La Peste du Tunnel
Lire le chapitre 29: The Last Night
La nuit tombait sur le tunnel comme un couvercle de plomb.
Élise sentit d'abord le changement dans l'air lui-même — plus lourd, plus stagnant — puis le grattement électrique mourut dans les haut-parleurs, et la lumière des plafonniers baissa en une longue agonie jaune avant de s'éteindre complètement. Le noir était total, absolu, une encre qui semblait avaler jusqu'au souvenir de la lumière.
Autour d'elle, les passagers laissèrent échapper un murmure collectif, puis plus rien. Le silence qui suivit était pire que tous les cris qu'ils avaient poussés depuis le début. Le train ne vibrait plus. Les systèmes de ventilation s'étaient tus, et avec eux, la dernière illusion que le monde extérieur existait encore.
Quelqu'un craqua une allumette. Une flamme minuscule dansa, révélant des visages creusés, des yeux trop brillants. Marcel avait retrouvé une boîte de bougies dans ses réserves techniques, et bientôt une demi-douzaine de cierges furent allumés, disposés sur les sièges comme de pitoyables autels d'une religion déjà morte.
Élise se leva, ses articulations protestant contre les heures d'immobilité. Sa montre indiquait dix-neuf heures quarante-cinq sur la surface. Dans le tunnel, le temps n'existait plus que comme une dette qu'ils ne pourraient jamais rembourser.
« Dix-neuf heures, dit-elle à voix haute pour ceux qui pouvaient l'entendre. Dix-neuf heures avant que l'équipe de secours n'arrive. Nous avons de l'air pour huit, peut-être neuf. »
Les mots tombèrent sans effet, absorbés par la pénombre et le désespoir. Personne ne pleura. Personne ne cria. C'était pire : les passagers semblaient avoir accepté quelque chose qu'Élise refusait encore de nommer.
Elle trouva Antoine dans le compartiment transformé en laboratoire, penché sur une table éclairée par deux téléphones portables dont les batteries agonisaient. Ses mains tremblaient — plus de froid que de maladie, enfin, elle l'espérait — et il fixait une boîte de Petri vide comme s'il pouvait en conjurer les secrets par la seule force de son regard.
« Nous pouvons synthétiser l'anticorps, murmura-t-il sans lever les yeux. Théoriquement. Le sérum que j'ai produit provenait de mon propre sang, de la réponse immunitaire que j'ai développée contre le virus. Mais la concentration est trop faible. Nous avons besoin d'un milieu de culture, d'un vecteur de réplication que je ne peux pas fabriquer avec trois tubes et une lampe à alcool. »
Élise s'assit en face de lui, sur une caisse retournée. La sueur perlait sur le front d'Antoine, malgré l'air froid qui commençait à se raréfier. Il était malade. Plus malade qu'il ne voulait l'admettre. Le virus qu'il produisait des anticorps contre était en train de le tuer, lentement, méthodiquement.
« Et si nous utilisions directement ton sang ? »
Antoine secoua la tête. « Le sérum dilué que nous avons distribué aux passagers les maintient en vie — pour l'instant. Mais une dose directe non diluée provoquerait une réaction cytotoxique massive. J'ai tenté de fractionner les protéines par précipitation saline, mais nous n'avons pas l'équipement... »
Il laissa sa phrase mourir. Le silence retomba, peuplé de respirations rauques et de toussements occasionnels.
Soudain, un bruit de pas précipités dans le couloir. Alfred apparut, son visage luisant à moitié éclairé par la bougie qu'il tenait. Sa démarche était fébrile, son regard parcourait la voiture comme s'il cherchait quelque chose — ou quelqu'un.
« Élise. Il faut activer la balise, maintenant. »
Elle se leva. « La réponse que nous avons reçue nous donne dix-neuf heures. La balise n'accélérera pas leur progression. »
« La balise est notre seule garantie qu'ils nous trouveront dans le noir. Les vibrations s'arrêteront dans une heure quand la batterie mourra. Sans signal, ils pourraient creuser au mauvais endroit. Nous serons morts d'asphyxie pendant qu'ils cherchent une carcasse vide. »
Antoine leva les yeux. « La balise utilise les données biométriques d'Élise. Sans son consentement, elle ne s'activera pas. »
Alfred ignora le médecin. Sa voix était douce, presque caressante. Élise n'était pas dupe : c'était la douceur de la croyance absolue, celle qui n'accepte aucune réfutation. « Tu as vu ce que ce virus fait aux gens. Tu sais que nous n'avons peut-être que quelques heures, pas dix-neuf. La balise nous donne une chance. Une seule. »
« Et si elle détourne les secouristes de notre position ? répondit Élise. Les vibrations les guident. Une balise biométrique déclencherait un protocole de sauvetage différent, plus long à organiser. Elle pourrait nous coûter du temps précieux. »
Alfred ouvrit la bouche pour répondre, mais une quinte de toux déchira sa gorge. Il s'appuya contre la paroi, le visage déformé par l'effort. Quand il reprit la parole, sa voix était plus rauque, et quelque chose dans son regard avait changé.
« Tu as peur, dit-il. Pas pour toi — pour ce qu'ils découvriront sur toi quand ils analyseront tes données. Ce que tu as fait avant. Les théories qu'ils ont tournées en dérision. Tu préfères risquer la mort de tout le monde plutôt que d'affronter ce que tes supérieurs penseront de toi. »
Le silence qui suivit était un précipice.
Élise entendit sa propre respiration, rapide, fragile. Alfred n'avait pas entièrement tort. Elle avait passé des années à défendre une théorie que personne ne voulait entendre. Si elle activait la balise, son identité serait transmise aux autorités, et avec elle, tout son dossier disciplinaire. On saurait qu'elle était là. On saurait pourquoi.
Mais ce n'était pas l'humiliation qui la retenait. C'était la certitude que la balise était la mauvaise solution.
« Regarde les visages autour de toi », dit-elle enfin, une main tendue vers la rame plongée dans la pénombre. « Ils commencent à perdre espoir. Si nous activons une balise dont le signal ne fonctionne que dans un rayon limité — alors que les secouristes dépendent des vibrations pour nous localiser — nous leur donnons une promesse que nous ne pouvons pas tenir. »
Alfred la fixa longtemps. Puis il hocha la tête, un mouvement sec et saccadé.
« Très bien. Mais quand l'air commencera à manquer sérieusement, je le ferai de moi-même. Sans ton consentement. »
Il tourna les talons et disparut dans le couloir sombre.
Antoine laissa échapper un souffle qu'il avait probablement retenu depuis le début de la conversation. « Il est sérieux. Il activera cette balise avec force s'il le faut. »
« Je sais. » Élise s'assit, le poids de la journée l'écrasant comme une chape. « D'ici là, nous avons peut-être encore une heure avant que l'air nous donne des maux de tête sérieux. Concentrons-nous sur le sérum. »
Ils travaillèrent en silence, dans la faible lueur des téléphones expirants. Antoine lui montra le protocole : précipitation des globules rouges, séparation du plasma, tentative de concentration des immunoglobulines par évaporation contrôlée. C'était de l'écriture, pas de la science. Chaque étape donnait un résultat imprécis, inutilisable.
La troisième tentative échoua avec un bruit humide et dégoûtant. Antoine lâcha l'éprouvette, et le liquide rosâtre se répandit sur la table, emportant avec lui les dernières heures de leur espoir.
« C'est inutile, murmura-t-il. Sans milieu de culture, sans centrifugeuse adaptée, je ne peux pas produire assez d'anticorps pour traiter cinquante-trois personnes. Mon propre système immunitaire faiblit. Dans quelques heures, je ne produirai même plus assez de sérum pour moi-même. »
Sa voix n'était plus celle du médecin confiant. C'était celle d'un homme qui comptait ses dernières heures en battements de cœur.
Élise resta silencieuse. Autour d'eux, les passagers s'étaient regroupés par familles, par amitiés improvisées, cherchant la chaleur des corps dans le froid qui montait de la structure métallique du wagon. Agnès, la petite fille malade, dormait contre la poitrine de son père, sa respiration laborieuse mais régulière. Dans la pénombre, Élise crut voir la main de son père se resserrer sur le bras de l'enfant — un geste inconscient, désespéré, d'une tendresse dévastatrice.
Elle se détourna. Elle ne pouvait pas se permettre de les voir comme des êtres humains, pas maintenant. Ils étaient ses patients. Sa responsabilité. Si elle commençait à les aimer, elle ne pourrait plus faire les choix qu'ils exigeaient.
« Nous n'abandonnons pas », dit-elle, sa voix plus ferme qu'elle ne se sentait. « Les secouristes arrivent. Il nous reste de l'air. Nous avons micro-dosé tout le monde. Nous tenons. »
Antoine la regarda, son visage creusé par la fièvre et l'épuisement. Il allait dire quelque chose — une objection, une consolation, un adieu peut-être — quand un bruit les fit tous sursauter.
Cela venait de la voiture-restaurant, là où la rame rejoignait les wagons de queue. Un bruit métallique, comme un grattement. Régulier. Insistant.
Un passager se leva, une bougie à la main. « C'est moi ou c'est... quelqu'un qui creuse ? »
Élise retint son souffle. Ce n'était pas un grattement, comprit-elle après quelques secondes. C'était des coups.
Des coups rythmés. Un message. Venant de l'autre côté de la paroi du tunnel.
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