La Peste du Tunnel
Lire le chapitre 27: The Compromise
Le silence qui suivit la mort de Renaud ne dura pas. À peine le corps évacué, à peine le sang essuyé, les regards se tournèrent vers Élise comme vers une arbitre. Elle sentit le poids de ces yeux — cinquante-trois survivants, dont vingt-deux malades en phase critique, et douze autres qui commenceraient à tousser dans l'heure.
Elle se tenait près de la porte du wagon-bar, le card reader dans une main moite. Antoine, adossé à la paroi, respirait par à-coups qu'il tentait de dissimuler. Personne ne le remarquait. Personne sauf elle.
« Écoutez-moi », dit-elle, haussant la voix pour couvrir le murmure anxieux. « Nous avons vingt-deux doses. Nous sommes cinquante-trois. La loterie est injuste, et nous le savons tous. »
Un homme aux cheveux gris — l'ingénieur, elle ne se rappelait plus son nom — croisa les bras. « Alors quoi ? On les partage en deux ? On en donne une moitié à chacun et on crève tous ensemble ? »
« Pas une moitié. Un micro-dosage. »
Le silence se fit plus dense. Élise sortit son téléphone, afficha ses calculs — ceux qu'elle avait faits dans le noir, à la lueur de l'écran, pendant que les autres dormaient.
« Antoine a fabriqué un sérum à partir de son propre sang. Vingt-deux doses thérapeutiques complètes. Si nous les diluons — disons, dans cinquante-trois injections de volume égal — chaque personne reçoit une charge virale atténuée. Assez pour ralentir la réplication, pas assez pour guérir. »
« Et ça sert à quoi, putain ? » demanda la femme au bandage — celle dont le mari était mort dans la rixe.
« Ça nous achète du temps. Douze heures, peut-être dix-huit. Le temps que le signal passe. Le temps qu'on trouve une autre solution. »
Antoine toussa dans son poing. Il toussa longtemps, trop longtemps. Élise vit la fine ligne de sang qui coulait au coin de sa lèvre avant qu'il ne l'essuie d'un revers de manche.
« Ça marchera pas », dit l'ingénieur. « On a deux heures d'air, madame. Deux heures, et le ventilateur de secours qui grésille déjà. Vous voulez injecter un truc non testé à tout le monde pour gagner quoi — quelques heures de plus dans un cercueil ? »
« Je veux gagner la possibilité d'ouvrir ces putains de portes. »
Elle s'avança vers lui, baissant la voix mais gardant un ton que tout le wagon pouvait entendre.
« Vous êtes ingénieur. Vous avez vu les schémas du tunnel ? »
« J'ai vu ceux du train. Le tunnel, c'est de la signalisation privée, des systèmes scellés. »
« Les portes de secours. Tous les cent cinquante mètres. Elles ont une commande électrique, mais aussi un système mécanique de secours — un levier, un vérin hydraulique. Vous les avez vus dans les plans de maintenance ? »
L'ingénieur cligna des yeux. Il réfléchit, puis hocha lentement la tête. « Il y a un panneau. Derrière la plinthe du wagon 4. Mais l'alimentation est coupée. Même le secours, faut un courant de départ. »
« Et si on le fournit, ce courant ? »
« Avec quoi ? Les batteries de la rame sont mortes. On a des lampes, des portables à moitié déchargés. »
Élise se tourna vers Alfred, qui se tenait à l'écart, adossé au mur, le visage encore marqué par la confession qu'il avait faite. « Le poste de conduite. Il y a une batterie de secours, non ? Pour l'alarme, la radio. »
Alfred haussa les épaules. « Elle doit être vide. Ça fait sept heures qu'on est là. »
« Vérifiez. »
Il hésita, puis se dirigea vers la cabine. Personne ne le suivit. Les regards restèrent sur Élise, sur l'ingénieur, sur les seringues alignées sur le comptoir du bar.
« On fait le micro-dosage », dit-elle, tranchante. « Tout de suite. Pendant qu'on respire encore. »
Elle n'attendit pas l'assentiment. Elle commença à préparer la dilution, les mains rapides, le geste précis. Antoine s'approcha, chancelant, et l'aida à calibrer les doses. Il ne disait rien, mais sa respiration sifflait, et ses doigts tremblaient.
« Tu tiens le coup ? » murmura-t-elle.
« Ça ira. »
Il mentait. Elle le savait, et il savait qu'elle le savait.
La distribution prit vingt minutes. Chaque passager reçut une injection dans le bras, sous les yeux des autres. Les malades en phase critique — ceux qui délirent, ceux qui crachent du sang — furent traités en premier. La petite fille du père saboteur, Agnès, huit ans, était allongée sur une banquette, la peau grise, les yeux mi-clos. Son père — Élise ne connaissait toujours pas son nom — la tenait par la main, les phalanges blanches.
Quand l'aiguille s'approcha du bras de la fillette, il serra la main d'Élise avec une force inattendue.
« Si elle meurt... »
« Elle ne mourra pas. Pas aujourd'hui. »
C'était une promesse qu'elle n'avait pas le droit de faire. Elle la fit quand même.
Le père relâcha son poignet. L'injection fut rapide, indolore. La fillette ne broncha pas.
À la fin de la distribution, l'ingénieur — elle apprit enfin son nom : Marcel — revint avec Alfred, qui tenait une petite batterie cabossée, pas plus grande qu'un livre de poche.
« Presque vide », dit Alfred. « Mais il reste une charge. Une seule impulsion. Après, c'est mort. »
Élise regarda Marcel. « Assez pour ouvrir la porte de secours ? »
« Si le mécanisme n'est pas grippé... si la plinthe n'est pas soudée... si le vérin est toujours en place... Peut-être. Une chance sur deux. »
« Une chance sur deux, c'est mieux que rien. »
Elle se tourna vers les passagers, qui la regardaient avec des yeux fatigués, des corps affaiblis par des heures de terreur et d'air raréfié.
« Marcel va essayer d'ouvrir la porte de secours la plus proche. C'est notre seule option si le signal ne passe pas. Pendant ce temps, on envoie le signal de détresse. Alfred — »
« Je sais. La biometrie. »
Il tenait déjà son téléphone. Élise sentit la pression monter dans sa poitrine. Il fallait qu'elle utilise ses données, son ADN, pour activer la balise satellite. C'était écrit dans le protocole du tunnel : en cas de panne prolongée, les passagers civils pouvaient autoriser une transmission d'urgence depuis les postes de secours. Mais elle avait refusé jusqu'ici. Parce qu'activer la balise signifiait révéler sa position. Et sa position la reliait à ce qu'elle avait fait à Lyon.
« Pas encore », dit-elle. « D'abord, on essaie la mécanique. »
Alfred la dévisagea, une lueur de reproche dans les yeux. « Élise. On n'a plus le temps pour ça. »
« On a le temps pour un essai. Marcel — allez-y. »
L'ingénieur disparut dans l'ombre du wagon 4. Les passagers retinrent leur souffle. On entendit du métal grincer, un juron étouffé, puis le bruit d'un panneau qu'on arrache.
« J'ai trouvé le mécanisme ! » cria Marcel, la voix lointaine. « Y a un levier, il bouge. Je vais brancher la batterie. Préparez-vous. »
Élise compta les secondes. Cinq. Dix. Un déclic sec. Un grésillement. Puis un bruit sourd, profond, comme un gémissement de métal fatigué — et rien.
Le silence revint, plus lourd qu'avant.
Marcel reparut, la batterie morte dans les mains, le visage sombre. « Le vérin est grippé. La rouille. Il faudrait un levier plus long, une barre de fer, quelque chose pour forcer. »
« Y a ce qu'il faut dans le wagon de maintenance », dit quelqu'un.
« Le wagon de maintenance est derrière le blocage. Le mur de débris. »
Le silence s'étira. Élise sentit les regards converger vers elle, lourds d'attente, de reproche, de désespoir. Elle regarda Antoine, qui s'était affaissé contre la paroi, le visage livide, la respiration superficielle. Le sang au coin de sa lèvre avait séché, mais il y en avait plus maintenant — une fine coulée qui descendait le long de son menton.
Personne d'autre ne le voyait. Personne sauf elle.
« Antoine », dit-elle doucement.
Il leva les yeux. Il savait qu'elle avait compris. Il avait utilisé son propre corps comme cobaye, à plusieurs reprises, pour affiner le sérum. Chaque test l'affaiblissait. Et maintenant, il ne lui restait plus assez de sang pour produire un autre lot.
« Il faut qu'on sorte d'ici », murmura-t-elle. « Il faut que tu sortes d'ici. »
Il sourit — un sourire fatigué, presque résigné. « On est cinquante-trois, Élise. Cinquante-trois. T'as fait le calcul. »
Elle n'avait pas fait le calcul. Elle n'avait pas voulu le faire. Mais il avait raison : le sérum qu'il avait dans les veines était le dernier lot. S'il mourait, il ne restait plus rien. Plus aucun espoir.
Elle se tourna vers Marcel, vers Alfred, vers les passagers. Sa voix résonna dans le silence du tunnel.
« On va forcer cette porte. Avec tout ce qu'on a. Mains, pieds, outils — tout ce qu'on peut trouver. Et si ça ne suffit pas, on enverra le signal. Mais on ne reste pas là à attendre de mourir. »
Pour la première fois depuis des heures, quelqu'un — une femme au fond du wagon, celle dont le mari était mort dans la rixe — hocha la tête.
« Qu'est-ce qu'on attend ? »
Élise saisit un pied-de-biche dans la réserve. Elle se dirigea vers le wagon 4, suivie de Marcel et de deux autres. Alfred resta en arrière, téléphone à la main, prêt à envoyer le signal si elle échouait.
Elle savait qu'il le ferait. Elle savait qu'elle ne pourrait pas l'en empêcher.
Elle espérait seulement qu'il ne serait pas trop tard.
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