La Promesse Blessée
Lire le chapitre 15: The Masked Ball
La pluie s’était arrêtée, mais les ruelles de Bruxelles restaient lourdes de cette odeur de terre mouillée et de fumée de bois. Élise avait troqué sa robe de nurse contre une toilette empruntée — trop fine pour elle, trop décolletée, une soie bleu nuit qui avait dû appartenir à une femme plus riche et plus hardie. La femme du Bateau Bleu, en échange du jeton d’Étienne, lui avait donné l’adresse d’un tailleur juif près de la Grand-Place, et le tailleur, sans poser de question, avait fourni un masque de velours noir et une invitation froissée, volée à quelque officier anglais trop ivre pour s’en souvenir.
L’hôtel de ville brillait de mille chandelles. Des calèches s’alignaient dans la cour pavée, et des éclats de rire, des bribes de valse s’échappaient par les hautes fenêtres quand un laquais ouvrait une porte. Élise serra l’invitation dans son gant. Le nom inscrit était celui d’une certaine comtesse de Verlac, aristocrate émigrée, morte à Gand trois mois plus tôt, selon les murmures recueillis dans les tavernes.
Elle monta les marches. Le laquais — perruque poudrée, livrée bleue — prit le carton, le regarda, puis la toisa.
— La comtesse de Verlac, dit-il, d’une voix plate.
— Elle-même.
Il s’effaça. Elle entra.
La salle était une fournaise de brocarts et de parfums. Des officiers en rouge, en bleu, en vert, leurs croix et leurs médailles scintillant aux revers, tournaient des femmes en mousseline et en satin. Un quatuor de musiciens jouait un ménuet ; les conversations jaillissaient comme des fusées, par-dessus le cliquetis des verres à punch et des épées. Élise traversa la foule, le masque collé à son visage, cherchant des visages, des voix, un nom. Rochemaure. Il lui fallait un officier assez ivre pour parler de cartes, de châteaux, de missions secrètes.
Elle se glissa près d’un groupe d’artilleurs qui discutaient des positions de l’armée prussienne. Rien. Un peu plus loin, deux hussards riaient d’une anecdote de campagne — la retraite de Quatre Bras, la boue de Genappe. Elle retint son souffle au nom de la petite ville, mais ils passèrent au récit d’une femme de ferme et de ses jupons.
Elle allait se déplacer encore quand une voix, derrière elle, tomba comme une pierre dans l’eau calme.
— La comtesse de Verlac ? Je croyais la comtesse morte à Gand, cet hiver.
Élise se retourna. Un homme se tenait à quelques pas, un masque de satin noir ne couvrant que ses yeux. Mais elle connaissait cette silhouette. Cette façon de tenir les épaules malgré la douleur, ce poids du corps sur la jambe gauche.
— Colonel, dit-elle, la voix étranglée sous le masque.
Ashworth s’approcha, s’inclina avec une ironie parfaite.
— Je ne sais pas qui vous êtes, madame, mais vous avez l’échappée belle. Le colonel de Verlac, lui, fut tué à Waterloo. J’ai lu son dossier.
Elle resta immobile. Autour d’eux, la valse recommençait ; des couples se formaient, se cherchaient, tournoyaient.
— Alors vous connaissez bien les dossiers de l’armée anglaise, murmura-t-elle. Curieux, pour un homme qui n’est pas le colonel Ashworth.
Le saisissement fut bref, presque invisible — un resserrement des mâchoires sous le masque. Il lui offrit son bras.
— On nous regarde, dit-il. Si vous êtes arrêtée pour usurpation d’identité, je serai obligé de témoigner. Venez danser, madame la comtesse, et disons-nous la vérité ou mentons-nous avec élégance, selon vos talents.
Il n’y avait pas de vraie porte de sortie. Elle posa la main sur son avant-bras.
Ils prirent place parmi les couples. La musique les enveloppa — une valse lente, un peu triste, comme une chanson qu’on fredonne à la veillée. Il menait bien, malgré sa blessure ; sa main gauche tenait sa taille avec une fermeté polie. L’habit rouge qu’il portait semblait neuf, acheté à Bruxelles sans doute, moins que les autres, plus coupé à la hâte. Une cicatrice encore fraîche au cou, sous la mâchoire.
— Vous m’espionnez, dit-il, à voix basse, leur souffle presque mêlé.
— Vous m’avez suivie.
— Je vous ai vue entrer. Je ne vous suivais pas. Je me demandais ce qu’une femme comme vous — de la campagne, sans protecteur, sans fortune — faisait à la cour du duc de Wellington.
— La curiosité vous perdra, colonel.
— Je ne suis pas colonel.
Elle le regarda. Sous le masque, ses yeux étaient gris, épuisés, mais vifs — trop vifs. La valse les fit tourner près d’une fenêtre ouverte ; l’air froid de la nuit la frappa au visage.
— Vous êtes peut-être un homme sans nom, dit-elle. Mais vous connaissez Rochemaure. Vous l’avez sur votre carte. Et pourtant vous m’avez juré ne jamais y être allé.
Le rythme de sa main changea, juste une fraction. Il la serra davantage, ou moins — elle ne savait pas.
— Rochemaure est un château dans l’Orne, dit-il calmement. Mes informateurs l’utilisent. Cela ne signifie pas que j’y ai mis les pieds. Vous, en revanche… vous portez une lettre de Marie Laurent qui devrait être brûlée depuis des semaines. Les femmes qui gardent cette correspondance finissent dans la Seine.
— Vous la connaissez.
— Tout le monde connaît Marie Laurent. Peu l’avouent.
La valse les ramena au centre de la salle. Des visages pivotaient vers eux — un officier blessé, une Française inconnue, un couple qui dansait trop bien pour être neutre. Élise sentit le regard d’un aide de camp, rouge de visage, qui se penchait vers la tête d’un général.
— Vous me dénoncerez ? demanda-t-elle.
— Non. Vous m’avez sauvé la vie, à Waterloo, à ma façon. Je vous dois quelque chose, quelle que soit votre véritable identité.
La musique ralentissait — le dernier accord, la révérence. Il la tint un instant de plus, la main dans la sienne, les yeux dans les yeux. Le masque de la comtesse, la soie trop fine, la peur qui lui contractait le ventre — tout s’évanouit sous la gravité de son regard.
— Je pars pour la France, dit-il. Demain matin. Je vais chercher ma sœur.
Votre sœur.
Le mot frappa plus fort qu’un coup de crosse. Il avait parlé d’une sœur au tribunal — une sœur qu’il cherchait. Une sœur liée à Rochemaure. À Marie Laurent. Au réseau qui volait les mémoires, les identités, et parfois les vies.
— Vous êtes le faux colonel Ashworth. Vous n’avez aucune raison de courir ce risque.
Le dernier accord expira. Il la relâcha, s’inclina avec une précision militaire qui jurait avec son costume emprunté.
— Parce que la seule femme que je cherche est peut-être encore vivante, dit-il. Et parce que vous, madame la comtesse, vous n’êtes pas venue ici pour danser. Vous êtes venue chercher un chemin vers Rochemaure. Nous avons le même voyage, même si nos raisons divergent.
Il se redressa, masque toujours en place, mais elle vit un éclat — une résolution dure comme du silex.
— Vous ne partirez pas sans moi, dit-elle.
Il rit — un vrai rire, bref, surpris.
— Vous me menaissez ?
— Je vous propose un marché. Vous me conduisez jusqu’à Rochemaure, et je vous laisse y entrer. Sans moi, vous n’avez que des noms sur une carte. Avec moi — j’ai la lettre. Et la lettre donne le chemin du puits caché.
Il la considéra un long moment. Autour d’eux, la salle reprenait ses conversations, ses rires. Personne ne regardait plus le couple immobile au centre.
— Vous êtes soit une sainte, soit la plus audacieuse des menteuses.
— Je suis une sœur, dit Élise. Comme vous. Je cherche mon frère.
Quelque chose vacilla dans son regard. La suspicion, la fureur — et puis une fissure, ténue comme une craquelure sur une glace.
— Demain, au lever du jour, dit-il enfin. La porte de Schaerbeek. Ne soyez pas en retard, parce que je ne vous attendrai pas.
Il tourna les talons, disparut dans la foule comme un poisson dans l’eau noire.
Élise resta seule au centre de la salle, le cœur battant, la main devenue moite dans ses gants. Elle toucha la lettre de Marie Laurent cousue dans son corsage, près de la peau. Puis elle chercha des yeux la sortie.
Elle avait ce qu’elle voulait — un chemin vers Rochemaure, un compagnon de voyage. Mais la question la rongeait déjà, acide, infatigable.
Si Ashworth cherchait sa sœur et qu’elle cherchait son frère, leurs chemins se croisaient peut-être depuis le début.
Et si Marie Laurent détenait les deux ?
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