La Peste du Tunnel
Lire le chapitre 5: Closed Doors
Le convoi s’immobilisa dans un grincement de métal qui fit vibrer le plancher sous leurs pieds. Élise redressa la tête, interrompue au milieu de la phrase qu’elle s’apprêtait à adresser à Alfred. Le garçon de cuisine blêmit, la main toujours serrée autour de son téléphone.
— Ce n’était pas le plan, murmura-t-il.
Elle n’eut pas le temps de lui demander de préciser. Un cri déchira l’air du wagon voisin, suivi d’un fracas de verre brisé et d’une cascade de voix paniquées. Élise bondit vers la porte coulissante, Alfred sur les talons.
Au bout du couloir, une femme en tailleur bleu marine était affalée contre la paroi vitrée, les mains crispées sur sa gorge. Elle hoquetait, le visage écarlate, des spasmes violents secouant ses épaules. Autour d’elle, une dizaine de passagers s’étaient écartés en arc de cercle, certains hurlant, d’autres filmant avec leurs téléphones.
— Reculez ! cria Élise. Tout le monde recule.
Elle se fraya un passage à coups d’épaules, ignorant les protestations. La femme tombait déjà à genoux quand Élise l’attrapa sous les bras. La peau de son cou était brûlante, moite, et des veines sombres dessinaient un réseau inquiétant sous la clavicule.
— Elle a parlé au mort, gémit une voix dans la foule. Je l’ai vue, tout à l’heure, elle discutait avec lui avant qu’il s’écroule.
Un murmure de terreur parcourut le wagon.
— C’est contagieux. Elle va tous nous tuer !
La panique prit forme dans les yeux de chacun. Un homme en chemise blanche serra sa femme contre lui, le visage tordu de rage désignée.
— Faut la débarquer. Tout de suite. Laissez-la dans le tunnel si vous devez, mais sortez-la d’ici.
— Oui ! L’isolez ! Des voix s’élevèrent de toutes parts, un grondement qui enflait.
Élise s’agenouilla près de la femme, deux doigts sur sa gorge. La chaleur sous la peau l’inquiéta : fièvre fulgurante. La convulsion se calmait, mais la respiration restait sifflante et irrégulière.
— Son nom, dit Élise en se tournant vers l’assemblée. Qui la connaît ?
Un garçon d’une vingtaine d’années leva une main tremblante.
— Sarah. Elle s’appelle Sarah. Elle était juste à côté de moi au bar, tout à l’heure. Elle a pris un verre avec le type qui… celui qui est mort.
— Vous l’avez vue toucher le même verre ? demanda Élise.
— Non, mais elle m’a dit qu’il avait éternué sur elle. Qu’il s’était excusé.
Le silence qui suivit fut plus lourd qu’un cri. Élise sentit son propre pouls s’accélérer. Un éternuement. Un simple contact de gouttelettes. Si le pathogène se transmettait par aérosol à courte distance, l’isolement d’un seul homme ne suffirait pas.
— Voilà, vous l’avez entendu ! lança l’homme en chemise blanche. Elle est contaminée. Faut l’enfermer, elle et le corps. Le reste du train doit être nettoyé.
— Personne n’enferme personne, rétorqua Élise en se relevant. Nous n’avons aucune idée de son état exact. Ce que nous savons, en revanche, c’est que la panique tue plus sûrement que n’importe quel virus.
Elle écarta une mèche de cheveux collée au front de Sarah. Une éruption cutanée rosâtre commençait à poindre le long de sa mâchoire. Identique au mort.
— Marcel ! appela-t-elle en avisant le chef de train qui s’approchait en courant du fond du wagon, son talkie-walkie dégainé. Le wagon-restaurant, celui qui est vide, là, à deux portes. On peut le condamner, l’isoler ?
Marcel s’immobilisa devant elle, le souffle court. La lueur des veilleuses de secours creusait son visage.
— L’isolation ? On a une cuisine, des réserves. Mais si on l’ouvre comme zone de quarantaine, on perd l’accès aux machines de climatisation du wagon de tête. C’est là que se trouvent les manettes de secours.
— Et vous croyez vraiment qu’on pourra encore actionner quoi que ce soit ? demanda Élise. Le tunnel est scellé. Les seules issues sont les portes de service, et le commandement central les a verrouillées. Faites-moi confiance : isoler les malades est notre seule carte.
Un passager, un colosse au crâne rasé, s’avança jusqu’à la toucher du doigt.
— Et qui vous dit qu’on vous laisse faire, nous ? Vous débarquez d’où, vous, avec vos grands airs ?
— Elle est médecin, intervint Marcel malgré ses hésitations. Elle a été appelée par la direction sanitaire. Si vous voulez vous plaindre, adressez-vous au commandement central.
Le colosse parut hésiter, mais l’argument fit son chemin dans l’assemblée. Élise saisit la main de Marcel.
— Combien de wagons avant le restaurant ?
— Trois. Mais faut traverser le wagon où le premier type est mort.
— On évitera. On passe par la galerie de service du côté gauche. Alfred connaît le passage, il m’a montré.
Au fond du couloir, Alfred tressaillit lorsqu’elle le chercha du regard. Elle perçut à sa posture une frayeur qu’il tentait de masquer. Sa main blessée, qu’il serrait contre son torse, était visible sous la manche.
— Par ici, murmura-t-il en s’engageant dans une porte dérobée.
Ils portèrent Sarah à travers le passage étroit, la jeune femme à moitié consciente suspendue entre deux passagers volontaires que Marcel avait désignés. Dans les wagons qu’ils traversaient, les regards se braquaient sur eux comme des projecteurs. Une femme âgée recula si vite qu’elle heurta une table, et son mari manqua de s’effondrer.
— On va pas les sortir, hein ? s’écria quelqu’un. On va pas les balancer dehors ?
— Restez calmes, répondit Marcel d’une voix qu’il espérait ferme. On centralise les soins, c’est tout.
Mais plus loin, une commotion s’élevait. Devant la porte du wagon 12, un couple bloquait le passage, deux enfants accrochés à leurs jambes. La femme, une rousse au teint livide, agitait un badge de presse.
— Le mort ! C’était notre ami ! On est passés chez lui à Lagny-sur-Marne, la semaine dernière, avec les enfants ! Vous devez nous dire ce qu’il a. Si c’est contagieux, nous aussi on l’a peut-être attrapé !
Élise s’arrêta net. Dans les mains tendues de la femme, elle vit les marbrures caractéristiques sur la peau des poignets. La femme les suivit du regard, les vit, et enfouit ses mains dans les plis de sa jupe avec un geste désespéré.
— Non, pas moi… c’est l’eczéma de mon fils, je vous jure.
Les enfants, l’un d’environ cinq ans, l’autre un peu plus âgé, levèrent vers leur mère deux visages pâles. Le plus jeune frotta son poignet contre sa joue, laissant apparaître une zone rougeâtre, humide.
Élise sentit le sol se dérober sous ses pieds. Le Lagny-sur-Marne de la liste du mort. Même commune, mêmes familles. Le virus ne s’était pas propagé au hasard : il avait été introduit, délibérément ou non, par quelqu’un qui venait déjà d’un foyer actif.
— Combien de temps êtes-vous restés chez lui ? demanda-t-elle en s’approchant du couple.
— Une journée. On a déjeuné. Le lendemain, il est parti pour Paris. Mais il avait l’air en pleine forme.
— Et le cratère de bat. Vous en avez mangé ?
L’homme, le mari, fronça les sourcils.
— Quoi ?
— La viande. Vous avez mangé de la viande chez lui ?
— Du poulet. Un rôti de poulet.
Le mensonge était trop rapide, trop précis. Les yeux du mari s’enfuirent sur le côté. Élise savait désormais avec certitude : la famille était directement liée au contenu du caisson.
Elle se tourna vers Marcel.
— Ce couple et les enfants viennent avec nous. Zone de quarantaine élargie. Et nous allons avoir besoin de masques.
— On n’a qu’une réserve limitée. En cas d’incendie, pas de maladie.
— Alors réquisitionnez quelque chose. Des linges, des vêtements, n’importe quoi. Et que les passagers s’en fassent chacun un.
Dans l’embrasure de la porte du wagon suivant, Renaud se tenait immobile, mains croisées dans le dos. Son regard ne trahissait rien, mais Élise remarqua la crispation de sa mâchoire devant l’ampleur de la contamination. Elle lut dans ses yeux sombres quelque chose qu’elle n’avait encore vu chez personne à bord : une certitude. Il savait déjà que cette famille était infectée.
Il savait déjà.