La Peste du Tunnel
Lire le chapitre 18: The Last Call
Le boîtier vibra deux fois contre sa paume, puis l’écran s’alluma d’un bleu froid. Élise s’accroupit dans la remise à balais, dos contre les tuyaux gelés, et composa le numéro unique, celui que Marcel n’avait jamais osé appeler. Trois sonneries. Quatre. Le silence des abysses, dense, huileux.
Elle recomposa. Rien. L’appel ne partait même pas — elle le vit à l’absence du petit indicateur de signal, cette barre horizontale qui n’apparaissait jamais. Pourtant, le téléphone satellite, dans le manuel de l’équipage, disposait d’une antenne externe déployable, d’une puissance…
— Merde.
Elle sortit de la remise, remonta le couloir du wagon 6, scrutant le plafond. Les gaines de ventilation. Les lampes. Le faux plafond — là, à huit mètres, une bosselure suspecte dans le métal peint. Elle monta sur une banquette, poussa la plaque. Un boîtier grillagé, pas plus grand qu’une boîte de conserve, vissé dans l’ossature. Elle le dévissa du bout des doigts.
Le fil partait vers le grillage extérieur. Elle ne vit aucun composant actif. Juste un répéteur passif, muet.
— Fermé, murmura-t-elle. Un cage de Faraday.
Elle redescendit, glissant le téléphone dans sa poche. Les haut-parleurs du wagon crachèrent un grésillement, puis une voix qu’elle commençait à haïr, celle de Renaud, calme et soyeuse :
— Mesdames et messieurs, une précision technique. Certains passagers auront tenté d’utiliser des appareils de communication. Sachez que notre tunnel est équipé d’un blindage électromagnétique complet, conformément aux accords de sécurité transmanche. Aucun appel ne partira ni n’arrivera avant la fin de la procédure. C’est pour votre protection.
La voix se tut. Autour d’Élise, des murmures s’élevèrent, une femme se mit à pleurer, un homme frappa le dossier du siège devant lui.
Elle ferma les yeux. Le poids de l’échec lui écrasa les épaules — une chape de plomb, familière, celle qui l’avait suivie depuis la commission disciplinaire de l’Institut Pasteur. Leclair. Son mentor. La seule personne au monde capable de regarder ses échantillons — les frottis qu’elle avait récoltés dans le sang des patients — et de lire le génome viral comme on lit une carte routière. Elle avait besoin de lui. De sa mémoire. De sa patience.
Le téléphone ne sonnait même pas.
Elle rouvrit les yeux. Alfred l’attendait à l’autre bout du wagon, le visage grave.
— On est seuls, Élise.
— Je sais.
Elle traversa la travée d’un pas rapide, contournant un corps enveloppé dans une couverture de survie — un homme, la cinquantaine, les lèvres bordées d’écume rougeâtre. Elle avait tenté de le sauver. Inutile. Le virus mutait trop vite, ou trop lentement selon comment on le regardait. Les symptômes hémorragiques dans les soixante-douze heures. La fièvre. La confusion. La dissociation cellulaire.
Son manuel de virologie, froid dans sa mémoire, ne suffisait plus.
— Le sage, articula Alfred en marchant à côté d’elle. Ce Leclair dont tu parles. Tu crois qu’il aurait su ?
— Oui. Il m’a appris à séquencer un virus la première fois à vingt-deux ans, avec des pipettes de chez Becton et un vieux thermocycleur qui puait l’ozone. Leclair, il n’aurait pas besoin de quarante-huit heures pour identifier la souche. Il regarderait les protéines, les glycanes, et il te dirait : « Ça, c’est une métapneumovirus humain modifié avec une glucoprotéine d’hantavirus. » En une heure.
— Et toi ?
Elle s’arrêta net, au milieu du wagon 5. Autour d’elle, des visages tendus, des regards hallucinés. Le battement faible du moteur — l’air recyclé, filtré, répété. La vie de cinquante-deux personnes entre ses mains.
— Moi, je ne suis pas lui.
Alfred ne répondit pas. Il attendit.
Elle sortit le badge de Dumas de sa poche intérieure, le fit glisser entre ses doigts. « Protocole Vega ». Le nom ne lui disait rien — un sigle inconnu, classifié, probablement affilié à la DGSE ou à un groupement de sécurité biologique. Elle le retourna. Derrière, une série de chiffres. Des coordonnées GPS. Et un nom encodé en bas : elle l’avait déjà vu, dans les journaux de bord de l’organisation pour laquelle elle avait travaillé avant sa disgrâce. Le cœur lui manqua.
— Leclair, souffla-t-elle.
— Quoi, Leclair ?
— Le protocole Vega. Le nom caché derrière le badge. Ce n’est pas un code, c’est un programme de recherche. Un partenariat entre la biotech Lagny-sur-Marne et l’unité 441 de l’armée. Leclair était directeur scientifique de l’unité 441 il y a dix ans.
Alfred fronça les sourcils.
— Ton mentor travaillait sur des armes biologiques ?
— Il travaillait sur la prévention, la détection précoce. Mais le programme Vega… je l’ai croisé une fois, dans ses archives, par accident. Un dossier marqué VEGA — Vague Épidémiologique Globale Adaptative. Il l’avait claqué avant que je lise quoi que ce soit. Il m’avait dit : « Ceci n’existe pas, Élise. Et si ça existe, ça ne doit pas exister. »
— Et tu l’as cru.
— Il était mon père scientifique. Je n’avais aucune raison de douter.
Elle tenait le téléphone satellite au creux de sa main, l’écran toujours bleu, toujours muet. La cage de Faraday. Renaud avait pensé à tout : la ventilation, la pression psychologique, la légitimité de son autorité. Et ils étaient seuls, réellement, dans le ventre de la terre, à quarante mètres sous la mer, avec un virus qui n’aurait jamais dû exister.
Une deuxième main vint se poser sur la sienne. Célia, essoufflée, les yeux brillants de colère ou de larmes, on ne savait plus.
— J’ai vu Renaud, dit-elle à voix basse. Il est dans le wagon 1, avec le grand blessé — celui qui a mordu l’infirmière. Il lui injecte quelque chose derrière la cloison. Et il a un ordinateur portable ouvert, Élise. Une image satellite. Du tunnel. Avec des points rouges.
Élise déglutit.
— Des points rouges ?
— Les gens comme s’il surveillait un troupeau. Il les trie. Je crois… je crois qu’il choisit qui va vivre.
Elle glissa le téléphone dans sa poche, le badge dans l’autre. Elle regarda Célia, puis Alfred. Le vent ronflait dans les gaines, portant le souffle chaud, la respiration collective des rescapés.
— Il faut que je voie son ordinateur, dit-elle. Le fichier. Le protocole. La liste.
— Il a des hommes, objecta Alfred. Dumas était le seul mortel, mais Renaud a au moins trois gardes armés, ils ont pris position aux jonctions entre les wagons.
— On ne peut pas les affronter de front. Mais on peut le faire tout de suite. S’il est occupé avec le blessé, sa cabine — le compartiment qu’il a réquisitionné à l’avant du wagon 1 — il l’a peut-être laissée ouverte. Il vide tout trop vite, Alfred. Trop méthodiquement. C’est là qu’on trouvera la vérité.
Célia serra le poignet d’Élise, assez fort pour laisser une marque.
— Je viens avec toi.
— Non. Toi, tu restes ici, tu surveilles les patients. Et si quelqu’un perd connaissance, tu vérifies sa température et ses pupilles — tu as le protocole que je t’ai donné.
— Élise…
— Leclair m’a appris autre chose, Célia. Dans un monde où les signaux sont brouillés, où les téléphones sont muets, il ne reste qu’une seule carte à jouer : savoir qui sont tes ennemis, et les devancer.
Elle sortit du wagon, non pas vers la cabine de Renaud, mais vers la voie de service, là où l’air était moins épais et le silence plus dur. Elle marcha vite, le corps tendu, le badge de Dumas appuyé contre sa poitrine comme un talisman de mauvaise augure.
Elle s’arrêta devant la porte verrouillée. Glissa la carte magnétique du mort.
La porte s’ouvrit. La cabine de Renaud, petite et ordonnée, lui révéla ses secrets : un oreiller militaire, un thermos, et sur la table pliante — l’ordinateur portable, ouvert, l’image satellite projetée sur l’écran, les points rouges en grappes comme des cellules en culture.
Et puis, posée à côté, dans une enveloppe kraft déchirée, une liasse de papiers. Des papiers qu’elle connaissait. Son nom en tête de page. Le titre de son étude.
Et, dans la marge, une écriture rageuse, celle de Renaud :
« Elle l’a fait. Elle a contaminé le train. Preuves à venir. »
Élise leva la main vers l’écran. Le silence du tunnel, lui, lui parla enfin : elle n’était pas seulement traquée. Elle était la suspecte désignée. Et le temps qu’elle avait cru avoir, elle ne l’avait jamais eu.
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