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La Peste du Tunnel

Lire le chapitre 3: The Stolen Envelope

Le wagon entier semblait retenir son souffle. Élise le sentait dans les épaules voûtées, dans les regards qui se détournaient quand elle passait, dans ce silence épais qui n’était plus celui de l’attente mais celui de la peur. Elle n’avait pas le temps pour ça. Pas maintenant.

Elle remonta l’allée centrale d’un pas rapide, ignorant les murmures qui fleurissaient derrière son dos. Certains passagers l’avaient reconnue, ou plutôt reconnu *son rôle* — cette femme qui avait voulu toucher le mort. Une contagieuse, disaient les regards. Une menace.

Qu’ils pensent ce qu’ils veulent. Elle avait besoin de son dossier.

Sa valise était restée dans la soute à bagages du wagon 14, compartiment C. Elle fouilla dans la poche de son manteau et sortit la clé magnétique, l’enfonça dans la serrure avec un geste sec. Le claquement du verrou résonna. Elle ouvrit le compartiment, défit la fermeture éclair de son bagage cabine, et plongea les mains à l’intérieur.

Ses doigts rencontrèrent le tissu de ses vêtements, la pochette en cuir de son ordinateur, un flacon de gel hydroalcoolique. Rien d’autre.

Elle s’arrêta. Recommença. Tâta chaque poche, chaque recoin.

L’enveloppe n’y était pas.

Un frisson froid lui parcourut la nuque, indépendant de la climatisation du wagon. Elle sortit tout le contenu de la valise, l’étala sur la banquette voisine, inspecta même la doublure intérieure. Rien. L’enveloppe kraft épaisse, marquée à son nom, contenant ses notes personnelles, ses échantillons de croquis clinique, et surtout la synthèse de ses recherches sur les pathologies émergentes d’origine zoonotique — celle-là même dont personne n’avait voulu. Elle l’avait rangée avant le départ. Elle en était certaine.

Quelqu’un l’avait prise.

Elle leva la tête, les yeux balayant le wagon. Combien de passagers étaient montés après elle ? Elle avait embarqué à Paris Gare du Nord, wagon 14, place 42. À côté d’elle, un homme d’affaires en costume gris, absorbé par son téléphone. Deux rangées devant, une vieille dame avec un caniche en panier. Derrière elle, un groupe d’étudiants bruyants. Et puis tous les autres, ceux qu’elle n’avait pas regardés.

Qui était suffisamment près d’elle pour y avoir accès sans attirer l’attention ?

Le costume gris. Il était descendu à plusieurs reprises, prétextant une visite aux toilettes. Il avait les mains libres. L’ouverture du compartiment à bagages se faisait au-dessus de sa tête, accessible depuis le couloir.

Elle était déjà en mouvement avant même d’avoir fini sa réflexion. Quatre pas plus loin, elle s’immobilisa devant la place de l’homme d’affaires.

— Monsieur. Debout. Maintenant.

L’homme leva les yeux de son écran, surpris, puis afficha un air offensé.

— Je vous demande pardon ?

— Mon enveloppe. Vous l’avez prise. Je le sais.

— Je n’ai aucune idée de ce dont vous parlez.

Ses mains restaient posées sur le clavier — stables, calmes. Trop calmes. Élise sentit sa propre colère monter, rouge et chaude derrière les côtes. Elle avait affaire à un amateur. Un fouilleur de bagages. Et elle se fichait des convenances.

— Vous étiez debout à côté de mon compartiment à bagages à deux reprises pendant ce trajet. Vous avez les mains dans les poches depuis votre siège. Et votre montre est à l’envers. Amateur.

Le visage de l’homme se vida de son assurance. Il ouvrit la bouche pour protester, mais une main se posa fermement sur l’épaule d’Élise.

— Cela suffit, madame.

Elle se retourna. L’homme qui se tenait devant elle mesurait bien un mètre quatre-vingt-dix, vêtu d’un uniforme noir et argent aux armes d’Eurostar. Badge sur la poitrine : RENAUD, sécurité.

Il avait un visage anguleux, des pommettes saillantes, des yeux clairs qui n’exprimaient rien.

— Monsieur Renaud. Parfait. Ce passager a pris mes affaires.

— Nous avons des protocoles, madame. Je vous suggère de les suivre. Les accusations non fondées en situation de crise sont… contre-productives.

Il s’exprimait avec un calme qui semblait presque mécanique, mais Élise remarqua quelque chose. Ses mains, qu’il avait croisées devant lui, tremblaient. Un micotremblement régulier, presque imperceptible, mais elle l’avait vu mille fois. Dans les premiers jours d’une épidémie, quand les équipes médicales commençaient à comprendre que quelque chose leur échappait, leurs mains tremblaient comme ça.

Renaud ne tremblait pas parce qu’il avait peur d’elle.

Renaud tremblait parce qu’il savait.

— Quels protocoles ? demanda-t-elle, la voix plus basse. Ceux du train ? Ou ceux de vos supérieurs ?

Il ne répondit pas. Un simple regard, intense et bref, comme un verrou qui se ferme. Il attendit une demi-seconde, puis se tourna vers l’homme d’affaires.

— Monsieur, vous allez me suivre dans l’espace de sécurité. Nous clarifierons les allégations de madame.

Le costume gris se leva, docile, lançant regard noir à Élise. Renaud la contourna et entraîna l’homme dans l’allée, vers l’avant du train.

Elle les regarda partir, le cœur battant trop vite. Quelque chose clochait. Renaud ne savait peut-être pas qui était le coupable, mais il avait protégé l’homme. Il n’avait pas pris son signalement, pas demandé de description de l’enveloppe. Il s’était simplement interposé.

Comme s’il avait ordre d’éviter tout contact entre elle et les autres passagers.

Elle retourna à sa place, s’y assit lourdement. Son ordinateur ouvert sur ses genoux, elle tenta de retrouver les documents importants qu’elle avait numérisés. Une large partie d’entre eux, oui — mais les croquis cliniques les plus fins, les annotations à la main, tout cela était dans l’enveloppe. Et quelque chose d’autre : une copie d’un courriel, qu’elle avait reçue trois jours plus tôt d’un collègue à l’Institut Pasteur, mentionnant des cas inexpliqués à Lagny-sur-Marne. Des fièvres hémorragiques avec éruption cutanée.

Le même type d’éruption cutanée que celle qu’elle avait vue sur l’homme mort.

Une coïncidence ? Elle ne croyait pas aux coïncidences, pas dans ce métier.

Elle entendit la voix de Marcel résonner dans les haut-parleurs, l’annonce officielle, la quarantaine prolongée indéfiniment. Le train était scellé. Personne n’entrait, personne ne sortait. Et quelque part dans ce tube de béton sous la mer, un homme était mort d’une maladie qu’elle n’avait jamais vue, et un autre venait de voler les seules notes qui pouvaient l’identifier.

Elle ferma les yeux une seconde. Respira. Rouvrit les yeux.

Elle n’avait pas besoin de ses notes pour se souvenir. Elle avait tout en tête, gravé au fer rouge depuis des années d’études : les signatures cliniques, les schémas de transmission, les facteurs de risque. Le corps du défunt, lui, était toujours dans le wagon 12, sous une couverture réservée aux bagages. Personne ne l’avait encore réclamé.

Personne ne semblait s’y intéresser.

C’était peut-être son seul allié dans ce train : un cadavre.

Elle se leva, ajusta la lanière de son sac sur l’épaule, et se dirigea vers l’avant du train. Elle avait une autorisation — celle du souvenir, celle de sa propre conviction. Et elle allait utiliser chaque minute de cette quarantaine pour prouver ce que personne ne voulait entendre : ce virus, ou quel que soit le nom qu’on lui donnerait, n’était pas un accident.

Et Renaud, avec ses mains qui tremblaient, savait pourquoi.