La Promesse Blessée
Lire le chapitre 2: The Surgeon's Quarrel
La fièvre montait comme une marée dans la nuit. Élise le savait avant même de poser la main sur le front du colonel. La peau brûlait sous ses doigts, sèche et tendue, et pourtant il frissonnait, secoué de spasmes qui faisaient grincer ses dents.
— Il faut couper.
La voix du Dr Thorne tombait comme un couperet. Il se tenait à l'entrée de la tente, sa lanterne projetant des ombres dansantes sur les toiles humides de condensation. Un homme trapu, le cou engoncé dans un col montant, les favoris grisonnants taillés au cordeau. Il parlait avec l'autorité de celui qui a vu cent amputations et cent tombes.
— La balle a fracturé le tibia. La gangrène n'est pas encore installée, mais elle viendra. Dans trois jours, peut-être quatre. Si nous attendons, nous l'enterrerons avec sa jambe.
Élise s'agenouilla près du brancard, la main posée sur le drap taché. Le colonel avait sombré dans un sommeil agité depuis qu'on l'avait transporté à Mont-Saint-Jean. Les brancardiers avaient murmuré son nom — Ashworth, colonel James Ashworth, du 52e régiment d'infanterie — mais après cela, plus rien. Pas de papiers d'identité, pas de bourse, pas de lettres. Rien qu'une enveloppe cachetée de cire verte dans la poche intérieure de sa vareuse, adressée à une certaine Lady Ashworth.
— Docteur, dit Élise, il faut tenter autre chose.
Le regard de Thorne se posa sur elle, bref, tranchant.
— Mademoiselle Delacroix. Vous avez fait preuve de courage cette nuit en ramenant cet homme du champ de bataille. Mais le courage ne remplace pas la science. Le fémur est atteint. La jambe est perdue.
— Le tibia, corrigea-t-elle. La balle a éraflé le tibia à un doigt du genou, et elle est ressortie par le mollet. L'os est fissuré, pas broyé. Si nous nettoyons la plaie, si nous retirons les esquilles, si nous immobilisons la jambe et que nous luttons contre l'infection…
— Avec quoi ? Des compresses d'eau tiède et des prières ?
Élise se releva. Elle était plus petite que le chirurgien, mais elle le regardait avec une intensité qui fit vaciller sa certitude.
— Avec du vin chaud pour laver la chair, des sangsues pour purger le mauvais sang, une attelle solide, et une surveillance de chaque heure. Je l'ai vu faire à Gand, l'hiver dernier, par un médecin français — le docteur Larrey lui-même. Il a sauvé des jambes que les chirurgiens anglais auraient coupées sans réfléchir.
Le nom de Larrey fit plisser les yeux de Thorne. Le chirurgien en chef de la Grande Armée, l'homme que Napoléon avait surnommé « le plus brave des braves » parce qu'il opérait sur le champ de bataille sous le feu ennemi. Un ennemi, certes. Mais aussi un médecin dont le génie forçait le respect jusque dans les hôpitaux anglais.
— Larrey est un Français, dit Thorne, comme si cela suffisait à régler la question.
— Et moi aussi, répondit Élise. Cependant, je ne vous demande pas de me suivre. Vous demandez à cet homme — elle désigna le colonel, dont la respiration rauque emplissait la tente — que je fasse de mon mieux. Si la gangrène s'installe, si la fièvre persiste après deux jours, vous pourrez toujours amputer. Mais donnez-lui sa chance.
Un silence. Derrière Thorne, l'infirmier-chef Jenkins retenait son souffle. Une femme qui parlait ainsi à un chirurgien du régiment — c'était déjà une audace. Une Belge-Flant, de surcroît, engagée pour panser des blessés que les soldats anglais regardaient avec méfiance. Elle devait sa place à la pénurie de personnel, pas à ses diplômes. Elle n'en avait pas.
Thorne la dévisagea. Dans la lumière jaune de la lanterne, il la vit telle qu'elle était : jeune, les yeux cernés, les mains calleuses de charpie et de sang séché, mais droite, résolue, dangereusement sûre d'elle-même.
— Deux jours, dit-il enfin. Pas un de plus. Si la fièvre ne tombe pas, si la plaie noircit, je l'ouvre au genou, et vous assisterez à l'opération pour apprendre votre place.
Il tourna les talons sans attendre de réponse. La toile de la tente se referma sur son départ. Jenkins secoua la tête, un mouvement de compassion et d'avertissement mêlés, avant de disparaître à son tour.
Élise resta seule avec le colonel Ashworth et sa fièvre.
Elle passa la première heure à préparer son matériel. Elle lava longuement la plaie avec du vin chaud, comme Larrey le faisait, en fredonnant une chanson que son frère lui chantait enfant. Dans les officiers de la Compagnie des Indes, on trouvait tout, disait-on. Mais ce qu'elle cherchait, elle, c'était une attelle — une planche de bois solide, de la mousse, des bandages propres. Elle trouva une poutre cassée près de l'écurie, la tailla au couteau, la recouvrit de toile.
Elle retira les esquilles d'os avec une pince qu'elle avait elle-même fabriquée en tordant une lame de ciseaux. Le colonel gémit, tenta de bouger, retomba. Elle lui maintint l'épaule d'une main ferme.
— Je suis là, murmura-t-elle. Ne vous débattez pas.
Il ouvrit les yeux.
Ou plutôt, il les entrouvrit. Un éclat gris-vert apparut entre ses paupières, fixé sur elle avec une lucidité surprenante pour un homme qui devait voir le monde à travers du coton. Il la regarda — vraiment, intensément — comme si chaque trait de son visage devait être gravé dans sa mémoire.
— Qui… ?
Le mot sortit en un souffle, mais les yeux restèrent ouverts.
— Élise Delacroix. Je vous soigne. Ne parlez pas.
Elle voulut lui offrir un peu d'eau, mais il la saisit par le poignet. La force de son étreinte la surprit pour un homme à l'agonie.
— Vous… êtes anglaise ?
— Française. Enfin, belge. Nous sommes tous les deux loin de chez nous, colonel.
Il cligna des yeux. Quelque chose passa sur son visage — de la reconnaissance, ou peut-être du malaise. Puis sa main retomba, et sa conscience s'évanouit à nouveau.
Élise resta un instant immobile, la respiration courte. Il avait dit « anglaise », pas « française ». Peut-être n'était-ce qu'une confusion de fiévreux. Et pourtant — le nom qu'il avait donné, Ashworth, résonnait en elle d'une façon étrange. Elle avait entendu ce nom ailleurs. Mais où ?
Elle chassa la pensée et se remit au travail.
L'aube la trouva penchée sur la jambe du colonel, la lanterne presque vide, les doigts crispés sur la lame d'un scalpel. La plaie était nette. Pas de gonflement noir, pas de pus verdâtre. Une inflammation, oui, mais mesurée. Les tissus saignaient encore de façon saine — un rouge vif qui sentait le fer, pas la mort.
Elle posa l'attelle, banda la jambe avec des gestes précis, puis s'assit par terre, adossée au pied du brancard. Ses mains tremblaient maintenant que la tension retombait. Elle les serra l'une contre l'autre jusqu'à ce que le tremblement cesse.
Dans son demi-sommeil, elle rêva de son frère. Il marchait devant elle dans un champ couvert de neige, ses cheveux blonds comme du lin, et il se retournait pour lui sourire. Mais quand elle s'approchait, les traits se liquéfiaient, la neige rougissait, et elle se réveillait en sursaut, le nom d'« Antoine » encore sur ses lèvres.
Quand elle rouvrit les yeux, la lumière du jour filtrait à travers la toile de la tente. Le colonel Ashworth dormait, sa respiration plus régulière qu'au milieu de la nuit. Elle se traîna jusque près de lui, chercha son pouls. Il était rapide, mais pas désespéré.
— Vous êtes encore en vie, murmura-t-elle. C'est un bon début.
Une main se posa sur son poignet. Elle sursauta.
Les yeux gris-vert étaient ouverts, cette fois pour de bon. Il l'examinait avec une intensité tranquille de soldat qui réveille son fusil au matin.
— Vous avez passé la nuit à me sauver la jambe, dit-il d'une voix rauque. Je vous ai entendu parler à ce chirurgien. Vous avez risqué votre place pour moi.
Il marqua une pause. Sa langue humecta ses lèvres.
— Pourquoi ? Vous ne me connaissez même pas. Vous ne savez rien de moi.
Élise sentit le poids de l'enveloppe dans sa poche — la lettre qu'elle avait retirée de sa vareuse avant que Thorne ne décide de la brûler avec les papiers du régiment. Elle avait prétexté vouloir la conserver pour les registres de l'hôpital. En vérité, elle l'avait lue, et elle avait vu.
Lady Ashworth. Pas sa femme, sans doute. Mais d'où venait-il cette lettre ? Était-il réellement le colonel James Ashworth ? Car le messager qui apporte ses lettres en porte rarement le contenu.
Elle choisit une réponse partielle.
— J'ai un frère, quelque part dans les armées de Napoléon. Si quelqu'un le retrouvait blessé sur un champ de bataille, j'espère qu'une femme comme moi ferait pour lui ce que je fais pour vous.
Le colonel ne répondit pas. Mais dans son regard, quelque chose vacilla — une ombre, un secret entrevu, comme une porte qui se ferme vite. Il détourna les yeux vers la toile de la tente.
— Votre frère pourrait être mort, mademoiselle. Waterloo a été un abattoir pour les deux camps. Sa chance a peut-être pris fin.
— La chance n'a jamais fait mon frère. C'est moi qui l'ai sauvé jusque-là. Je le sauverai encore.
Sa voix n'avait pas tremblé. Le colonel la regarda de nouveau, et quelque chose de différent passa dans ses yeux — non plus de la reconnaissance, ni de la méfiance, mais une attention nouvelle, comme s'il voyait en elle non plus une infirmière, mais un soldat.
Il ouvrit la bouche pour parler, mais un cri traversa la tente de l'hôpital.
Un cri de femme. En anglais. Perçant.
Élise se tourna, le sang déjà en mouvement. Ce n'était pas une douleur physique — c'était un cri de reconnaissance. Un cri de quelqu'un qui vient de voir un visage disparu depuis longtemps.
Derrière elle, le colonel Ashworth saisit la poutre de son brancard, les jointures blanchies.
— C'est Harriet, murmura-t-il. Ma sœur.
Il essaya de se lever, retomba. Élise ne le regardait plus. Elle regardait la couleur de son visage défait — et se demandait ce qu'une sœur anglaise faisait à Mont-Saint-Jean, à la recherche d'un colonel qu'on disait « Lady Ashworth » à la place du nom de sa femme.
La toile de la tente se souleva. Une silhouette blonde se découpa dans la lumière du matin.