La Peste du Tunnel
Lire le chapitre 22: The Sacrifice
Le panneau coulissa dans un grincement métallique, et une silhouette émergea de l'ombre de la voiture-bagages, derrière les caisses empilées. Élise fit volte-face, la lampe torche braquée sur le visage de l'homme. Le docteur Antoine leva les mains, les paumes en avant, son visage émacié luisant de sueur.
— Ne tirez pas. Enfin… vous n'avez pas d'arme, mais je préfère être clair.
— Antoine ? Qu'est-ce que vous faites là ? demanda Élise, la voix tendue.
Il tituba, s'appuyant contre une caisse cloutée. Ses yeux étaient injectés de sang, ses lèvres craquelées. Mais c'était son cou qui retint son attention : des veines gonflées, bleuâtres, qui pulsaient anormalement sous la peau.
— Je me suis infecté, dit-il simplement. Il y a deux jours. Une souche atténuée, isolée des premiers malades. Je l'ai dosée moi-même, dans le réduit du car 4, celui avec le chauffe-eau en panne que personne n'utilise.
Alfred, qui se tenait en retrait avec les deux autres membres de l'équipe, s'avança d'un pas.
— Vous vous êtes inoculé un virus inconnu, sans surveillance, sans protocole ?
— Sans protocole, c'est exactement le problème. Le Protocole Vega, c'est Renaud. Moi, je travaille pour l'autre camp. Celui qui essaie de sauver des vies, pas d'en faire des statistiques.
Élise baissa lentement sa torche. La colère montait, mais elle la contrôla.
— Vous saviez que le vaccin existait, et vous avez choisi de vous servir de votre propre corps comme cobaye au lieu de venir me voir ?
Antoine s'essuya le front. Sa main tremblait.
— Parce que vous étiez en train de tout faire échouer, Fournier. Vous, avec vos théories, vos grands discours sur les origines du virus. Renaud vous a piégée dans ce train parce qu'il vous considère comme une menace. Moi, je vous considérais comme une inconnue. Alors j'ai fait ce que je savais faire : j'ai testé seul.
Il s'affaissa soudain, les genoux plièrent. Élise n'eut que le temps de l'attraper avant qu'il ne s'effondre. Alfred l'aida à l'allonger contre la caisse.
— Vous avez de la fièvre, dit Élise en lui touchant le front. Plus de 39. Vous délires presque.
— C'est le prix à payer. La souche atténuée est censée rester bénigne. Si elle se réplique trop vite, je deviens l'équivalent d'un patient zéro inversé. Je suis en train de vérifier si mon système immunitaire peut produire des anticorps avant que la charge virale ne devienne incontrôlable.
Il tira de sa poche une petite fiole de verre, scellée, contenant un liquide ambré.
— Mon sang. Prélevé il y a une heure, quand j'étais encore capable de tenir une aiguille. Si mes anticorps se sont développés, c'est dans cette fiole qu'ils sont.
Élise examina la fiole à la lumière de sa torche. Le liquide était trouble, avec une légère sédimentation au fond.
— Vous avez fait ce test sans savoir si la souche que vous avez isolée est la bonne. Sans savoir si votre corps réagira.
— Précisément. J'ai fait ça dans le but que vous n'ayez pas à le faire. Vous cherchez le vaccin dans vos caisses de verres, Fournier. Moi, je l'ai cherché dans mes veines. Il faut que vous choisissiez celui que vous croyez.
Autour d'eux, les caisses en aluminium vibraient faiblement avec le roulis du train bloqué. Le silence était chargé. Alfred, les bras croisés, observait Antoine avec suspicion.
— Il ne peut pas être le seul médecin à bord qui sache quelque chose, murmura-t-il. Et le docteur nous a caché ça pendant que des gens mouraient.
Antoine ferma les yeux un instant, comme pour se concentrer sur sa respiration.
— Je ne vous ai pas tout caché. J'ai fait une autre découverte. Dans les notes de Renaud qu'Élise a trouvées, il y a une mention que je connais par cœur. « Phase 3 : immuno-passif. » Il avait prévu une deuxième vague, pas une contamination active, mais une transmission passive par les fluides corporels. Les vials que vous avez trouvés ? Il y a des marqueurs différents. Certains contiennent le vaccin, d'autres un activateur.
— Un activateur ? demanda Élise.
— Une substance qui accélère la réplication virale chez quelqu'un qui a déjà été exposé. Une charge d'appoint. Si vous inoculez le mauvais flacon, vous ne sauvez pas le patient. Vous le condamnez en dix minutes.
Le souffle d'Élise se bloqua. Elle regarda Antoine, puis la fiole de sang, puis les vials derrière elle.
— Vous saviez tout ça et vous n'êtes venu qu'après que j'aie ouvert le labo ?
Antoine rouvrit les yeux. Ils étaient clairs, déterminés, malgré la fièvre.
— Je suis venu avant. Vous avez simplement ouvert la porte que j'avais fermée moi-même. J'ai testé le vaccin sur moi. Si je suis encore vivant dans quatre heures, c'est qu'il est sûr. Mais dans quatre heures, d'autres seront morts. Vous devez décider si vous prenez le risque de donner le vaccin à ceux qui sont encore valides, en espérant que mon sang suffise. Ou si vous le diluez avec celui des passagers guéris, s'il y en a.
Élise regarda la voiture, les corps des malades qu'on avait alignés sur des brancards provisoires. Le car 12 était le plus touché. Elle avait perdu deux patients cette nuit.
— Nous n'avons pas le temps pour un essai contrôlé, dit-elle enfin. Pas le temps pour les comités. Les portes vont s'ouvrir, ou l'air va manquer, ou Renaud va lancer sa Phase 3.
— Alors ce que vous faites maintenant est un acte désespéré, reprit Antoine. Et c'est pour ça que je me suis caché pour faire mon test. Parce que si je me trompais, j'allais mourir seul. Sans impliquer personne d'autre.
Il tendit la fiole vers elle.
— Prenez-la. Prélevez quelques millilitres de mon sang et faites un frottis sur une lame. Vous verrez si les anticorps y sont. Si le test est positif, vous aurez un immun-sérum, même imparfait. Si le test est négatif, vous saurez que mon sacrifice ne sert à rien. Et vous pourrez dire aux passagers que le docteur Antoine est mort pour avoir essayé.
Élise prit la fiole. Le verre était froid contre sa peau chaude.
— Vous avez fait ça sans la permission du conseil, dit-elle. Marcel ne le verra pas comme un acte héroïque.
— Marcel est un chef de train. Il pense en termes de procédures. Moi, je pense en termes de survie. Et vous ? Qu'est-ce que vous pensez en ce moment, Docteur Fournier ?
Elle ne répondit pas. Elle savait ce qu'elle pensait : qu'elle devait dire aux passagers ce qu'elle venait d'apprendre, que le choix n'était pas entre vaccin sûr et incertain, mais entre agir immédiatement et perdre d'autres vies. Et qu'elle aurait à décider si un seul sang, même courageux, suffirait à tous.
Une porte claqua au loin, puis un cri étouffé. Élise se retourna. Un homme en livrée de la RATP courait dans le couloir central, agitant les bras.
— Docteur ! Docteur Fournier ! Le chef de train demande que vous veniez immédiatement au car 7. Il y a un problème avec les vitres. On dirait qu'on les a scellées de l'extérieur.
Élise regarda Antoine, puis la fiole, puis le messager. Les pièces du puzzle s'assemblèrent brutalement.
— Renaud n'a pas seulement coupé les communications. Il a empêché l'arrivée du secours. Mais si quelqu'un d'autre essaie d'ouvrir le tunnel de l'extérieur, il l'aura condamné de l'intérieur. On est dans une boîte blindée, et il veut que personne ne sorte.
Antoine laissa échapper un rire faible, douloureux.
— Vous comprenez maintenant pourquoi je me suis infecté moi-même ? C'était la seule façon de tester le vaccin sans qu'il le sache. Personne ne pouvait le soupçonner, parce que personne ne sait que je suis un immunologiste formé aux armes biologiques. Renaud m'a mis dans ce train pour me surveiller. Il ne savait pas que je surveillais en retour.
Il marqua une pause, ses yeux cherchant ceux d'Élise.
— Il y a un dossier dans sa cabine. Sous le plancher, côté porte, une trappe. Il contient les coordonnées d'un site d'extraction secondaire, utilisé pour évacuer des gens en cas de contamination sévère. C'est la seule issue qui n'est pas sous son contrôle.
Le cri du messager se fit plus pressant. Élise glissa la fiole dans sa poche, aida Antoine à se lever avec l'aide d'Alfred, et commença à courir. Mais le mot « extraction » résonnait dans sa tête comme une clé qui tournait soudain dans une serrure oubliée.
Il y avait une autre issue. Il fallait qu'elle la trouve avant que Renaud ne referme toutes les trappes.
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