La Peste du Tunnel
Lire le chapitre 24: Blood in the Water
Le silence qui suivit le meurtre de Renaud était plus lourd que le vacarme de la rixe. Les passagers s’étaient figés, comme si la mort du docteur avait aspiré toute l’énergie contenue dans la voiture. Gérard se tenait au-dessus du corps, les mains tremblantes, le regard vide. Quelqu’un pleurait au fond du wagon. Le sang de Renaud s’étalait en une mare sombre sur le sol métallique, mêlé au contenu renversé d’une trousse médicale.
— Écartez-vous, dit Élise d’une voix qu’elle ne reconnut pas elle-même.
Elle s’agenouilla devant le corps, ignora la foule qui commençait à murmurer. Les doigts de Renaud étaient encore tièdes lorsqu’elle chercha la poche intérieure de sa veste. Sa main rencontra un objet rectangulaire, dur. Elle le sortit : une carte mémoire noire, tachée de sang. Elle l’essuya du revers de sa manche.
— Antoine, appela-t-elle sans se retourner. J’ai besoin de toi.
Antoine émergea de la foule, un bras en écharpe, le visage blême. Il avait les yeux cernés, mais son regard restait vif. Il s’accroupit à côté d’elle, examina la carte.
— C’est celle qui contient les données de Vega. Il la gardait sur lui en permanence. Élise, il faut que nous trouvions un lecteur avant que le système ne se verrouille définitivement.
— Le panneau de contrôle du labo devrait en avoir un.
Elle se releva, s’adressa à la foule. Les visages étaient marqués par la frayeur, le désespoir, la colère. Marcel se fraya un passage, son autorité naturelle intacte malgré le sang qui maculait ses mains – celui de ceux qu’il avait tenté de séparer.
— Qu’est-ce qu’on fait, docteur ? demanda-t-il simplement.
Elle n’avait pas de réponse. Elle avait un corps mort au sol, une carte mémoire, et une théorie qui venait de s’effondrer. Renaud avait saboté le remède. Renaud avait voulu que le procès échoue. Mais pourquoi ? Quelle était la fin ? Elle ne pouvait pas y penser maintenant. Elle avait besoin de données, pas de spéculations.
— D’abord, on sécurise cette voiture. Deux volontaires montent la garde. Ensuite, on récupère les corps. Et on éteint les lumières de certaines sections pour économiser l’énergie.
Elle balaya la salle du regard. Plusieurs passagers étaient allongés contre les parois, certains gémissant. Les symptômes s’aggravaient à vue d’œil. Un homme toussa, des éclats de sang éclaboussant son masque improvisé. Elle avait peut-être une heure, deux tout au plus, avant que la mort ne devienne plus rapide que son travail.
— Marcel, tu es responsable de l’ordre. Je veux des noms. Qui est vivant, qui est blessé, qui est infecté.
— Et ceux qui sont morts dans la bagarre ?
— On s’en occupera après. La priorité, c’est les vivants.
Elle se tourna vers Antoine et Alfred, qui avait rejoint le groupe, les bras croisés, le visage fermé.
— Suivez-moi. Nous avons du travail.
Le laboratoire aménagé dans le wagon de bagages était plongé dans l’obscurité lorsque Élise actionna la porte. Les générateurs de secours vrombissaient faiblement, une lumière bleutée émanant des panneaux de contrôle. Elle déposa la carte mémoire sur le lecteur adapté, branché au système de surveillance d’origine. L’écran s’illumina, affichant une multitude de fichiers, nomenclature chirurgicale.
— Parlez-moi, Antoine. Qu’est-ce que je regarde ?
Antoine se pencha, ses doigts glissant sur l’écran tactile. Il avait l’aisance d’un homme qui connaissait chaque recoin de ce système – parce qu’il avait participé à sa conception.
— Les protocoles d’administration. Dosages, fenêtres thérapeutiques, marqueurs de réponse. Renaud avait une copie détaillée du processus de production de Vega. Ici…
Il s’arrêta, agrandit un graphique. Alfred s’approcha, jetant un regard par-dessus son épaule.
— C’est un tableau de correspondance. Concentration en anticorps par lot de sérum. Certaines doses sont plus concentrées que d’autres.
— Et lesquelles sont viables ? demanda Élise.
Antoine fit défiler les données, puis secoua la tête lentement.
— Ce n’est pas une question de viabilité. Les toutes premières doses produites – les numéros de lot 001 à 030 – contiennent le sérum complet. Ceux-là sont efficaces. Les suivants…
Un long silence. Alfred le rompit :
— Les suivants ne sont que de l’eau ?
— Pas de l’eau, corrigea Antoine. Des adjuvants. Un placebo avec des traces du virus neutralisé. Conçus pour donner une réponse immunitaire partielle, insuffisante. Ce qui explique pourquoi les premiers volontaires sont morts : ils ont reçu des doses non-thérapeutiques.
Élise ferma les yeux une seconde. Le poids de la vérité s’abattait sur ses épaules comme une chape.
— Trente doses réelles.
— Trente, confirma Antoine. Nous en avons consommé une sur un patient qui n’a pas survécu. Il reste vingt-neuf.
— Même si nous trouvons un moyen de stabiliser le reste, dit Élise en consultant les chiffres, nous avons plus de cent passagers malades, et le taux d’infection croît chaque heure.
Elle se tourna vers les deux hommes. Alfred semblait plongé dans ses pensées, Antoine tentait de masquer sa propre détresse. Deux jours plus tôt, il avait proposé son propre sang comme antidote. Elle avait refusé – un geste instinctif, une prudence qui avait sauvé trois vies. Mais ça ne sauverait personne désormais.
— Trente doses pour cent cinquante patients.
Le nombre flottait dans l’air comme une sentence. Alfred rompit le silence le premier.
— Nous ne pouvons pas les informer tous. La panique était déjà incontrôlable. Si on annonce une loterie, on déclenchera une guerre civile.
— Et si on ne leur dit pas, c’est nous qui choisissons qui vit et qui meurt, répliqua Élise, la voix chargée d’un reproche qu’elle ne lui destinait pas vraiment.
— Il n’y a pas de bonne réponse, intervint Antoine. Mais il faut décider rapidement. La fenêtre thérapeutique pour les stades avancés n’est que de quelques heures. Après…
Il n’acheva pas sa phrase. Élise regarda l’écran. Les données qu’elle y voyait étaient enfin complètes. Elle savait maintenant exactement quel dosage administrer, quel anticorps ciblait quelle protéine du virus. Le savoir était une torture : il ne pouvait pas être démultiplié. La science avait fait son travail. Le monde avait échoué.
— Le train peut-il encore être connecté aux secours ? demanda-t-elle, changeant d’approche.
— L’antenne satellite est toujours fonctionnelle, répondit Alfred. Mais toujours verrouillée par votre empreinte génétique. Personne d’autre ne peut l’activer. Vous l’avez refusé deux fois pour rester avec les passagers.
Elle pouvait y lire un jugement, une invitation implicite. Si elle activait la connexion, elle pourrait appeler l’extérieur. Peut-être envoyer un signal aux secouristes, au prix de sa propre sécurité et de son statut – elle n’était plus seulement une passagère, elle était désormais la personne qui avait permis qu’un test gouvernemental soit révélé. Que lui ferait-on à l’extérieur ?
— Pas maintenant. Les passagers d’abord.
Elle prit une inspiration profonde. Les mots lui semblaient venus d’ailleurs, d’une version d’elle-même plus ancienne et plus confiante, qui n’avait pas encore été brisée par la disgrace.
— Réunis les représentants du conseil. Je fais l’annonce. Le choix ne sera pas le nôtre : je vais mettre en place un tirage au sort entre les patients les plus gravement atteints. Les doses restantes seront attribuées de manière aléatoire, un nom par dose, par ordre de sortie.
— Et si les gens refusent ? dit Alfred. Les alliances se sont déjà formées. Les familles ne voudront pas se séparer.
— Alors ce sera un choix qu’ils devront vivre eux-mêmes. Je ne veux plus décider seule qui mérite de vivre.
Antoine détourna le regard. Élise savait ce qu’il pensait : c’était une façon de fuir sa responsabilité. Quoi qu’elle choisisse, qu’elle choisisse par informatique ou par affection, elle serait l’auteure d’une dizaine de morts. Le hasard n’y changerait rien.
— Il y a une chose que je n’ai pas encore comprise, dit-elle, changeant de sujet pour se préserver. Pourquoi Renaud a-t-il sabordé le sérum ? Pourquoi construire un remède et le saboter ensuite ?
Antoine se frotta la mâchoire, un épuisement profond creusant ses traits.
— Parce que les conséquences ne l’intéressaient pas. Renaud voulait des données sur la progression de la maladie, indépendamment de la guérison. Il testait son système. Les morts étaient accessoires. Il espérait peut-être utiliser les données de cette expérience quant à lui-même. Un modèle parfait, isolé, sans contamination extérieure.
— Un test grandeur nature, murmura Élise. Et nous étions des rats.
— Des rats et une cobaye, ajouta Antoine en la regardant.
Le mot étalait une vérité écœurante. Elle était passée d’un bord à l’autre, de la scientifique bannie à la cobaye involontaire. Et désormais, les rôles s’étaient encore déplacés. Fautive, juge, déesse de la mort.
— Antoine, préparez un rapport sur la manipulation de la carte mémoire. Mettez les données essentielles en noir sur blanc. Je vais informer le conseil des résultats.
— Élise, vous pourriez vous reposer quelques minutes. Vous n’avez pas dormi depuis…
— Depuis que tout cela a commencé, c’est cela ? Elle sourit sans joie. Je dormirai quand le tunnel sera fini. Je vous retrouve dans la salle commune dans dix minutes.
Elle sortit dans le couloir. Les lumières vacillaient, le ronronnement du générateur faiblissant par intermittence. L’extérieur de la vitre du train était peint d’une couche blanchâtre – le scellement hermétique annoncé par Alfred. Le monde, elles en étaient coupées. Les murs mêmes du tunnel semblaient se refermer autour d’elles comme un étau.
En rejoignant la salle principale, elle passa devant les corps que l’on avait disposés le long de la paroi. Une femme emmitouflait un enfant mort dans un pull. Personne ne semblait savoir quoi faire avec les morts. On ne les enterrerait pas dans le train. On ne pouvait pas les laisser se décomposer. Une liste de plus à gérer.
Marcel l’attendait à l’entrée, les bras ballants, le visage fermé.
— La nouvelle se répand, dit-il à voix basse. Ils ont vu sortir les corps de Renaud. Certains disent que Gérard va être exécuté pour son meurtre.
— Ce n’est pas notre priorité. Convoque tout le monde. Je vais leur expliquer la situation du sérum.
— S’ils l’apprennent, docteur… ils se déchireront. Les malades voudront tous une dose. Les bien-portants les empêcheront peut-être de la prendre.
— Peut-être. Mais ils apprendront tôt ou tard. Je préfère que ce soit de ma bouche que d’une manière moins contrôlée.
Elle poussa la porte du wagon central. Les visages se tournèrent vers elle, une centaine de paires d’yeux aux confins du désespoir. L’air était chargé de transpiration, d’excrétions, de peur. Quelques enfants pleurnichaient, leurs parents les tenant contre eux comme des boucliers.
— Écoutez-moi tous. Nous avons trouvé les données de Renaud. Les concentrations de sérum…
Elle s’arrêta un instant. L’espoir qui s’allumait dans leurs yeux lui brûlait la bouche. Elle ne pouvait pas revenir en arrière, pourtant.
— Nous avons identifié les doses réellement thérapeutiques. Mais il n’y en a assez que pour un cinquième d’entre nous environ.
Les murmures fusèrent, immédiats, comme un feu de forêt.
— Je vais organiser un tirage au sort pour les malades les plus gravement atteints. Je vous demande de choisir, en connaissance de cause, ceux qui peuvent attendre encore un peu, afin que les plus vulnérables aient leur chance.
Les visages se fermèrent.
— Docteur, dit une voix de femme âgée, je suis la seule qui puisse prendre soin de mes petits-enfants. Le sort me connaît-il ?
Élise baissa la tête.
— Le sort ne connaît personne, madame. C’est précisément pourquoi nous pouvons lui faire confiance.
Un silence lourd s’abattit. Hors du choix, il n’y avait pas d’autre réponse. Et il n’y avait pas assez de réponses, pour aucune des questions qui comptaient désormais. Il y avait seulement une carte mémoire, vingt-neuf doses d’espoir, et un tunnel qui n’en finissait plus.
Marcel hocha la tête d’un air sombre, comme un accord muet. Élise sentit le poids de la décision qu’elle venait d’annoncer s’installer en elle, quelque part entre ses côtes, là où le trou n’avait cessé de grandir depuis le début de son voyage.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.