Lumen Reads

La Peste du Tunnel

Lire le chapitre 8: Ventilation

L'air dans le wagon devenait lourd, comme si quelqu'un avait posé une couverture humide sur le visage d'Élise. Elle s'arrêta au milieu du couloir, la main contre la paroi métallique, et inspira profondément. Une odeur bizarre flottait—quelque chose de douceâtre, de presque organique, qui n'avait rien à voir avec le parfum des côtes de bœuf que le train servait d'ordinaire.

Autour d'elle, les passagers massés près des portes verrouillées se plaignaient.

"J'ai mal à la tête," dit une femme en pressant ses tempes.

Un homme plus âgé, affalé sur une banquette, ouvrit les yeux avec effort. "On dirait que quelqu'un bloque l'air. C'est étouffant."

Élise jeta un coup d'œil vers les grilles de ventilation placées au-dessus des portes. Elles semblaient normales, mais elle remarqua que le débit d'air était faible, presque imperceptible. Elle passa une main devant l'une d'elles—rien. Pas le moindre souffle.

Elle se dirigea vers l'arrière du wagon, là où se trouvait l'accès aux soutes techniques. Alfred l'attendait près de la porte, sa main bandée cachée dans la poche de sa veste. Il avait les yeux rouges, les paupières lourdes.

"Il y a un problème avec la ventilation," dit-elle sans préambule. "Depuis quand?"

Alfred haussa les épaules, puis grimaça. "J'ai entendu le chef de bord se plaindre tout à l'heure. Il a dit que les filtres étaient neufs pourtant."

"Les filtres?"

"Le système de recyclage. Le train est censé renouveler l'air toutes les cinq minutes." Il désigna une porte métallique plus loin dans le couloir. "Les panneaux d'accès sont dans le compartiment technique, à côté de la cuisine."

Élise suivit son regard. Une partie d'elle voulait retourner auprès des malades, vérifier l'état de Jeanne Delcourt et des deux autres dans le wagon de quarantaine. Mais si l'air était contaminé, tout le monde était en danger—les 200 passagers restants, le personnel, elle-même. Elle ne pouvait pas ignorer cela.

"Montre-moi."

Alfred hésita, puis ouvrit la porte du compartiment technique. L'espace était étroit, encombré de tuyaux et de câbles, éclairé par une ampoule nue qui grésillait. Au fond, une paroi métallique abritait le système de filtration. Alfred tira sur la poignée, et un panneau coulissa avec un grincement.

À l'intérieur, un ensemble de filtres à mailles fines était encastré dans le conduit. Élise sortit son téléphone, activa la lampe torche, et éclaira l'intérieur.

Elle recula.

Les filtres étaient couverts d'une substance visqueuse, d'un gris verdâtre, qui semblait avoir séché en croûte irrégulière. Des traînées couraient le long des parois du conduit, comme si quelque chose avait été pulvérisé à l'intérieur puis avait séché en formant des amas.

"C'est quoi, ça?" demanda Alfred, la voix tendue.

Élise ne répondit pas immédiatement. Elle sortit un petit couteau de sa poche, gratta précautionneusement une partie de la résidu, et la fit tomber dans un sachet en plastique qu'elle tira de sa veste. Alfred la regarda faire, les yeux écarquillés.

"Vous pensez que c'est le virus?"

"Je pense que c'est quelque chose qui pourrait le transporter." Elle referma le sachet, le glissa dans sa poche intérieure. "L'air circule dans tout le train. Si ce résidu contient l'agent pathogène, tout le monde a été exposé depuis le départ."

"C'est ce qui a rendu les gens malades?"

Élise secoua la tête lentement. "Pas forcément. Mais ça expliquerait pourquoi les premiers cas sont apparus si rapidement après le contact avec le premier mort. Un virus qui se transmet par aérosol se propage beaucoup plus vite qu'un virus à transmission directe."

Elle referma le panneau, mais laissa les filtres en place. Elle devait garder des preuves intactes pour les analyser plus tard—si elle trouvait un moyen de le faire.

"On devrait les nettoyer," dit Alfred. "Si l'air est mauvais, les gens vont paniquer encore plus."

"Non." La voix d'Élise était ferme. "Il faut comprendre ce que c'est avant de le toucher. Si nous nettoyons, nous détruisons peut-être la seule preuve que nous avons."

Ils sortirent du compartiment technique et retombèrent sur Renaud, planté dans le couloir, les bras croisés. Sa mâchoire était serrée, et ses doigts tremblaient légèrement—un détail qu'Élise ne put s'empêcher de noter.

"Qu'est-ce que vous faites ici?" demanda-t-il, les yeux braqués sur Élise.

"J'inspecte le système de ventilation," répondit-elle calmement. "L'air ne circule plus."

"Je le sais bien." Renaud fit un pas en avant. "J'ai déjà envoyé un technicien là-dessus il y a vingt minutes. Il n'a rien trouvé d'anormal."

Élise le dévisagea. Ses mains tremblaient plus fort qu'avant, et il transpirait, malgré la fraîcheur du wagon. Elle ne put s'empêcher de penser aux premiers symptômes, aux maux de tête, à la fatigue. Renaud avait-il été exposé, lui aussi?

"Les filtres sont obstrués," dit-elle. "Par une substance que je n'ai encore jamais vue. Ce n'est pas de la poussière ordinaire."

Renaud grimaça une seconde, puis se recomposa. "Je vais faire nettoyer ça tout de suite."

"Ce n'est pas prudent."

"Écoutez." Il s'approcha, baissant la voix. Alfred, derrière lui, se fit tout petit. "Les passagers commencent à comprendre que quelque chose ne va pas. Si l'air devient irrespirable, ils vont forcer les portes, débarquer sur les voies, se précipiter vers la sortie. Et dans l'obscurité du tunnel, avec un virus à bord, ce serait un massacre."

Il avait raison, et Élise le savait. Mais elle savait aussi que nettoyer les filtres sans comprendre la nature du résidu revenait à répandre plus largement un poison qu'ils ne connaissaient pas.

"Permettez-moi d'abord de prélever un échantillon propre," dit-elle. "Je peux l'envoyer au laboratoire du train."

"Le laboratoire du train est une infirmerie de fortune," coupa Renaud. "Il n'y a pas d'équipement d'analyse là-dedans."

Élise avait déjà compris cela. Mais elle avait un autre plan. Quand Renaud tourna le dos pour donner des ordres au technicien qui venait d'arriver, elle glissa discrètement une seconde partie du résidu dans un tube stérile qu'elle portait dans sa trousse de secours. Un geste invisible pour tous.

Elle rangea le tube dans sa poche, le cœur battant. Si ce matériau contenait l'agent pathogène, elle devait trouver un moyen de le tester. Et pour cela, elle avait une idée précise : il restait peut-être un autre virologue dans le train, quelqu'un qui avait les connaissances nécessaires pour l'aider. Un certain Dr. Antoine, inscrit sur la liste des passagers comme membre du personnel médical.

Elle n'avait pas encore eu l'occasion de le contacter.

Elle se hâta de rejoindre sa cabine, mais en chemin, le haut-parleur grésilla.

"Un passager est décédé dans le wagon de quarantaine," annonça une voix—celle de Marcel, le chef de train, fatiguée et tendue. "Nous faisons notre possible pour maintenir les conditions de sécurité. Je vous demande à tous de rester calmes."

Élise s'arrêta net. Un mort de plus. Cela portait le nombre de passagers à 199, si son calcul était correct. Et elle n'avait pas encore identifié la voie de transmission, ni la personne responsable.

La porte de la cabine du Dr. Antoine était fermée. Elle frappa. Pas de réponse. Elle frappa encore, puis tenta la poignée. La porte s'ouvrit.

La cabine était vide. Les bagages étaient là, dans le porte-bagages, une valise bleue et un sac à dos—mais personne. Sur la table, un téléphone vibrait, l'écran allumé. Élise le prit délicatement, vit le nom d'un appelant inconnu, puis le reposa.

Le Dr. Antoine avait disparu.

Elle se tourna vers le couloir, cherchant Renaud du regard. Il n'était plus là. Dans un compartiment technique ouvert plus loin, elle aperçut une grille de ventilation déboîtée, posée de travers. La grille qui menait au système qu'elle venait d'inspecter.

Quelqu'un était entré dans les conduits.

L'air devenait plus rare dans le wagon, et la tête d'Élise commençait à tourner légèrement. Elle resserra la main sur le tube dans sa poche.

Elle n'avait plus le temps d'attendre des réponses. Elle devait les trouver elle-même.