La Peste du Tunnel
Lire le chapitre 4: The Kitchen's Secret
La cuisine du train était une boîte de métal trop étroite, hérissée de plaques chauffantes qui grondaient dans l’obscurité. Alfred, vingt-deux ans, les bras rougis jusqu’aux coudes, poussait un chariot de plateaux en aluminium quand un bruit sourd lui fit lever la tête. Quelque chose avait bougé dans la réserve, de l’autre côté du rideau de plastique.
Il posa le chariot. Le train était à l’arrêt depuis près d’une heure, coincé sous la Manche, et le chef cuisinier était monté voir ce qui se passait en tête de rame. Alfred se retrouvait seul avec les carcasses de poulet et le frigo à vin.
— Hé ? appela-t-il, la voix étranglée par le ronron des ventilateurs.
Pas de réponse. Juste un autre choc, plus lourd. Comme si quelqu’un frappait du poing contre une caisse.
Alfred écarta le rideau. Dans la pénombre, sur une étagère métallique réservée aux réserves de champagne, un carton de livraison avait basculé. Le couvercle, mal scellé, bâillait. Une odeur âcre, viandeuse et sucrée à la fois, s’en échappait. Il s’approcha, le cœur cognant contre ses côtes.
À l’intérieur, un lac de chair sombre et luisante. Des ailes. Des membranes tendues entre les doigts. Des têtes de chauve-souris, les yeux révulsés, les crocs minuscules encore visibles sous la lèvre retroussée.
Alfred recula d’un pas, la nausée au fond de la gorge. Du bat. De la viande de chauve-souris. Sur un Eurostar.
Il connaissait la marchandise. Il connaissait le sang qui coulait dans les veines du trafic. Son père avait contracté une dette auprès de certains hommes à Calais, des hommes qui faisaient passer du « frais » sous le tunnel sans passer par les douanes. Alfred servait de coursier discret depuis un an. Il ne posait pas de questions. Il payait.
Mais ce carton-là n’était pas destiné à la vente. Il était marqué d’une étiquette blanche, imprimée à la main : *DR. N — LIVRAISON PRIORITAIRE*.
La caisse s’était ouverte en tombant. Une partie de la marchandise avait glissé, dégoulinant sur le sol en une flaque visqueuse, mêlant sang et jus de viande. Alfred regarda ses mains. Il y avait une entaille sur son pouce droit, qu’il s’était faite en tranchant des citrons plus tôt. La coupure était à vif, rouge.
Il ne savait pas s’il avait touché le sang. Il ne savait pas si ça comptait.
Il savait une chose : si les douaniers trouvaient cette caisse, ou si le chef la trouvait, il perdrait son poste. Et si les hommes de Calais apprenaient que la caisse s’était ouverte *pendant son service*, ils considéreraient ça comme une faute. Une dette de plus. Une dette qu’il ne pourrait jamais rembourser.
Alfred attrapa un torchon, épongea la flaque, poussa la viande dans le carton d’un geste brusque, referma le couvercle. Il prit du ruban adhésif sous l’évier, scella le tout en trois bandes épaisses. Puis il rangea la caisse au fond de la réserve, sous une pile de sacs de pommes de terre, dans l’angle le plus sombre. Il jeta le torchon dans la poubelle, se lava les mains au savon industriel, se frotta le pouce jusqu’à ce que la peau devienne rouge.
Ça brûlait.
Il remonta son pantalon, secoua la tête, et retourna à ses plateaux. Les passagers allaient avoir faim. Ils allaient tous avoir faim, et personne ne savait encore qu’ils étaient pris au piège sous la mer.
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Dans la voiture 4, Élise avait cessé de frapper aux portes. Le train était calme, d’un calme malsain, entrecoupé de murmures et de sanglots étouffés. Les haut-parleurs avaient annoncé des « vérifications techniques ». Personne n’y croyait.
Elle avait trouvé Marcel dans le poste de pilotage du train, un réduit étroit derrière le bar de queue, où il pianotait sur une tablette. Il leva les yeux quand elle entra, et elle vit qu’il était épuisé. Les cernes creusaient ses orbites comme des tranchées.
— Docteur Fournier, soupira-t-il. Je vous ai déjà dit que je ne pouvais pas vous laisser accéder au corps.
— Je ne vous demande pas de me laisser le toucher.
— Alors quoi ?
Elle sortit de sa poche une liste manuscrite, froissée, sur laquelle elle avait noté les noms des passagers de la voiture 12. Marcel fronça les sourcils.
— Qu’est-ce que c’est que ça ?
— Les occupants du wagon où l’homme est mort. Je les ai relevés sur les listes d’embarquement que le contrôleur garde dans sa sacoche. Vous voyez cette femme, à la place 27 ? Elle est montée avec lui à Paris.
Marcel parcourut la liste. Son doigt s’arrêta sur un nom.
— Vous voulez fouiller ses affaires. Sans mandat.
— Je veux voir de quoi il est mort, Marcel. Pas par curiosité. Par nécessité. S’il s’agit d’une infection, le temps que vous passez à protéger vos procédures, c’est le temps que le pathogène utilise pour se propager. Vous avez vu la femme dans la voiture 6, celle qui toussait ? Moi, je l’ai vue.
Marcel passa une main sur sa bouche. Il consulta sa tablette, comme si elle allait lui donner une réponse qu’il attendait. Puis il haussa les épaules.
— Le wagon 12 est bouclé. Le corps est encore dans le siège. Renaud a interdit qu’on le déplace, par « précaution ». Je peux vous laisser y entrer dix minutes, si vous promettez de ne toucher à rien d’autre que ses affaires.
Élise sentit son cœur battre plus vite.
— Je ne toucherai qu’à ses affaires.
— Il s’appelait Marc Lefèvre. Chef d’entreprise. Allait à Londres pour un congrès de pharmaceutique.
Élise plissa les yeux.
— Pharmaceutique. Intéressant.
Marcel lui tendit une clé magnétique.
— Dix minutes. Si quelqu’un vous voit, je ne vous connais pas.
Elle attrapa la clé et sortit, fendant le couloir étroit pendant que le train vibrait sourdement sous les pieds.
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Le wagon 12 était vide, à l’exception du corps affalé dans le siège 34, face à la vitre noire du tunnel. La couverture que quelqu’un avait jetée sur lui avait glissé, révélant un visage aux yeux mi-clos, aux lèvres bleuies. Élise écarta la couverture d’un geste rapide et examina la peau de son cou.
L’éruption était toujours là, lisse et lie-de-vin, comme des taches de naissance survenues en quelques heures. Elle n’avait jamais vu ce motif. Les hémorragies sous-cutanées ne suivaient pas ces lignes-là.
Elle se força à détourner le regard. Le sac de Marc Lefèvre était dans le casier à bagages au-dessus de son siège. Un cuir élégant, coûteux. Elle l’ouvrit d’une main ferme.
À l’intérieur : un ordinateur, une pochette de documents, une trousse de toilette, un passeport. Des papiers d’identité, une carte de crédit. Un téléphone, verrouillé.
Mais sous l’ordinateur, elle trouva une enveloppe kraft, non scellée. À l’intérieur, une feuille de papier pliée en trois. Une liste de noms, écrite à la main, avec des dates et des adresses.
Lagny-sur-Marne. Elle reconnut le nom tout de suite. C’était la ville où le foyer initial avait été signalé, selon les notes de son courriel volé. Mais cette liste datait de six jours avant l’éclosion officielle.
Les noms étaient au nombre de huit. Tous des hommes, tous âgés de quarante à soixante ans. À la fin de la liste, une annotation au stylo rouge : *contact établi. Échantillon prélevé. Positif au test H2N9 ?* La question était soulignée trois fois.
H2N9. Élise connaissait cette souche. Elle l’avait étudiée deux ans plus tôt, dans un laboratoire de biosécurité de Lyon. Une grippe aviaire hybride, jamais étendue à l’homme. C’était censé être impossible.
Elle feuilleta rapidement le reste des documents. Une facture d’un laboratoire privé, basé à Anvers. Un nom de société : *Orchid Biotiques*. Un virement bancaire de 40 000 euros, effectué trois jours plus tôt.
Elle plia la feuille et la glissa dans sa poche.
Quand elle sortit du wagon, le couloir était sombre et désert. Les lumières d’urgence avaient pris le relais, diffusant une lueur orange sale. Elle se dirigeait vers la voiture 4 quand elle entendit, à travers la cloison, la voix d’Alfred s’élever du poste de commande. Il parlait fort, en allemand hésitant, visiblement au téléphone.
— Nein, nein, je l’ai fait, disait-il. La caisse, elle est intacte. Personne n’a rien vu. Non, je vous jure, tout va bien.
Une pause. Sa voix se brisa légèrement.
— Écoutez, je ne peux pas ouvrir maintenant. On est coincés. Vous comprenez ?
Un autre silence. Puis, plus bas, presque un murmure.
— Oui, je vous appellerai dès qu’on est sortis. Merci.
Il raccrocha. Élise resta immobile un instant, la main sur la poche où la lettre froissait l’étoffe. H2N9. Viande de chauve-souris. Un laboratoire à Anvers. Et un garçon de cuisine qui faisait des livraisons pour des inconnus sous un tunnel scellé.
Elle prit une inspiration.
Elle se retourna et poussa la porte du poste de commande.
Alfred leva les yeux, blême, les yeux écarquillés d’un animal pris dans les phares. Sur sa main droite, la coupure à vif sur le pouce était maintenant entourée d’une rougeur qui montait le long de son index.
— Docteur, bafouilla-t-il. Je ne savais pas que vous étiez là.
Élise regarda sa main. Puis son visage.
— Moi non plus, dit-elle. Pas jusqu’à maintenant.