La Peste du Tunnel
Lire le chapitre 21: The Hidden Lab
La rame trembla légèrement quand ils passèrent sur un aiguillage oublié. Élise tenait le plan épinglé entre ses doigts, celui qu'elle avait arraché du double fond du bureau de Renaud. Il indiquait un quatorzième wagon — un wagon qui n'apparaissait sur aucun schéma officiel du train.
« Ça ne peut pas être là », souffla Alfred en essuyant ses lunettes embuées. « On a traversé tout le convoi, il n'y a que treize voitures. »
Élise posa le doigt sur la ligne qui prolongeait le train au-delà de la voiture-restaurant. « Le plan dit qu'il est là. Entre le dernier wagon et la motrice. »
Sandrine, qui les avait rejoints malgré les objections de Coste, vérifia le numéro des portes défilant devant eux. « On arrive au bout. Il n'y a rien. »
Le couloir se terminait sur une porte blindée portant l'inscription *BAGAGES — ACCÈS INTERDIT*. Élise s'en souvenait : le chef de train Marcel avait dit que le compartiment à bagages était inutilisable depuis la panne du système de verrouillage. Personne n'avait jugé utile de s'en approcher davantage.
Elle approcha le plan de la serrure électronique. Un voyant rouge clignota, puis vira au vert. La porte s'ouvrit dans un murmure hydraulique.
Devant eux, un couloir de deux mètres s'enfonçait dans une obscurité que les veilleuses de secours n'éclairaient qu'à peine. Des cartons et des valises s'empilaient contre les parois — un décor de scène. Au fond, une seconde porte, celle-là dépourvue de tout marquage.
« Putain », murmura Alfred.
Élise poussa la seconde porte. L'air qui les frappa était froid, stérile, chargé d'ozone. Des néons blancs s'allumèrent automatiquement, révélant un espace transformé en laboratoire mobile : paillasses en inox alignées contre les cloisons, hottes aspirantes suspendues, écrans de contrôle fixés aux parois. Une unité de réfrigération verticale, haute comme un homme, trônait au centre.
Sandrine avait les yeux écarquillés. « C'est un laboratoire BSL-4. Sur un train. »
« C'est pire que ça », dit Élise en inspectant les armoires. Des éprouvettes soigneusement étiquetées s'alignaient par rangées. « C'est un laboratoire de production. Ils fabriquaient le sérum ici. »
Alfred s'était déjà glissé devant l'ordinateur principal, un monstrueux boîtier fixé sous une table, et tapait sur le clavier. « Y a un séquenceur d'ADN branché dessus. Il a tourné il y a environ dix-huit heures. Le résultat est stocké. Mais le fichier est chiffré. »
Élise s'approcha de l'unité de réfrigération. Sur la porte, un pavé à code — numérique, banal. Elle essaya d'abord le numéro du wagon. Rien. Puis une combinaison de lettres extraite du plan. Toujours rien.
« Alfred, regarde dans l'historique de l'ordinateur. Il doit y avoir une note, un pense-bête. »
Les mains d'Alfred coururent sur le clavier. « Attends… il y a un journal personnel. Accès avec un mot de passe. Je peux essayer de le casser, mais… »
« Fais-le. »
Le silence s'installa, troublé seulement par le ronronnement de la climatisation et les vibrations du train sous leurs pieds. Sandrine faisait les cent pas près de l'entrée, guettant un retour de Renaud.
« J'ai rien », dit Alfred au bout d'une minute. « C'est du chiffrement militaire à soixante-quatre bits. Il me faudrait des heures. »
Élise observait l'unité de réfrigération. Quelque chose la gênait, un détail qui clochait. Elle fit jouer ses doigts sur la surface métallique, jusqu'à ce qu'elle trouve un interstice : une jointure entre la paroi et le cadre de la porte. Elle la suivit des yeux jusqu'au bas, où un petit compartiment s'ouvrait sous un cache magnétique. Dedans : un trousseau de trois clés, dont une qui portait une étiquette *VEGA-7*.
Elle introduisit la clé dans une fente dérobée sous le pavé numérique. Un verrou céda dans un claquement sourd. La porte de l'unité s'entrouvrit dans un soupir de vapeur froide.
L'intérieur était organisé en casiers de verre. Une première colonne contenait des flacons étiquetés *VEGA-7 — PUR*. Une seconde, dix rangées de flacons différents, tous marqués de sous-scripts numériques : *V-7α*, *V-7β*, *V-7γ1*, *V-7γ2*, *V-7δ*…
« Ils n'ont pas isolé un seul composé », dit Élise, la gorge serrée. « Ils en ont produit des dizaines de variantes. »
Alfred s'approcha, lisant les étiquettes par-dessus son épaule. « L'une d'elles est le vaccin. Les autres… »
« Les autres, ce sont des agents pathogènes modifiés. Des armes. » Élise toucha un flacon de la colonne *V-7α*. Il contenait un liquide ambré. « Si on injecte la mauvaise variante à un patient, on ne le sauve pas. On le tue. »
Sandrine serra les poings. « Donc on a le sérum, mais on ne sait pas lequel est le bon. »
« Le séquenceur les a tous décodés », dit Alfred en retournant à l'écran. « Le fichier chiffré contient la clé. Sans lui, chaque flacon est une roulette russe. »
Élise parcourut des yeux les notations manuscrites griffonnées sur les flacons. Certaines dates correspondaient à des jours précis, d'autres à des noms en code : *Sujet A*, *Sujet B*, *Sujet C*. Elle remarqua une série particulière, quatre flacons dans une colonne isolée, étiquetés *V-7ζ / DONNEUR 01*.
Le sang de ses veines se glaça. Le code de Renaud, le journal annoté, les références à une « preuve vivante » — elle savait ce que signifiait *DONNEUR 01*.
« Alfred. » Sa voix était neutre, presque froide. « Le séquenceur contient un échantillon de référence. Celui qui sert de base à toutes les variantes. »
Il hocha la tête. « Ouais. Un échantillon non modifié, sauvage. Il est encore là. »
« Vérifie à qui il correspond. »
Alfred tapa quelques commandes, contournant le chiffrement du fichier principal pour extraire les données annexes. L'écran afficha un moment une suite de paires de bases, puis un nom de patient générique à la connotation biomédicale. Il y avait pourtant une date de naissance, un sexe, des marqueurs génétiques.
Un silence glacial s'abattit sur le laboratoire.
« Élise », dit Sandrine doucement. « Ce profil… »
« Je sais. » Élise ne détourna pas le regard de l'écran. C'était son propre séquençage génétique, celui que son ancien laboratoire avait effectué pour une étude sur la réponse immunitaire, des années auparavant. Volé, comme ses recherches. Utilisé comme matériau de base d'un programme d'armes biologiques.
« Ils ont construit leur virus à partir de mon ADN. » Elle avala la boule qui lui serrait la gorge. « Les variantes sont toutes dérivées de ma réponse immunitaire. Ça veut dire que mon corps est le seul modèle de contrôle qu'ils avaient. »
Alfred se tourna vers elle, comprenant avant qu'elle ne finisse la phrase. « Tu veux dire que tu pourrais reconnaître le sérum. Ton propre corps… »
« Mon système immunitaire a déjà répondu à ces variantes. C'est pour ça que je n'ai jamais été malade. Pas encore. » Elle fixa les rangées de flacons. « Si on me donne une petite dose de chaque variante, je pourrais dire lesquelles déclenchent une réaction antigénique, lesquelles sont bénignes, lesquelles sont létales. Et lesquelles immunisent. »
« C'est de la folie », coupa Sandrine. « Tu parles de t'injecter des armes biologiques une par une. »
Élise contempla l'écran de l'ordinateur, le fichier chiffré qui contenait la clé. Il faudrait des heures pour le décrypter. Les malades, eux, n'en avaient peut-être plus pour autant.
Elle sortit son téléphone satellite inerte de sa poche et le posa sur la paillasse, à côté des flacons étiquetés à son nom — car ce désordre était pensé, même ici. Puis elle dit lentement :
« Le sérum, c'est peut-être moi. »
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