La Peste du Tunnel
Lire le chapitre 23: The Hard Choice
Le silence de la voiture-laboratoire pesait comme un linceul. Les six volontaires étaient alignés sur des civières de fortune, leurs visages levés vers Élise avec une confiance qui lui broyait le cœur. Marc, l'ancien banquier, tenait la main de sa femme qui tremblait à ses côtés. Sandrine, elle, restait près de la porte, les bras croisés.
— Je vous le répète une dernière fois, dit Élise en élevant la voix pour couvrir le ronronnement des générateurs. Ce sérum n'a pas été validé. Il peut vous sauver. Il peut vous tuer. Antoine s'est inoculé une souche atténuée, et ses anticorps sont notre seule chance…
— Mais ce n'est pas une chance, c'est une roulette russe, coupa Sandrine.
— Alors restez en arrière, rétorqua Marcel, assis sur un caisson, son visage marqué par des jours sans sommeil. Nous n'avons plus d'air, plus de temps. Renaud scelle les fenêtres une à une. Dans trois heures, le train sera un cercueil hermétique.
Élise fixa les éprouvettes de verre disposées sur la paillasse. Le sang d'Antoine, prélevé une heure plus tôt, s'y mêlait à un solvant stérile improvisé. Elle avait tout vérifié deux fois, trois fois, cherchant une erreur, un détail qui pourrait justifier le report. Il n'y en avait pas.
— Je commence avec Marc, dit-elle.
Le banquier s'allongea sans broncher. Sa femme pressa sa main, puis recula. Élise approcha la seringue, sentit la sueur perler à sa nuque. Si le sérum provoquait une réaction anaphylactique, elle ne disposait même pas d'adrénaline en quantité suffisante — seulement d'un EpiPen périmé trouvé dans la trousse de secours.
Elle injecta.
Les secondes s'égrenèrent dans le silence. Marc respirait régulièrement, les yeux au plafond. Une minute. Deux. Élise compta les battements de son propre cœur pour se calmer. Trois minutes. Rien. Peut-être que ça marchait. Peut-être que les anticorps neutralisaient le virus.
Puis Marc ouvrit la bouche.
Un son rauque, primitif, sortit de sa gorge. Ses yeux s'écarquillèrent et il se cabra, le dos arqué, les veines de son cou saillant comme des cordes.
— Marc ! hurla sa femme.
Élise se précipita, chercha un pouls. Il était frénétique, irrégulier, puis il s'arrêta net. Marc retomba, inerte. Élise tenta la réanimation, poussa sur le sternum, une fois, deux fois. Ses mains glissaient sur la transpiration du moribond.
— Reculez ! cria quelqu'un.
— Il est mort, murmura Élise, les mains suspendues au-dessus du corps.
Le mot déclencha la meute. La voiture entière explosa en un chœur de hurlements. La femme de Marc se jeta sur Élise, on dut l'arracher de force. Sandrine hurlait des ordres que personne n'écoutait. Des poings se levèrent, des accusations volèrent.
— C'est toi ! Toi et ton faux médecin !
L'assemblée se tourna, cherchant une cible. Quelqu'un désigna Antoine, blotti dans l'ombre. Un homme se précipita. Gérard, le mécanicien. Il tenait une barre de fer.
— Reviens ici, salaud !
Antoine n'eut pas le temps de fuir. Gérard le frappa à l'épaule, et le corps frêle du médecin s'effondra dans la travée. La foule se rua sur lui. Élise tenta de s'interposer, reçut un coude dans les côtes qui la projeta contre l'évier en inox.
Dans la mêlée, la porte de service s'ouvrit.
Renaud apparut, impeccable malgré la tension, un pistolet à la main. Il tira une fois en l'air et la foule se figea. Les corps se séparèrent, laissant Antoine à terre, râlant, un bras tordu sous un angle impossible.
— Voilà, dit Renaud en souriant, une étudiante qui expérimente sur des cobayes humains sans même connaître la composition de son vaccin. Je vous avais prévenus. Elle est dangereuse. Elle a toujours été dangereuse.
Ses yeux croisèrent ceux d'Élise, et il y eut une étincelle de triomphe. Il pointa le pistolet vers elle, puis vers Antoine.
— Obéissez-moi et je vous épargne. Ce train est sous mon contrôle, vous avez compris. Le Protocole Vega se poursuivra, jusqu'à la moindre donnée.
Élise se releva lentement, la main sur ses côtes endolories. Elle vit Gérard, immobile, hésitant. Elle vit Sandrine, calculant, cherchant une alliée. Elle vit la femme de Marc, secouée de sanglots silencieux, et le corps de son mari qui semblait la fixer.
Elle n'avait pas de pistolet. Elle n'avait plus rien.
Renaud fit un pas vers elle, et dans ce mouvement, son talon heurta une flaque d'épanchement de la paillasse. Un bref déséquilibre. Une micro-fraction de seconde.
— Maintenant ! cria Antoine depuis le sol, d'une voix brisée.
Élise n'hésita pas. Elle pivota et projeta une éprouvette de solvant au visage de Renaud. L'alcool pur l'éclaboussa, l'aveugla. Il tira une balle qui traversa le plafond dans un crissement de tôle. Marcel bondit, saisit le bras armé, le tordit. Le pistolet tomba dans un bruit mat.
Gérard, toujours animé par la rage, récupéra la barre et s'élança.
— Non ! Élise tenta de le retenir, mais il était déjà trop tard.
La barre s'abattit. Renaud s'effondra, crâne ouvert, dans un éclat rouge sur le métal du plancher. Le silence retomba, plus nets qu'une lame.
Marcel lâcha le bras déjà mou. Élise se pencha malgré elle, par habitude, cherchant un pouls qu'elle savait absent.
Renaud était mort. Le contrôle central venait de s'éteindre avec lui.
Mais dans sa main crispée, il serrait encore quelque chose : une carte mémoire, arrachée d'un lecteur à sa ceinture au moment de sa chute. Élise la lui retira doucement. Antoine, rampant, s'en saisit, tourna l'objet entre ses doigts ensanglantés.
— Il y a des données ici, murmura-t-il. Des logs d'injection. Des paramètres.
Élise regarda le visage vide de Renaud, la carte dans sa main. Elle regarda le corps de Marc, raide sur sa civière. Elle ouvrit la carte dans un terminal de la paillasse. Les yeux d'Antoine parcoururent les lignes de code médical.
— Nom de Dieu, souffla-t-il. Ce qu'il testait sur toi… Élise, ce qu'il testait n'était pas le sérum. Il testait le virus atténué, oui, mais ses notes disaient que c'était la clé. Le vaccin existait. Il était là. Il le sabotait exprès pour que nos essais échouent.
Élise fixa l'écran blanc, où, entre deux annotations froides de Protocole Vega, figurait la formule du sérum de Marc. Le même qu'il venait de recevoir. Le vrai vaccin. Le seul remède.
Elle ferma les yeux, et tout bascula.
Elle n'était pas seulement responsable d'une mort. Elle venait de tuer le seul homme qui pouvait expliquer pourquoi il avait délibérément envoyé des innocents à la mort. Et désormais, entre sa main et elle, trembler la possibilité de sauver les vivants — une formule dont Antoine disait ne pas comprendre les sous-doses.
Le train vibra faiblement. Une lumière orange clignota dans la voiture.
Le générateur principal venait de tomber.
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