La Peste du Tunnel
Lire le chapitre 26: Alfred's Redemption
La lumière du tunnel était presque totalement éteinte maintenant, les veilleuses d'urgence projetant des ombres jaunâtres sur les visages hagards. L'air devenait épais, chargé de l'odeur de sueur, de sang et de peur. Élise était accroupie près du corps de Gérard, essayant d'arrêter l'hémorragie d'un passager blessé pendant la émeute, quand Alfred s'approcha.
Il titubait, son visage blême strié de larmes sèches. Ses mains tremblaient si fort qu'il les serra l'une contre l'autre.
— Docteur Fournier... Il faut que je dise quelque chose.
Élise leva les yeux, ses doigts toujours pressés sur la compresse improvisée. Autour d'eux, une vingtaine de survivants s'étaient rassemblés, certains assis contre les parois, d'autres debout, le regard vide. Le silence était presque total, comme si le train lui-même retenait son souffle.
— Parle vite, dit-elle. On n'a peut-être plus deux heures d'air.
Alfred déglutit avec peine. Il se tourna vers la foule, cherchant les yeux de chacun, comme pour demander pardon à l'avance.
— C'est moi. C'est moi qui ai apporté la maladie.
Un murmure parcourut le wagon. Des regards se durcirent. Le père qui avait saboté l'écran, assis contre un mur avec sa fille dans les bras, releva la tête.
Alfred continua, la voix brisée :
— À Paris, avant le départ... j'ai acheté de la viande de chauve-souris au marché noir. C'était pour un restaurant, j'étais chargé des approvisionnements. Je pensais que c'était juste de la contrebande, rien de plus. Mais je l'ai transportée dans la voiture frigorifique du train... la même voiture que le docteur Antoine a trouvée. Le virus devait être sur la viande, ou dans son sang. Je ne savais pas. Je ne pouvais pas savoir.
— Tu l'as apporté ici, souffla une femme aux cheveux gris. Tu as tué ma sœur. Tu as tué Renaud. Tu as tué tout le monde.
Les mots tombèrent dans le silence comme des pierres dans une eau noire. Alfred ne chercha pas à se défendre. Il hocha lentement la tête.
— Oui.
Personne ne bougea. Élise sentit la tension monter, prête à exploser en une nouvelle vague de violence. Elle se releva lentement, laissant la compresse à une volontaire.
— Assez, dit-elle d'une voix ferme. La culpabilité d'Alfred n'est pas la question. La question, c'est comment nous sortons d'ici vivants. Et pour ça...
Elle marqua une pause. Antoine s'était approché, appuyé contre la paroi, son visage creusé par les jours passés dans sa cachette. Il tenait un petit flacon de verre rempli d'un liquide ambré.
— J'ai préparé un nouveau sérum, dit-il faiblement. Mon sang contient des anticorps, mais en concentration trop faible. J'ai essayé de les concentrer avec les moyens du bord. Je ne sais pas si ça marchera. Je ne sais même pas si c'est sûr.
Alfred se tourna vers lui, soudain déterminé.
— Teste-le sur moi.
Un silence stupéfait suivit. Le père de la petite fille se leva, sa voix rauque :
— Tu veux qu'on gaspille un remède potentiel sur le type qui nous a tous contaminés ? Tu es fou. Donne-le aux malades, à ma fille.
Alfred ne le regarda même pas. Ses yeux restaient fixés sur Antoine.
— Si je meurs, vous ne perdez rien. Si je survais, vous avez votre preuve. C'est tout ce que je peux offrir. C'est tout ce que je peux faire pour réparer.
Élise observait le visage d'Antoine. Il semblait à bout de forces, ses mains tremblant légèrement. Elle ouvrit la bouche pour s'interposer, mais Antoine hocha la tête.
— D'accord.
Il s'approcha d'Alfred, sortit une seringue stérile de sa poche, et préleva soigneusement le contenu du flacon. Ses gestes étaient lents, précis malgré l'épuisement. Il fit asseoir Alfred sur un siège renversé.
— Ça va brûler, dit-il. C'est normal.
L'aiguille entra dans le bras d'Alfred. Le liquide ambré se vida lentement dans la veine. Alfred grimaça, puis ferma les yeux, le corps parcouru d'un frisson.
Tous les regards convergeaient vers lui. Le train tangua légèrement, les ventilateurs émettant un râle mourant. Élise retint son souffle.
Une minute passa. Deux. Alfred restait immobile, les yeux fermés, la respiration superficielle.
Puis il ouvrit les yeux. Ils étaient clairs, plus clairs qu'à l'instant.
— Ça... Ça va mieux, dit-il, stupéfait. La douleur dans ma poitrine... elle disparaît.
Une onde de soulagement traversa le wagon. Quelques passagers poussèrent des cris de joie étouffés. Le père de la petite fille s'avança précipitamment.
— Donne-moi le reste. Donne-le à ma fille.
Antoine secoua la tête, sa voix soudain plus ferme :
— Il n'y a pas de reste. J'ai tout injecté. Mais si ça marche, je peux en fabriquer davantage. Mon corps produit les anticorps en continu. Il me faut juste du temps et du repos.
Élise regarda Alfred, qui semblait revivre sous ses yeux. Les rougeurs sur son visage s'estompaient, sa respiration devenait normale. Elle ressentit une bouffée d'espoir mêlée de prudence — un premier test sur un patient n'était pas une preuve de guérison. Mais c'était mieux que rien.
— Écoutez-moi, dit-elle en se tournant vers la foule. On a une piste. Antoine peut produire plus de sérum. Mais il nous faut des heures, et on n'a peut-être qu'une heure d'air respirable.
Un silence prudent tomba. Le train grinça. L'obscurité semblait se refermer sur eux.
Alfred se leva lentement, vacillant sur ses jambes. Il regarda Élise, puis la foule.
— Si je peux marcher, dit-il d'une voix encore faible, je peux vous aider. J'ai conduit des trains dans ce tunnel. Je connais les issues de secours, les postes de maintenance. Il y a des sas à chaque extrémité. Ils peuvent être ouverts manuellement.
Élise le dévisagea. Dans ses yeux, elle vit autre chose que de la culpabilité — une lueur de détermination, un désir de rachat. Elle se tourna vers Antoine.
— Tu peux continuer à produire le sérum ?
— Oui. Mais il me faut du matériel. Le labo du docteur Renaud est encore intact. Et il faut quelqu'un capable de suivre mes instructions.
— Je connais quelqu'un, murmura Élise. Le père de la petite fille. Il était ingénieur en biologie avant d'entrer au métro. Je le vérifierai.
Elle se tourna vers Alfred.
— Montre-moi ces sas. Mène-moi à l'un d'eux. Si tu veux racheter ce que tu as fait, c'est maintenant.
Alfred hocha la tête, quelque chose de presque lumineux dans son regard.
— Suivez-moi.
Mais comme il se dirigeait vers l'avant du wagon, un craquement sourd retentit. Le sol trembla. Une secousse violente parcourut le train, projetant plusieurs passagers au sol. Un grondement épais monta du tunnel, comme une bête qui se réveille.
— Qu'est-ce que c'est ? cria quelqu'un.
Alfred se figea, ses yeux s'écarquillant.
— Les pompes de drainage, dit-il d'une voix blanche. Elles viennent de s'arrêter.
Un silence terrible s'ensuivit.
— Si les pompes sont mortes, reprit Alfred, le tunnel va se remplir d'eau. Dans moins d'une heure, le train sera submergé. Et maintenant... il faut vraiment courir.
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