un autre cas, pressé par la fièvre, quelque part dans la rame, peut-être encore une vie en train de finir.
Elle glissa le téléphone dans la poche intérieure de sa veste, contre sa poitrine. Son poids était une ancre. Sa promesse, une menace.
« Marcel », dit-elle, la voix aussi ferme qu’elle put. « Tu vas me donner l’accès à ton terminal de contrôle. Toutes les sections, les manœuvres, les volets d’aération. Tout. »
Il haussa les épaules, geste d’un homme à qui il ne reste plus rien à perdre. « Fais-en bon usage, docteur. »
Elle le laissa là, dans la lumière vacillante du plafond, le visage tourné vers le mur comme un enfant puni. En retournant vers la voiture centrale, elle croisa le regard de Célia, qui attendait dans le couloir, la jupe tachée de sang qu’elle n’avait pas réussi à essuyer.
« Alors ? » demanda Célia.
Élise n’eut pas le temps de répondre. Un grésillement emplit l’interphone, puis la voix de Renaud, calme, presque aimable.
« Passagers de la rame 812, à l’attention de tous. En raison d’une dégradation des conditions sanitaires, je vous informe que l’accès à la voiture-bar et aux toilettes des voitures 1 à 4 est désormais interdit. Tout mouvement entre les voitures sera soumis à un contrôle obligatoire. Toute personne refusant de se soumettre à un prélèvement sanguin sera placée à l’isolement. »
Un silence, puis : « Nous vous remercions de votre coopération. »
Célia la regarda, blême. « Des prélèvements sanguins ? Il veut nous saigner un par un ? »
Élise serra le téléphone dans sa poche, sentant le froid du métal contre ses côtes. Elle ne répondit pas. Elle pensait au nombre unique sur l’écran, au signal qui, peut-être, ne sortait pas. Et à la question qui la rongeait depuis que Marcel avait ouvert la bouche : pourquoi quelqu’un avait-il besoin de contrôler l’air d’un train pour tester un virus qu’ils avaient déjà fabriqué ?
La réponse arriva, simple et terrible, comme un couperet qui tombe. Ce n’était pas un test du virus. C’était un test du contrôle. Et Renaud était en train de réussir.
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