La Peste du Tunnel
Lire le chapitre 25: The Lottery
La salle des machines empestait la sueur, le métal brûlé et cette odeur aigre de panique qui imprégnait désormais chaque recoin du train. Élise avait posé le lecteur de cartes mémoire sur une caisse retournée, son écran faiblement éclairé par la dernière réserve de batterie. Devant elle, cinquante-trois noms s'alignaient sur une feuille de papier jaunie, arrachée d'un carnet de bord. Cinquante-trois malades. Vingt-neuf doses.
« Nous allons procéder par tirage au sort », annonça-t-elle, sa voix portant à peine au-delà du premier rang de visages fermés. Marcel se tenait à sa droite, les bras croisés, sa présence massive conférant une autorité qu'elle savait ne pas posséder seule. Antoine était adossé au mur, pâle, sa blessure au flanc encore bandée de tissu arraché à sa propre chemise.
Un homme fendit la foule. Il était grand, dégingandé, les yeux rougis par la fièvre ou les larmes, impossible à dire. Il tenait une fillette dans ses bras, huit ans peut-être, dont le visage était marbré de plaques violacées. Le souffle de l'enfant sifflait, chacun de ses halètements une déchirure dans le silence tendu.
« Ma fille. Elle a plus que quelques heures, vous le voyez bien. Pourquoi elle devrait passer par un tirage au sort comme les autres ? »
Élise sentit les regards se poser sur elle, pesants, accusateurs avant même qu'elle ait prononcé un mot. La règle, la putain de règle qu'elle avait martelée pour éviter exactement cette scène. Elle déglutit.
« Je comprends. Mais le sérum a été conçu pour un stade précis de la maladie. Si nous commençons à faire des exceptions, nous condamnons les autres à une mort certaine. Votre fille est malade, monsieur. Tout le monde ici est malade. »
« Elle est mon enfant. »
« Et lui, là-bas, il est le père de trois gamins à Paris. » Élise désigna un homme effondré contre le mur, les yeux vides. « Je ne peux pas mesurer l'amour, monsieur. Je ne peux que garantir que chacun ait une chance égale. »
Le père serra sa fille plus fort contre sa poitrine. Quelque chose craqua dans son regard. Il recula sans un mot, disparut dans la foule. Élise voulut le rappeler, mais Marcel posa une main sur son épaule.
« Laisse. Il reviendra avec le groupe. On n'a pas le temps. »
Elle récupéra son manteau, sortit la carte mémoire, l'inséra dans le lecteur.
« J'ai besoin de comprendre comment le sérum est administré. Antoine, expliquez-leur. »
Antoine s'avança, sa voix éraillée par trois jours de silence volontaire. Il parla de protocoles, de dilution, de température. Les mots savants glissaient sur l'assemblée comme de l'eau sur une vitre grasse. Les gens ne voulaient pas de protocole. Ils voulaient qu'on leur dise qui allait vivre et qui allait mourir.
Le micro-showing était branché sur le circuit principal du train, un vieux panneau d'affichage publicitaire au-dessus de la porte. Le nom de chaque malade apparaîtrait en vert, sélectionné au hasard par l'algorithme de la carte mémoire. Élise avait passé deux heures avec Antoine à vérifier que le programme était propre. Qu'il n'y avait pas de favoritisme caché, pas de biais codé par Renaud ou par ceux qui l'avaient envoyé.
Elle vida le contenu des poches de son manteau sur le sol. Puis elle retira sa montre, ses boucles d'oreilles, son alliance. Les posa dans une petite boîte métallique.
« Pour que personne ne puisse dire que j'ai influencé le résultat. »
La salle retint son souffle. Marcel hocha la tête. Derrière lui, Alfred observait, ses doigts tambourinant contre le boîtier satellite qu'il transportait comme une relique.
Le premier nom s'afficha.
Un homme d'une cinquantaine d'années, à l'arrière, laissa échapper un sanglot de soulagement. Sa femme se jeta dans ses bras. Les autres regardèrent, moitié soulagés que ce soit quelqu'un d'autre, moitié terrifiés que le prochain soit eux.
Le deuxième nom. Une femme, infirmière de profession, qui s'avança vers Antoine avec une dignité brisée.
Le troisième. Un adolescent, seul, qui pleura sans bruit.
Le quatrième.
« Attendez. »
La voix venait de l'arrière de la salle. Le père à la fillette était revenu, son visage déformé par une grimace que la fièvre n'expliquait pas. Dans sa main, il tenait quelque chose de brillant. Un tournevis. Ses yeux étaient rivés sur le panneau d'affichage.
« Arrêtez ça. Tout de suite. »
Élise fit un pas vers lui. « Monsieur, je vous en prie... »
Il se jeta contre le panneau, le tournevis enfoncé dans la fente d'alimentation. Une étincelle jaillit. L'écran clignota, se figea, puis s'éteignit complètement. Dans le silence, on entendait le générateur hoqueter, comme un mourant qui lutte contre sa dernière heure.
« Qu'est-ce que vous avez fait ? » La voix d'Élise n'était qu'un filet.
Le père recula, son visage soudain dépouillé de toute colère, ne laissant que la honte nue. Il n'avait pas voulu ça. Il avait voulu juste un peu plus de temps. Il avait voulu que sa fille ait une chance, une seule, sans comprendre que chaque dose perdue était une vie de plus jetée aux ténèbres.
Marcel se précipita vers le panneau. Antoine s'accroupit, examina la carte mémoire. Quand il releva les yeux, son visage était fermé, soigneusement neutre.
« Le circuit de distribution est grillé. Et la carte... » Il la sortit, la tint entre deux doigts. Des marques de brûlure noirâtres en rongeaient la partie inférieure. « Sept flux de données sont corrompus. »
« Sept ? » Élise sentit le sol se dérober.
« Sept doses de moins. Nous en avons vingt-deux. »
Un grondement parcourut la salle. Vingt-deux au lieu de vingt-neuf. Des gens qui avaient vu leur nom s'afficher sur l'écran, qui étaient morts vivants depuis des heures, découvraient qu'ils venaient de mourir une seconde fois.
« C'est lui ! » Un doigt se tendit vers le père, qui reculait toujours, sa fille toujours contre sa poitrine, ses yeux écarquillés. « Il a tué des gens. Il a tué mon frère ! »
Un homme jaillit de la foule, les poings serrés. Marcel l'intercepta, le plaqua contre le mur, mais d'autres suivaient déjà. En quelques secondes, la salle tout entière bascula dans une mêlée confuse, des hurlements de fureur et de désespoir se mêlant aux sanglots de ceux qui venaient de perdre leur unique espoir.
Élise resta immobile au centre de cette tempête, la carte brûlée dans sa main, les noms comme un poids de plomb dans sa poitrine. Elle avait voulu l'équité. Elle avait voulu une chance égale. Elle avait oublié que la justice n'existe que lorsque les ressources sont suffisantes pour que personne ne soit condamné à la regarder.
Un bruit sourd la ramena à la réalité. La lumière baissa encore d'un cran. Le générateur émit un dernier râle — un bruit de rouages qui se brisent, une chanson de mort mécanique — et le train fut plongé dans une obscurité presque totale. Seule subsistait la lueur orange d'une lampe de secours, éclairant leurs visages comme un enfer peint par d'anciens maîtres.
Dans l'obscurité, quelqu'un prit sa main. C'était Alfred. Son visage était grave, sa voix à peine audible.
« Élise. Le générateur est mort. La ventilation aussi. Il nous reste peut-être deux heures d'air. On n'a plus le choix. Il faut activer la balise. »
Il tenait le satellite phone dans l'autre main, son écran affichant encore la demande d'authentification biométrique. Attendant son ADN. Attendant qu'elle se décide.
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