La Peste du Tunnel
Lire le chapitre 19: The Payoff
La serrure céda avec un déclic sourd, presque poli. Élise poussa la porte de la cabine de Renaud, le souffle court. Derrière elle, Alfred bloquait le couloir, l’œil rivé sur l’extrémité du wagon où un garde en combinaison bleue faisait les cent pas.
La pièce était un cercueil d’ordre. Un lit défait aux draps militaires, une table pliante couverte de cartes étalées comme des entrailles, un mur de paperasse épinglé. Et sur l’oreiller, posé avec soin, comme une relique, son enveloppe.
Celle qu’on lui avait volée dans sa cabine, au début. Celle qui contenait sa recherche.
Élise s’en saisit. Ses doigts tremblaient moins de peur que de rage froide. Elle l’ouvrit. À l’intérieur, pas son manuscrit original. Une photocopie, grain épais, pages cornées, annotées à l’encre rouge. Une écriture serrée, colérique, presque illisible par endroits.
La sienne, sa prose, ses graphiques. Mais martelée de commentaires.
*« Hypothèse non vérifiée. »* Souligné trois fois. *« Fausse corrélation. »* À côté d’un tableau sur le SRAS-2. *« Pourquoi cette obstination ? »* En marge d’un paragraphe sur l’origine animale.
Puis, plus bas, au milieu d’une section sur les laboratoires de Lagny-sur-Marne : *« Elle sait. »* Deux mots. Rien d’autre.
Élise tourna les pages. La dernière était couverte d’une écriture différente, plus rapide, comme une note griffonnée dans l’urgence. Une liste de dates. Des noms de lieux. Wuhan, puis Lyon, puis un centre de recherche près de Genève. Et enfin, encerclé, le nom d’une clinique à Orly.
Le sien. La clinique où elle avait travaillé après sa disgrâce.
À côté, un point d’interrogation énorme, rouge, noir de rage.
— Qu’est-ce que c’est ? demanda Alfred derrière elle.
— Il me soupçonne. Regarde.
Elle lui tendit la page. Alfred la parcourut en plissant les yeux. Le souffle du train roulait sous leurs pieds, régulier, indifférent.
— Il croit que tu as infecté le train, dit-il lentement.
— Pire. Il croit que j’ai conçu le virus. Elle reposa la liasse sur la table, la main trop lourde. Regarde la progression. Il a annoté mon article sur la manipulation génétique des coronavirus. Il a coché chaque fois que je mentionnais la possibilité de créer une souche ciblée. Chaque fois.
Alfred ne répondit pas. Élise se pencha sur la table de Renaud. Des cartes du tunnel, des plans du train. Un rapport d’incident, ouvert, signé de sa main : *« Perte du colis R. Responsabilité directe de la Dr Fournier. Traitement prioritaire requis. »*
Elle fit un bruit sec avec ses dents.
— Il ne veut pas me neutraliser parce que je suis dangereuse, Alfred. Il veut me faire taire parce que je suis la seule à pouvoir démonter son histoire. Regarde.
Elle désigna une autre note, coincée entre deux diagrammes du système de ventilation : *« Protocole Vega — amorce Phase 2. Sujet témoin : É.F. »*
— É.F. Élise Fournier. Sujet témoin. Il me teste.
Alfred blêmit.
— Tu veux dire qu’il t’a gardée vivante pour…
— Pour analyser ma réponse immunitaire. C’est ça, oui. Elle laissa la phrase flotter. Il a lu ma recherche. Il a compris que je connaissais les souches de Lagny. Et il croit que j’ai voulu provoquer une épidémie pour prouver ma théorie. Alors il m’a mise dans son protocole. Pour voir si je survivrais à mon propre monstre.
Elle sentit l’air de la cabine se raréfier. Le sifflement de la ventilation, toujours le même, à peine audible. Elle ne savait plus si c’étaient les machines ou sa propre pression qui montait.
— On sait donc qui il est, dit Alfred à voix basse.
— Pire. On sait ce qu’il va faire.
Elle ouvrit la porte de la cabine, jeta un regard dans le couloir. Le garde avait disparu à l’autre bout. Elle se tourna vers Alfred et baissa la voix.
— Il va continuer à prélever des échantillons. Il va choisir ses sujets. Et quand il aura ce qu’il veut — quand il aura confirmé son modèle ou échoué — il va fermer la vanne d’air et recommencer avec un autre train. On ne l’intéresse pas, Alfred. On est des données.
— Marcel, le satellite… le contact codé…
— Le téléphone est mort, on l’a vu. La cage de Faraday. Le seul canal qui fonctionne, c’est lui. Sa voix, ses ordres. Il contrôle l’oxygène, l’eau, les portes. Il contrôle le temps.
Elle remit l’enveloppe sous sa veste. Un poids tiède contre sa poitrine. Une partie d’elle, celle qui n’avait jamais cessé de croire à son propre travail, ressentait une forme de triomphe : ses publications, ses théories, marginalisées, rejetées — quelqu’un les avait lues. Quelqu’un les avait prises assez au sérieux pour tuer.
Cela n’avait rien de réconfortant.
— On ne peut pas le convaincre, dit-elle finalement. Il a construit sa version du monde. Et dans sa version, je suis le virus. Toi, les passagers, les morts — vous n’êtes que les symptômes.
Alfred ouvrit la bouche, hésita.
— Alors qu’est-ce qu’il reste ?
Élise regarda la porte de la cabine, puis le couloir, puis les visages pâles entre les vitres des portes automatiques, passagers entassés, certains agrippés à des barreaux, d’autres collés au sol.
Il restait une salle. Celle où elle avait calmé la panique, après le premier mort. Il restait des gens qui avaient écouté une femme qu’ils croyaient encore médecin.
Elle n’avait jamais été plus dangereuse que ce qu’ils ne savaient pas.
— Il nous faut un plan B, dit-elle. Pas contre le virus. Contre lui.
Elle rangea son enveloppe dans sa poche intérieure, ferma la veste.
— Il faut que les passagers sachent qui les conduit.
Alfred la dévisagea.
— Tu veux leur dire que c’est un test ?
— Je veux leur dire qu’on est des cobayes. Et que le scientifique qui tient la pipette s’appelle Renaud.
Elle fit trois pas dans le couloir. Puis revint.
— Ce téléphone satellite, Alfred. Le contact chiffré. Tu trouves pour qui. Et si tu trouves dans quelle main il est.
Il hocha la tête. Elle vit dans ses yeux la même calcination que dans le sien.
Le train continua. Le tunnel ni ne s’élargit ni ne se rétrécit. Mais, pour la première fois depuis des heures, Élise sut vers quoi elle roulait : un homme qui avait bâti toute une épidémie sur sa propre peur d’elle. Et qui, à présent, savait exactement à quel point elle lui ressemblait.
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