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La Peste du Tunnel

Lire le chapitre 7: Marcel's Lie

La rumeur courut dans le wagon avant même que Marcel eût terminé sa phrase. Élise le vit à la porte du wagon-bar, micro à la main, le col de son uniforme trempé de sueur. Il répéta trois fois : « Nous faisons tout notre possible. » Puis il reposa le micro et s’effaça dans le couloir.

Elle le rattrapa au moment où il déverrouillait la porte des voitures de service.

— Monsieur Marcel.

Il sursauta, se retourna. Le visage gris, les cernes violacés.

— Docteur Fournier. Je n’ai rien à ajouter.

— Vous venez d’annoncer que le tunnel est verrouillé. Que les secours ne peuvent pas nous atteindre. C’est exact ?

— C’est ce que m’a transmis le poste de commandement de Coquelles, juste avant la coupure.

— Et les sorties de secours ? Les sas tous les trois cents mètres ?

Marcel cligna des yeux. Trop vite.

— Scellés. Consigne du préfet.

— Scellés comment ?

— Électroniquement. Il n’y a plus de courant sur la ligne de commande.

Élise inclina la tête, le dévisagea. Il ne soutint pas son regard. Il regardait ses mains, ses chaussures, l’horizon de métal derrière elle.

— Et le téléphone de secours ? dit-elle. La ligne filaire indépendante à chaque niche de sécurité.

Marcel ne répondit pas tout de suite. Dans le silence, le ronronnement de la ventilation sembla s’épaissir.

— Comment savez-vous cela ? demanda-t-il enfin.

— C’est mon travail de savoir comment les systèmes de confinement fonctionnent. Vous avez dit « scellés ». Vous avez dit « consigne du préfet ». Mais vous n’avez pas dit que la ligne filaire était coupée.

Il passa une main sur sa nuque. La sueur collait.

— Elle l’est.

— Vous l’avez vérifiée ?

Un temps. Un battement de cils.

— Oui.

Élise ne bougea pas. Elle le regarda mentir. Le mensonge était inscrit dans ce oui trop rapide, dans la façon dont il avait déjà tourné le buste vers la porte, dans la façon dont il ne la regardait pas.

— Quand ? demanda-t-elle.

— Quoi, quand ?

— Quand avez-vous vérifié ? Avant ou après l’annonce du préfet ?

Marcel entrouvrit la bouche, puis la referma. Il jeta un coup d’œil par-dessus l’épaule d’Élise, vers le wagon où des passagers collaient leurs visages à la vitre de la porte.

— Venez, dit-il à voix basse.

Il l’entraîna dans la voiture de service, ferma la porte derrière eux. L’air y était plus vicié, chargé d’une odeur d’huile chaude et de désinfectant bon marché. Marcel alluma une lampe de poche – la moitié de l’éclairage était morte, là aussi – et la braqua vers une niche dans la paroi.

Un téléphone mural. À cadran rotatif. Un boîtier métallique antichoc.

Il souleva le combiné, le colla à son oreille. Puis il le tendit à Élise.

Elle l’approcha de son oreille. Rien. Pas de tonalité. Pas de grésillement. Le silence absolu d’une ligne morte.

Elle raccrocha lentement.

— Vous saviez, dit-elle.

Marcel la dévisagea. Dans la pénombre, il semblait avoir vieilli de dix ans depuis le matin.

— J’ai essayé il y a deux heures. Juste après le premier mort.

— Et la ligne était déjà morte ?

— Oui.

— Alors vous avez annoncé que les secours étaient impossibles en sachant que le téléphone de secours ne fonctionnait pas.

Marcel se passa les deux mains sur le visage.

— Vous comprenez ce que cela veut dire ? dit-il. Le tunnel a son propre système de communication indépendant. Il est alimenté par des batteries de secours. Il ne peut pas tomber en panne sauf si quelqu’un le coupe volontairement.

Élise encaissa. Les pièces s’ajustaient - pas toutes, mais assez pour former un contour.

— Qui a coupé la ligne ? demanda-t-elle.

— Je n’en sais rien. Le poste de commandement a cessé de répondre il y a quarante minutes. Avant cela, j’ai réussi à joindre un sous-directeur de la sécurité qui m’a dit de garder tout le monde à bord et de ne pas ouvrir les portes » quoi qu'il arrive ». Puis plus rien.

— Qui vous a donné l’ordre de verrouiller les sas ?

Marcel détourna les yeux.

— Le même.

— Mais vous ne savez pas qui il est, au juste ?

— Sous-directeur Legrand. Je n’ai jamais eu affaire à lui directement. Il a dit que c’était une décision préfectorale, que le virus était en suspension dans le tunnel, qu’ouvrir les sas serait un suicide…

— Et vous l’avez cru.

Marcel haussa les épaules. Un geste las.

— C’est mon travail d’obéir aux directives. Je ne suis pas épidémiologiste.

— Non, dit Élise. Vous êtes le manager d’un train de deux cents personnes. Vous êtes la seule autorité civile entre eux et ça.

Elle désigna le combiné mort du menton.

Marcel regarda le téléphone. Il y avait quelque chose dans sa posture qui n’était pas de la peur, ni du calcul. Quelque chose de plus proche de la honte.

— Il y a autre chose, dit-il.

Élise attendit.

— Quelqu’un m’a appelé sur mon portable personnel. Juste après le premier décès. Une voix que je ne connaissais pas. Un homme. Il m’a dit que si j’entravais votre travail, ou si je fournissais des informations aux passagers sur les communications, il s’en prendrait à ma famille.

Le silence s’étira.

— Il a dit autre chose ?

Marcel ferma les yeux.

— Il a dit : « Le docteur Fournier saura ce qu’elle a à faire si elle veut sortir d’ici en vie. »

Élise resta parfaitement immobile. La phrase résonnait en elle comme un écho dans une caverne. Elle n’était pas là par hasard. Elle n’avait jamais été là par hasard. Mais entendre cette menace énoncée par un tiers - un homme qui ne connaissait pas son travail, qui ne savait rien d’elle, sinon qu’elle devait « savoir ce qu’elle avait à faire » - cela transformait sa paranoïa en certitude.

— Qu’est-ce que vous lui avez répondu ? demanda-t-elle.

— J’ai dit que je ferais ce qu’il faut.

— Vous lui avez parlé de moi ?

— Non. C’est lui qui a prononcé votre nom. Il savait déjà qui vous étiez. Ce que vous faisiez à bord.

Élise recula d’un pas. Son esprit tournait à toute vitesse. Quelqu’un, à l’extérieur, savait qu’elle était sur ce train. Quelqu’un avait payé - quarante mille euros - pour que quelque chose se passe ici. Quelqu’un avait choisi ce véhicule, ce trajet, ces passagers. Elle n’était pas une victime collatérale. Elle était une pièce du dispositif.

— Vous allez me laisser travailler, dit-elle. Sans entrave.

Marcel hocha la tête. Une fois. Puis une seconde fois, plus lentement.

— Et vous ne direz rien aux passagers de ce que vous venez d’apprendre, dit-il.

— Ce n’est pas la question, Marcel. C’est vous qui leur avez menti. Vous leur avez dit que le monde extérieur les avait oubliés. La vérité, c’est que quelqu’un, dehors, fait exprès de les laisser ici.

— Ils paniqueraient.

— Ils sont déjà en train de paniquer. La seule chose qui les retient, c’est la certitude que des secours vont arriver. Vous venez de leur enlever cette certitude. Maintenant, qu’est-ce qui les retient ?

Marcel ne répondit pas. Le ronronnement de la ventilation parut s’affaiblir. Élise le remarqua à peine - jusqu’à ce qu’elle comprenne qu’elle respirait un peu plus vite qu’à l’instant.

L’air devenait rare.

Elle regarda la bouche d’aération au plafond. Un filet de poussière grise suspendu dans le faisceau de la lampe de Marcel.

— Quand avez-vous fait vérifier les filtres la dernière fois ? demanda-t-elle.

Marcel la regarda sans comprendre.

— Les filtres ?

— De ventilation, dit Élise. Dans tout le train. Quand ont-ils été remplacés ?

Marcel détourna les yeux un instant.

— Je ne sais pas. Elles devaient l’être à la maintenance de Calais… il y a deux jours.

Élise sentit froid dans sa poitrine.

Deux jours. Ce train avait été nettoyé, révisé, préparé deux jours avant un départ qui aurait dû être anodin. Et le système d’air, qui recyclait tout le volume du tunnel en circuit fermé depuis que les sas étaient scellés, fonctionnait sur des filtres vieux de deux jours - des filtres que quelqu’un avait peut-être sabotés avant même le départ.

Elle se retourna et ouvrit la porte du wagon sans un mot de plus.

Derrière elle, Marcel ne la rappela pas. Il restait là, debout dans l’obscurité, le combiné mort encore à la main.