La Peste du Tunnel
Lire le chapitre 20: A Divisive Truth
L’air du wagon était lourd, chargé de sueur et de peur. Élise se tenait au centre du car 4, la voiture-restaurant transformée en salle de réunion improvisée. Autour d’elle, une cinquantaine de visages fatigués, certains marqués par la fièvre, d’autres par la colère. Les lampes de secours diffusaient une lumière orangée qui creusait les traits, accusait les cernes.
Marcel était assis à une table du fond, les mains croisées, le regard fuyant. Alfred se tenait près d'Élise, petit rempart silencieux. Elle avait la gorge sèche. Les mots qu'elle s'apprêtait à prononcer n'avaient pas de retour possible. Une fois dits, ils ne pourraient plus être ignorés.
— Je dois vous dire quelque chose, commença-t-elle.
La rumeur baissa d’un cran. Quelques conversations s’interrompirent. Un homme au premier rang, celui qui l’avait agressée plus tôt — Coste, elle avait appris son nom —, croisa les bras, le menton dressé.
— Encore vous, la docteure. Qu’est-ce que vous allez nous inventer maintenant ?
— Rien. Je vais vous dire la vérité.
Elle marqua une pause. Dans le silence, on entendait le ronronnement sourd des ventilateurs et, plus loin, la plainte du métal qui se contractait.
— Le virus qui se propage dans ce train n’est pas une épidémie naturelle. C’est une expérimentation. Vous êtes des sujets d’essai dans un programme gouvernemental, le Protocole Vega.
Le silence se fit absolu, puis la rumeur revint, plus violente. Des exclamations, des rires nerveux. Quelqu’un cria : « C’est une folle ! » Coste se leva.
— Vous vous foutez de nous ! Vous êtes une scientifique ratée, tout le monde sait pourquoi vous avez été virée ! Vous nous racontez des conneries pour masquer votre propre merde.
Élise ne cilla pas. Elle sortit de la poche de sa veste une liasse de papiers froissés, les annotations de Renaud encore lisibles, et les brandit.
— Ceci est mon dossier de recherche, volé et annoté par l’homme qui contrôle notre air, l’inspecteur Renaud. Je vous le montre parce que vous avez le droit de savoir à qui vous avez affaire. Depuis le début, il nous trie. Il choisit qui reçoit des traitements, qui reste confiné. Pas pour nous sauver — pour collecter des données.
Marcel se leva à son tour, pâle comme un linge.
— Élise, stoppez. Ce n’est pas le moment—
— C’est exactement le moment, Marcel. Vous le savez aussi bien que moi.
Elle se tourna vers l’assemblée, voix plus ferme.
— Nous sommes piégés dans un tube sous la mer, sans communication avec l’extérieur. L’inspecteur Renaud contrôle la ventilation, l’électricité et l’air que nous respirons. Nous devons décider de ce que nous faisons ensemble, pas subir.
Les discussions éclatèrent, par grappes. Des familles se regroupèrent, des groupes d’hommes s’agitèrent. Une femme, grande, cheveux courts, se fraya un chemin vers l’avant. Elle avait une voix grave, posée.
— Je m’appelle Sandrine. Je suis avocate. Si ce que vous dites est vrai, docteure, alors nous avons des recours légaux, même dans un tunnel.
— Les recours légaux ne nous sauveront pas si on manque d’oxygène, lança un homme en surpoids, la chemise trempée de sueur. Nous devons prendre le contrôle de ce train, par la force s’il le faut.
— Et faire quoi, hein ? demanda une vieille dame, assise contre un hublot, une couverture sur les genoux. Ouvrir les portes ? On est à cent mètres sous l’eau. On n’a nulle part où aller.
Le wagon se scinda en deux camps. Ceux qui réclamaient l’action immédiate, dirigés par Coste et quelques autres jeunes hommes, martelant les tables. Ceux qui prônaient la prudence, Sandrine en tête, les bras croisés, calme au milieu de la tempête.
Alfred tira Élise à l’écart, dans le sas entre deux voitures.
— Ils vont se déchirer. Si on se bat entre nous, Renaud n’a plus qu’à nous regarder nous entretuer.
— C’est précisément ce qu’il attend, répondit-elle. Mais nous n’avons pas le choix. La peur, quand elle est enfermée, elle se retourne contre celui qui la provoque si on lui donne une direction. Nous en avons besoin d’une.
— Tu as une idée ?
Elle jeta un œil par la fenêtre du sas : le béton du tunnel défilait, éternellement identique, noir, humide, clos.
— Marcel doit rester figure de proue. Les gens ont besoin d’une autorité légitime. Toi, tu surveilles la sécurité avec ceux en qui tu as confiance. Moi, je gère le médical. Et nous formons un conseil provisoire.
— Et Renaud ?
— Il reste en liberté surveillée. Il contrôle encore la ventilation. Si nous le mettons hors d’état de nuire trop brutalement, il pourrait bloquer l’air pour tous.
— On vit avec une épée au-dessus de la tête, dit Alfred.
— Déjà, nous savons qu’elle existe. C’est mieux que de mourir sans comprendre.
Ils retournèrent dans le wagon. Le brouhaha diminua à leur entrée. Marcel s’approcha d’Élise, voix basse, tendue.
— Je veux pas être un pantin, Élise. Si je sers de façade, c’est vous qui prenez les vraies décisions, c’est bien ça ? Vous me contrôlez.
— Vous décidez avec nous. Mais si vous reculez, ils verront que vous n’êtes qu’un gestionnaire de peur, pas un leader. Vous voulez qu’ils vous fassent confiance ?
Marcel regarda les passagers, leurs visages tournés vers lui, expectants. Il soupira, hocha la tête.
— D’accord. Je passe pour le chef, mais vous me conseillez. Vous me tenez au courant, tout. Paraît juste ?
— Paraît juste.
Il monta sur une table, leva les mains. La salle se tut.
— Mesdames et messieurs, je suis Marcel Delacroix, chef de train. Je ne vous ai pas tout dit. J’ai reçu l’ordre de ne pas demander de secours extérieur. Je ne savais pas ce que la docteure Fournier vient de vous révéler. Je le découvre comme vous.
Murmures, échanges de regards méfiants.
— Nous allons former un conseil provisoire. Trois délégués des passagers, la docteure Fournier comme conseillère médicale, et moi comme coordinateur. Nous tiendrons des réunions toutes les deux heures, ici, pour faire le point. Nous ne sommes plus des sujets d’essai. Nous sommes des survivants.
Coste se leva, pointa Élise du doigt.
— Vous la laissez décider de notre sort ? Elle nous a peut-être infectés elle-même ! Vous avez lu son dossier ?
— L’inspecteur Renaud a trafiqué ce dossier pour servir son propre projet, répondit Marcel, plus fermement qu’Élise ne l’avait attendu. La docteure Fournier a été appelée pour aider, pas pour nuire. Si quelqu’un a des preuves du contraire, qu’il les apporte devant le conseil.
Coste serra les poings mais se rassit, à contrecœur.
Sandrine leva la main.
— Je propose que les délégués soient élus, pas désignés. Chaque car élit son représentant.
— Adopté, dit Marcel. Faites voter vos wagons. Nous nous retrouvons ici dans une heure.
Les passagers se dispersèrent lentement, en groupes, discutant à voix basse. L’atmosphère était toujours chargée, mais une structure commençait à émerger, fragile comme une toile d’araignée dans le courant.
Élise se tourna vers Alfred, qui pianotait déjà sur le satellite phone.
— Tiens toi prêt. Le conseil peut voter, mais si Renaud décide de couper l’air, la parole ne suffira pas.
Alfred leva les yeux, sombre.
— J’ai déchiffré le numéro codé. Il pointe vers un serveur crypté, un relais satellite. Mais il y a un verrou : le protocole exige une signature biologique, une analyse ADN. Sans elle, inutile.
— Quelle signature ?
— La vôtre, Élise. Le dossier annoté le précise : Protocole Vega ne s’active qu’avec l’ADN du témoin, Dr Élise Fournier.
Une boule se forma dans sa gorge. Renaud avait tout construit autour d’elle, ses recherches volées, son passé ressassé. Elle était une pièce sur son échiquier, et chaque coup qu’elle jouait semblait ouvertement prévu.
Elle prit le téléphone des mains d’Alfred, le fixa un long moment. La porte de sortie, la vérité extérieure — tout cela ne demandait qu’un échantillon de sa propre chair pour s’ouvrir.
Mais à quel prix ? Si elle s’engageait, elle devenait la clé du programme. Ne valait-il pas mieux brûler cette porte que de la franchir pour servir encore une fois de témoin malgré elle ?
Elle remit le téléphone à Alfred.
— Nous verrons plus tard. D’abord, il faut surveiller les réunions des cars. Le conseil se met en place. Nous devons assurer la sécurité avant de chercher à contacter l’extérieur.
Elle sortit dans le couloir, laissant derrière elle les murmures du wagon. Derrière la vitre, le tunnel défilait, interminable. Elle s’appuya contre la cloison, respira profondément. Une heure restante avant que les délégués reviennent. Une heure de tranquillité volée, avant le prochain tourment.
Au loin, dans le car suivant, elle aperçut l’ombre d’un homme en uniforme. Renaud, posté près d’un interphone, le regard posé sur elle à travers les vitres, impénétrable. Elle soutint son regard, refusant de détourner les yeux la première. Lentement, il porta deux doigts à son front, en un salut ironique, puis disparut dans l’obscurité du couloir.
Élise resta immobile un long moment. Le silence du tunnel était revenu, oppressant. Mais elle avait une structure, un conseil, des alliés. Et surtout, elle savait que la porte extérieure, si difficile soit-elle à ouvrir, existait quelque part, loin au-dessus de la mer et de la pierre.
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