La Peste du Tunnel
Lire le chapitre 28: The Signal
Marcel avait les mains à plat contre le panneau métallique, l’oreille collée à la paroi, comme s’il pouvait entendre le courant circuler dans les câbles morts. Autour de lui, la lumière des lampes frontales dessinait des cônes poussiéreux dans l’obscurité croissante du wagon technique. L’air devenait lourd, chargé d’une chaleur humide et d’une odeur de sueur et de peur.
« Il y a quelque chose, » murmura-t-il soudain.
Élise s’approcha, son souffle court. Depuis la distribution du sérum dilué, elle avait perdu la notion du temps. Les visages des passagers défilaient dans sa mémoire comme des cartes mal battues : ceux qui avaient souri en recevant leur dose, ceux qui avaient pleuré, ceux qui avaient exigé plus.
« Quoi, exactement ? » demanda-t-elle.
Marcel se releva, frotta ses doigts crasseux sur son pantalon. « Une ligne de secours. Elle court sous le plancher du wagon trois. Elle est alimentée par une batterie de réserve indépendante, pour les systèmes de signalisation d’urgence. Si on peut la brancher sur le transmetteur morse du poste de conduite… »
« Le transmetteur est mort, » coupa Antoine depuis le fond du wagon. Il était avachi contre une armoire métallique, le visage gris, des cernes violacés sous les yeux. Sa main droite tremblait légèrement, et Élise remarqua qu’il la tenait serrée contre sa poitrine.
« Le transmetteur principal, oui. Mais le poste de secours du wagon technique a son propre émetteur, » insista Marcel. « Il est prévu pour les situations où le poste de conduite est inaccessible. Il ne fonctionne qu’en code, pas en vocal, mais si on peut y injecter le courant de la batterie de réserve… »
« Il y a une antenne en surface qui écoute ce code ? » demanda Élise.
Marcel haussa les épaules. « Le code est enregistré dans le système de maintenance du tunnel. Si on peut émettre la séquence d’urgence, ils recevront la signature. »
« Alors fais-le, » dit Alfred. Il se tenait à la porte du wagon, les bras croisés, son regard plein d’une ferveur que Élise trouva presque inquiétante. « Envoie le signal. »
Marcel ne répondit pas. Il s’accroupit déjà, soulevant une plaque métallique du plancher, révélant un enchevêtrement de câbles recouverts de poussière. Ses mains se déplacèrent avec une précision étonnante, testant des connexions, grattant l’isolant, reliant des fils nus entre eux.
L’air semblait se raréfier de minute en minute. Élise regarda sa montre : la réserve d’oxygène estimée était presque épuisée. Le micro-dosage du sérum avait stabilisé les malades, mais nul ne savait combien de temps ils tiendraient si la ventilation ne reprenait pas.
« J’ai un contact. » Marcel se redressa, les mains tremblantes. Autour de lui, une petite console encastrée dans la paroi du wagon s’était mise à clignoter, un témoin vert pulsant faiblement comme un cœur convalescent.
Tous retenaient leur souffle.
Il fallut patienter encore vingt interminables minutes pour comprendre le problème.
« Ça ne passe pas, » murmura Marcel. Il avait les doigts crispés sur la console, recomposant la séquence pour la cinquième fois. Le signal morse s’affichait sur un petit écran cristal, codé et simple, mais rien ne répondait. « Les relais intermédiaires doivent être hors tension. Il y a une coupure physique quelque part entre nous et la surface. »
Alfred s’avança, sa mâchoire serrée. « Il n’y a pas une autre sortie ? Un conduit d’aération ? Un câble de télécom ? »
« Tout passe par les mêmes nœuds de relais. Ils sont morts, » dit Marcel en laissant tomber ses mains. « On ne peut pas émettre depuis ici. Le signal est coincé sous terre. »
Le silence qui suivit fut plus lourd que l’air. Élise vit le désespoir s’abattre sur le visage des quelques passagers qui s’étaient rassemblés à la porte, espérant entendre une bonne nouvelle. La femme au foulard jaune détourna son regard, pressant son enfant contre elle.
Élise fixa la console, son cerveau tournant à toute vitesse. Puis une idée la frappa, si brutale et si simple qu’elle en resta muette un instant.
« L’interphone, » dit-elle.
Marcel la regarda sans comprendre.
« Le système de sonorisation du train. Il fonctionne sur une boucle électrique indépendante, pour les annonces d’urgence en cas de panne de courant. Chaque wagon a des haut-parleurs dans les parois, des haut-parleurs qui projettent le son jusque dans la structure du tunnel. »
Antoine releva la tête, les yeux légèrement plissés. « Une vibration. »
« Exactement. » Élise se tourna vers Marcel. « Si on branche la batterie de réserve sur la sonorisation et qu’on émet une pulsation régulière à haute fréquence, les géophones du réseau de maintenance du tunnel – qui fonctionnent eux aussi sur batterie indépendante – pourraient capter la vibration. Ils écouteraient un signal à travers la roche et le béton. »
« Une pulsation répétitive, » murmura Marcel, le regard s’allumant. « Comme un marteau qu’on frapperait sur un rail. »
« Un code morse transmis non pas par l’électricité, mais par le son. »
Alfred hocha lentement la tête. « Et si quelqu’un écoute là-haut, il comprendra. »
« Il faut essayer. » Élise se tourna vers Marcel. « Combien de temps nous faut-il ? »
« À maintenir la pulsation assez longtemps pour qu’ils comprennent que ce n’est pas une anomalie naturelle ? Trois heures peut-être. La batterie tient à peine une heure de sonorisation continue. »
Il n’y avait pas de choix. Ils le firent.
Le son était insupportable. Un bourdonnement féroce à quelques centaines de hertz, rythmé en longues et courtes pulsations, qui résonnait dans chaque wagon comme un tambour de guerre. Les passagers se bouchaient les oreilles, les visages douloureux, mais personne ne protesta. Chaque battement était un cri vers le ciel.
Élise passa les cinquante premières minutes dans le wagon technique, à observer Marcel ajuster l’amplitude, réduire la puissance pour économiser la batterie, puis l’augmenter par accès de désespoir. Son cœur seguía martelant dans sa poitrine, chacune de ses pulsations physique un besoin de croire.
Elle se déplaça brièvement pour vérifier Agnès, la fille du saboteur. La petite était pâle, mais son front n’était plus brûlant. Le micro-dosage semblait contenir l’infection – sans la guérir. Elle avait bien tenu, malgré le chaos des dernières heures. Un miracle précaire.
Quand elle revint au wagon technique, Antoine avait la tête entre les mains.
« Je vais mourir ici, » dit-il sans lever les yeux.
Élise s’accroupit devant lui. « Non. Tant que nous avons une batterie qui pulse, nous avons une raison d’espérer. »
« Espérer quoi ? Que quelqu’un écoute ? » Il releva un visage émacié, les joues creuses, la peau parcheminée. « On a demandé de l’aide, et la seule réponse a été le silence. Nous sommes seuls sous la terre, Élise. »
À ce moment précis, dans un intervalle de silence entre deux pulsations du générateur de sons, une vibration différente s’éleva à travers la cloison.
Une pulsation. Une pause. Une double pulsation. Une pause. Une pulsation. Une pause. Une triple pulsation.
Marcel releva brusquement la tête.
« Qu’est-ce que c’est ? » demanda Élise.
Marcel écouta encore, puis ses doigts se mirent à trembler sur la console.
« C’est un réponse. Une réponse depuis la surface. » Il recompta les battements. « S-E-C-O-U-R-S-E-V-I-T-E… »
Un grondement s’éleva dans le tunnel, un son différent du pulsateur, quelque chose de profond et de mécanique. Des secousses légères firent vibrer les rails sous les roues du train, un roulement lointain qui approchait.
« Ils ont entendu, » murmura Marcel, la voix étranglée par l’émotion. « Ils viennent. »
La sonnerie sourde qui suivit n’était pas un message : c’était un signal plus fort, clair, numérique, diffusé par les haut-parleurs du train lui-même.
Un message texte s’afficha sur la petite console de secours que Marcel avait ramenée à la vie :
« ÉQUIPE CAVE SECOURS EN ROUTE. ARRIVÉE ESTIMÉE À VOTRE POSITION : 20 HEURES. MAINTENEZ VOS SYSTÈMES DE SURVIE. »
Vingt heures.
Les visages qui avaient fendu dans un sourire se figèrent. Vingt heures sans ventilation, avec une batterie moribonde portant à peine un son continu, avec des passagers affamés et le sérum qui ne guérissait que ralentissait la mort.
Le message résonna une seconde fois, comme pour confirmer, puis tout retomba dans le silence, laissant leur petit espoir chauve et mourant face à un délai qui exigeait l’impossible.
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