La Peste du Tunnel
Lire le chapitre 31: A Ray of Hope
La femme s’appelait Nadia Kessler. Elle avait les yeux cernés jusqu’aux tempes, les cheveux gras collés en mèches grises, et elle tenait contre sa poitrine un sac en toile qui semblait contenir tout ce qu’elle possédait. Elle parlait vite, comme si chaque phrase devait rattraper les heures perdues dans ce compartiment caché derrière la paroi du wagon-restaurant.
— Le vaccin n’est pas un vaccin, disait-elle en déballant des fioles enveloppées dans du papier buvard. C’est un anticorps monoclonal. Une copie synthétique de l’anticorps que produit un survivant naturel. Le patron, il l’a développé à partir du sang de son propre fils, qui a survécu à la souche initiale en 2027. Mais ils ont modifié la souche pour qu’elle résiste à l’anticorps. Pourquoi ? Pour vendre le rappel. Je l’ai découvert en fouillant les serveurs.
Élise écoutait, le dos contre la paroi métallique, les jambes engourdies par l’air raréfié. Antoine était assis en face d’elle, blême, les mains tremblantes. Il avait les joues creuses et les lèvres bleutées. Il écoutait aussi, mais ses yeux allaient de Nadia aux fioles, comme un naufragé qui découvre une voile.
— Cette fiole, dit Nadia en en levant une à la lumière de la lampe torche, contient la version stable. La souche non modifiée. L’anticorps qui marche. Il nous faut du sang frais d’un infecté pour l’amplifier. Du sang vivant, avec la protéine active. Le sang des passagers malades ne conviendra pas — ils ont déjà la souche mutée. Mais toi, Antoine, tu as la souche originale dans le sang. Celle que tu t’es injectée pour te protéger.
Antoine ouvrit la bouche, la referma. Il regarda ses propres veines, comme s’il venait de les voir pour la première fois.
— La souche que je me suis injectée, murmura-t-il. La souche du laboratoire. La souche originale.
— Oui. Et ton corps produit encore l’anticorps de base. Si on prélève ton sang, qu’on le mélange avec la culture de la fiole, on obtient un sérum qui neutralise la souche mutée. Il le faut. Tenez, dit-elle en tendant la fiole à Élise. C’est la clé. La vraie.
Élise prit la fiole. Le verre était froid, presque tiède sous ses doigts glacés. Elle l’examina sous la lampe. Un liquide clair, semblable à de l’eau. Mais elle savait que ce liquide contenait des années de recherche, des milliards en brevets, et le destin de cinquante-trois personnes dans ce tunnel.
— Pourquoi tu te cachais ? demanda Élise. Pourquoi ne pas nous l’avoir dit plus tôt ?
Nadia baissa les yeux. Elle semblait soudain très petite dans le compartiment exigu.
— Parce que j’avais peur. Pas de vous. D’eux. Renaud n’était pas seul. Ils ont des agents partout. Je ne savais pas qui, dans ce train, était à eux. J’ai attendu. J’ai écouté. J’ai vu comment vous vous êtes débrouillés, Élise. Comment vous avez tenu. Et quand j’ai entendu le cognement contre la paroi, j’ai su que le temps était venu. Je devais parler.
— Le cognement ? demanda Antoine. D’où venait-il ?
— Je ne sais pas. Mais il a arrêté il y a deux heures. Je n’ai pas pu le savoir.
Le silence retomba dans le compartiment. Les respirations étaient courtes, sifflantes. L’air devenait rare. Élise le sentait dans sa poitrine, comme un poids qui s’installe. Elle regarda Antoine.
— On peut le faire ? demanda-t-elle. Amplifier ce sérum ?
— Il faut un environnement stérile. De la chaleur. De la lumière. Nous n’avons rien de tout cela, dit-il en regardant autour de lui. Mais peut-être… le four du wagon-restaurant fonctionne encore au gaz. La cuve de fermentation est intacte. Il suffirait de maintenir une température constante.
— Combien de temps ? demanda Élise.
— Quatre heures. Peut-être cinq. Et il faut que je sois en état de donner du sang.
Élise regarda ses mains. Elles étaient si fines qu’on voyait les tendons. Il tenait à peine debout. Mais il n’y avait pas d’autre choix.
— On commence. Tout de suite.
Ils travaillèrent dans le wagon-restaurant, transformé en laboratoire improvisé. Marcel avait trouvé des lampes torches supplémentaires et les avait disposées autour de la cuve pour créer une lumière douce et constante. Nadia, méthode à la main, expliquait les dosages à Antoine pendant qu’Élise préparait le matériel : des seringues étirées, des compresses improvisées avec des draps propres, de l’eau bouillie pour stériliser.
Antoine s’assit contre la paroi, bras tendu, tandis qu’Élise cherchait la veine. Ses veines étaient fines, déshydratées.
— Désolé, murmura-t-il avec un sourire triste. Je ne suis plus très beau à voir.
— Tu es toujours beau, dit Élise sans lever les yeux. Ferme les yeux. Ça va piquer.
Elle enfonça l’aiguille. Le sang jaillit, sombre et épais, dans le tube. Antoine grimaça, retint sa respiration. Élise remplit trois tubes avant de retirer l’aiguille et de presser un morceau de tissu sur le point de ponction.
Nadia prit immédiatement les tubes et les mélangea avec le contenu de la fiole dans la cuve. La solution vira au rose pâle, puis se stabilisa. Elle couvrit la cuve d’un tissu propre et la plaça près de la cuisinière, où une petite flamme bleue maintenait une chaleur douce.
— C’est parti, dit-elle. Il faut attendre.
Le temps s’étira. Les lampes torches vacillèrent, certains piles mourant doucement. Marcel les remplaça par d’autres prises sur les passagers qui étaient encore assez lucides pour en avoir. Alfred était assis seul à l’autre bout du wagon, les yeux fixés sur l’obscurité au-delà des vitres noires. Il n’avait rien dit depuis la confession de Nadia. Il n’avait même pas bougé.
Élise s’approcha de lui.
— Alfred, dit-elle doucement. Tu veux bien nous aider ?
Il tourna lentement la tête vers elle. Ses yeux étaient secs, fixes.
— Tu me laisseras activer la balise ? demanda-t-il. Quand on aura distribué le sérum. Si le sérum marche. Tu me laisseras le faire ?
Élise s’accroupit en face de lui.
— Si le sérum marche, on n’aura peut-être pas besoin de la balise. On aura besoin d’un moyen de sortir d’ici. Mais je ne te promets rien. Je ne peux pas te promettre.
Alfred hocha la tête. Il ne dit rien. Ses mains étaient croisées sur ses genoux, les jointures blanches.
— Aide-moi à monter un poste de distribution, dit Élise. Près de la cuve. On va appeler les passagers un par un. Pas de mouvement de foule. Pas de panique.
Alfred se leva lentement, comme un homme qui porte un poids immense. Il la suivit sans un mot.
Ils appelèrent les passagers par petits groupes, d’abord les plus malades, ceux qui gisaient dans les couloirs, enveloppés dans des couvertures, le visage gris et les lèvres craquelées. La cuve avait produit une trentaine de doses, trouvant à peine assez pour tout le monde. Nadia avait calculé des micro-doses abusivement diluées pour que chacun en ait une part, même si elle devait être moins efficace.
Élise commença par Agnès.
La petite fille était blottie contre son père, qui la tenait dans ses bras. Ses yeux étaient fermés, ses lèvres bleutées. Son père, le visage mangé par des heures d’insomnie, regarda Élise avec un mélange de crainte et de faim.
— C’est la vraie ? demanda-t-il. Pas le breuvage ?
— C’est une vraie chance, dit Élise. Elle l’avale. Doucement.
Elle fit boire la dose à Agnès, une petite gorgée d’un liquide amer et froid. La fillette grimaça, puis retomba contre la poitrine de son père. Le silence s’étira. Le père la regardait, cherchant sur son visage une amélioration visible. Rien ne semblait changer.
— Ça met du temps, dit Élise. Ça peut mettre des heures. Mais ça marche. Cela va marcher.
Elle passa aux suivants. Les passagers formaient une file silencieuse, éclairée par une seule lampe torche posée sur une table. Certains étaient si faibles qu’ils devaient s’appuyer contre la paroi pour avancer. Élise et Alfred distribuaient les doses, une à une, sans précipitation. Antoine était allongé dans un coin, sous une couverture, le visage exsangue. Il avait refusé une dose pour lui-même.
— Je peux encore tenir, avait-il dit. Il faut les autres d’abord.
Le temps passait. Les lampes torches moururent une à une. Marcel les remplaça par des bougies qu’il avait trouvées dans les réserves du train, des petites flammes vacillantes qui faisaient danser les ombres sur les parois métalliques.
La distribution dura près de deux heures. Quand le dernier passager eut bu sa dose, Élise s’assit par terre, adossée à la paroi, les bras pendants, les yeux fermés. Elle était épuisée. Mais une veilleuse légère brûlait en elle : l’espoir.
Elle ouvrit les yeux.
Agnès se redressa.
La petite fille cligna des yeux, comme si elle venait d’émerger d’un rêve profond. Elle regarda autour d’elle, vit son père qui la fixait, et sourit faiblement.
— Papa, dit-elle d’une voix faible. J’ai soif.
Le père éclata en sanglots. Des sanglots secs et violents qui déchirèrent le silence. Il la serra contre lui, la berça, répétant son prénom comme une prière. Autour d’eux, d’autres passagers commencèrent à remuer. Certains ouvrirent les yeux, s’assirent, toussèrent. Le gris de leurs visages s’effaçait lentement, remplacé par une nuance plus rosée. Plus vivante.
Dans la pénombre, Élise vit Alfred se lever. Il s’approcha d’elle, la regarda longtemps.
— Tu as réussi, dit-il. Tu les as sauvés.
— Nous avons réussi. Vous aussi. Tout le monde.
— Et maintenant ? demanda Alfred.
Élise regarda la porte du tunnel. Toujours scellée. Immobile. La herse métallique n’avait pas bougé depuis des heures.
— On a guéri, dit-elle lentement. Mais on est toujours coincés ici. L’air va manquer dans environ six heures. La balise qui doit guider les secours est morte depuis deux heures. Nous n’avons plus aucun moyen de signaler notre position.
Elle se tut. Dans le silence, on entendait seulement les respirations qui devenaient plus libres, plus profondes. Quelques chuchotements. Quelqu’un, quelque part, riait doucement, incrédule.
— Retourner chez nous ? demanda une femme, blottie contre un homme qui avait retrouvé des couleurs. On pourra retourner chez nous, maintenant ?
Élise ne répondit pas. Elle regarda la porte scellée. Lourde. Silencieuse. Presque moqueuse.
Alfred s’accroupit près d’elle.
— On va le faire, dit-il. On va rentrer. Tous.
Il tendit la main. Élise la prit. La paume était large, chaude. Vivante.
Dehors, quelque part, très loin derrière les parois du tunnel, un grattement se fit à nouveau entendre. Faible. Régulier. Comme des doigts qui cherchent à entrer.
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