La Peste du Tunnel
Lire le chapitre 32: The Opening
Ils entendirent l’impact avant de le voir. Un choc sourd contre le métal, quelque part à l’avant du train, suivi d’un grincement long et douloureux. Les passagers, qui avaient retrouvé un semblant de vie après l’amélioration de leurs symptômes, se figèrent.
Élise échangea un regard avec Antoine, puis avec Nadia.
« C’est eux », murmura Nadia.
Alfred se leva d’un bond de son siège, son visage marqué par la fatigue et le défi. « Enfin. Je vais ouvrir le sas. »
« Attends », ordonna Élise en le retenant par le bras. « On ne sait pas ce qui les attend, ni eux ce qui nous attend. »
Il la repoussa brusquement. « Ça fait des heures qu’on attend. Si c’est une équipe de secours, on les accueille. S’ils sont armés, on négocie. Mais je ne reste pas assis dans le noir une minute de plus. »
Le grincement s’accentua. Un bruit de vérin hydraulique, puis de métal qui cède enfin. Le panneau d’accès d’urgence, situé au premier wagon, grinça comme une navire qui se déchire.
Les passagers se massèrent dans le couloir. Agnès s’accrochait au bras de son père. Marcel se tenait contre la vitre.
Élise vit la lumière avant les visages. Une lumière blanche, crue, artificielle, qui inonda le wagon comme une brèche dans une coque de navire.
Des silhouettes apparurent. Trois, quatre, six… dix hommes et femmes, entièrement recouverts de combinaisons blanches étanches, leurs visages dissimulés derrière des visières teintées. Ils portaient des caissons métalliques et des appareils de détection, pas du matériel médical conventionnel.
Containment.
Élise connaissait cette scène. Elle l’avait étudiée dans les protocoles d’urgences pandémiques, dans les plans de confinement de zones biologiques. La géométrie était toujours la même : équipement hermétique, pas un centimètre de peau exposée, aucune arme visible mais une présence écrasante, protectrice.
Le premier membre de l’équipe s’avança. La voix, déformée par le haut-parleur de la combinaison, résonna dans le wagon comme venue d’un autre monde.
« Ici le lieutenant Vasseur, unité de biosécurité du Commissariat à l’Énergie Atomique. Le train Neuf-Cent-Un est placé sous contrôle sanitaire immédiat. Personne ne bouge. Personne ne sort. Vous êtes tous considérés comme exposés à un agent pathogène de classe quatre. »
Les passagers échangèrent des regards terrifiés. Quelque chose se brisa chez eux, quelque chose que la maladie, le noir et le manque d’air n’avaient pas pu casser : l’espoir d’un retour.
Élise s’avança, seule, devant le groupe. Sa silhouette frêle se dressait devant la barrière de combinaisons blanches.
« Il y a soixante-trois personnes dans ce train. Toutes ont été infectées par un virus inventé par des laboratoires qui vont bien au-delà du CEA. Mais elles sont désormais stables. Nous avons produit un sérum efficace. Je suis le Dr Élise Fournier, épidémiologiste — »
Vasseur leva la main pour l’interrompre. « Je sais qui vous êtes, Dr Fournier. Je sais également ce que vous avez fait pour perdre votre accréditation. Vos théories sur les origines intentionnelles des pandémies ont trouvé peu d’écho dans la communauté scientifique. Dans le contexte actuel… » Il s’arrêta, sa visière reflétant la lumière crue. « Elles ont trouvé un écho déplaisant. »
Antoine s’approcha, chancelant. Son visage était livide, ses yeux cernés de mauve. Il dut s’appuyer sur un siège pour ne pas tomber.
« La présence d’une équipe de biosécurité mécanisée pour un événement qui a tout l’air d’un accident de train… » Il rit, une toux sèche secoua son torse. « Vous ne venez pas sauver. Vous venez vérifier que tout est calfeutré. »
Vasseur ne répondit pas. Il fit signe à deux de ses collègues, qui déployèrent un périmètre de détection laser autour du sas ouvert.
Élise sentit le sol se dérober sous elle. Le calfeutrage. La mise en quarantaine définitive. Un wagon entier, scellé pour des années, sacrifié au nom de la sécurité publique.
Sa voix, pourtant, ne trembla pas.
« Lieutenant, si vous nous scellez ici, vous nous condamnez à mort. Nos nanoréserves d’oxygène tiennent moins de huit heures avec les générateurs d’appoint. Le sérum que nous avons produit est efficace, mais instable. Il ne tiendra pas plus d’une journée à température ambiante. »
Elle fit un pas de plus vers la ligne de lumière.
« Je vous propose un marché. Vous injectez notre sérum à deux volontaires dans votre équipe, et vous observez. Si les anticorps neutralisent l’antigène que vous porterez en eux — parce que vous êtes déjà contaminés, lieutenant, vous l’êtes tous, depuis que vous avez ouvert ce sas — vous comprendrez que nous disposons d’un remède. Pas d’un vaccin. D’un remède. Et nous sommes la preuve vivante qu’il fonctionne. »
Un silence. On entendait le vrombissement des ventilateurs dans les combinaisons. Sur son promontoire, Alfred arpentait le couloir, les mâchoires serrées. Nadia se tenait dans l’ombre d’une porte, son visage indéchiffrable.
Vasseur fit un pas vers Élise. Sa visière ne reflétait que la lumière.
« Vos anticorps, s’ils existent, doivent être documentés. Ils doivent être validés par une chaîne d’approbation. Un remède non contrôlé dans un cas de niveau quatre… C’est un risque inacceptable. »
Élise le contempla, puis elle sourit. Un sourire dur, froid, comme le métal des tunnels.
« Alors c’est bien que nous ayons encore une heure d’air pour vous prouver que le risque acceptable est l’alternative. Posez vos caissons, lieutenant. Installez votre labo portable. Et testez-nous sur-le-champ. Vous aurez vos documents quand vous saurez que nous sommes la solution, pas la contamination. »
Elle croisa les bras. Derrière elle, les passagers retenaient leur souffle.
Vasseur sembla hésiter. Il tourna la tête vers ses collègues, échangea quelques mots inaudibles. Puis il fixa Élise de nouveau.
« Nous verrons. »
Il baissa sa visière d’un cran. Le visage humain, fatigué, apparut dans le cadre blanc.
« Mais ce n’est pas une négociation. C’est un délai. »
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