La Promesse Blessée
Lire le chapitre 3: The Locket's Secret
La nuit avait fini par céder, mais l’aube qui se levait sur Mont-Saint-Jean n’apportait aucune clarté définitive. Les premières lueurs glissaient entre les planches disjointes de l’hôpital de fortune, dessinant des rais pâles sur les paillasses où s’alignaient les blessés. L’air était immobile, chargé d’éther et de pus, de fer et de sueur. La journée s’annonçait accablante.
Élise s’assit sur un tabouret près du lit du colonel Ashworth. Il dormait d’un sommeil agité, les traits pâles, une barbe naissante soulignant la mâchoire. Sa respiration s’était régularisée pendant la nuit, signe encourageant, mais la fièvre rôdait encore, prête à mordre si on cessait de veiller sur lui.
Elle avait deux jours. Deux jours devant elle, contre la volonté de Thorne qui n’avait pas pardonné la contradiction. Le chirurgien lui avait jeté un regard chargé de menace avant de gagner sa tente, la veille au soir, murmurant quelque chose à propos d’une intervention que la nuit appellerait. Une amputation quelque part, sans doute, dans le chaos des autres blessés. Il avait voulu peser sur elle, la forcer à mesurer le prix de son insolence.
Élise ne céda pas. Elle se leva et ramassa l’uniforme du colonel, abandonné en tas au pied du lit après qu’on l’eût dévêtu. Le drap bleu foncé était raidi par le sang séché. Une fine cape de laine grise — l’insigne des Royal Dragoons brodé sur l’épaule — était déchirée à l’endroit du coup de sabre qui avait failli trancher la cuisse. Elle commença à le secouer, à le brosser, la terre de Waterloo tombant en écailles brunes sur le sol battu.
Ses doigts glissèrent le long de la couture intérieure du manteau, cherchant une poche assez profonde pour le culot, quand elle rencontra une résistance étrange, une forme dure près de la poitrine.
Elle s’arrêta. Il n’était pas convenable de fouiller un officier ennemi, pas même de son uniforme. Mais la veille, elle avait vu le pli suspect de la lettre adressée à « Lady Ashworth » dans sa vareuse. Elle l’avait lue rapidement, sans trop comprendre. Mais ce qu’elle tenait là, sous ses doigts, était différent.
Une poche intérieure secrète, cousue à la va-vite derrière le revers. La couture était grossière, militaire, pas celle d’un tailleur de Bond Street. On avait improvisé cette cache pour dissimuler quelque chose.
À cet instant, Ashworth marmonna dans son sommeil, tournant la tête. Élise retint son souffle, main plaquée contre l’étoffe. Il cherchait quelque chose dans l’insistance du rêve, les sourcils froncés. « …je t’ai dit que je reviendrai », souffla-t-il, ou elle crut l’entendre, la voix éraillée et lointaine.
Puis il se renfonça dans le sommeil, la mâchoire relâchée.
Élise garda la main immobile. Elle aurait pu remettre l’uniforme où il l’avait trouvé, laisser l’énigme là. Mais la question qui la hantait depuis qu’elle avait lu ce nom — *Lady Ashworth* — dans le clair-obscur de la nuit, exigeait d’elle d’en savoir plus. Pourquoi porter une lettre adressée à son épouse, alors qu’il avait parlé d’une mère et d’une sœur en Angleterre ? Et pourquoi ce nom de guerre, cette hésitation singulière quand il avait décliné son identité, comme s’il cherchait déjà à l’effacer ?
Elle passa son ongle sous la couture effilochée. L’étoffe céda avec un léger grincement. Ses doigts écartèrent l’ouverture et rencontrèrent un petit objet dur, oblong.
Un médaillon.
Il tenait dans sa paume le temps que la lumière du jour toute neuve l’effleurât : un or fin, guilloché, où les rayons faisaient vibrer une ciselure en forme de feuille de lierre. Le couvercle résista un instant, puis pivota avec un déclic sec sur sa charnière.
À l’intérieur, un miniature. Une femme blonde, les épaules nues dans un drapé de satin bleu, les cheveux relevés en boucles serrées sur les tempes. Elle souriait d’un sourire pincé, presque un rictus convenu, comme sur les portraits qu’on commande pour les mariages, faute d’oser montrer ce qu’on ressent vraiment. Ses yeux, d’un gris clair étrangement perçant, regardaient à travers la peinture sans croiser le regard d’Élise. Pas une sœur. Pas une mère. Une épouse, peut-être.
Mais au-dessus de la miniature, gravée à l’intérieur du couvercle, une inscription. Le temps avait noirci les lettres, mais la patine rendait le tracé encore reconnaissable.
Élise approcha le médaillon de la fenêtre, entre deux caissons de munitions qui servaient d’autel à la misère. La lumière la fit pleurer un peu, et elle cligna des yeux pour mieux voir.
*« À James, ce que je n’ai jamais eu le courage de dire. »*
Un frisson lui parcourut la nuque. Ce n’était pas une signature ; c’était une confession. Une lame de rasoir sous langage de satin.
Elle retourna le médaillon dans sa main, cherchant visiblement un fermoir, une ouverture. Rien. Sauf… sur la tranche, sous la bague de fixation, un petit point martelé. Un vulgaire détail de fabrication, aurait-on dit. Élise était infirmière ; elle connaissait la différence entre un défaut de fonderie et une délicatesse de serrurier.
Elle sortit une épingle à cheveux qu’elle tenait dans son foulard et en enfonça la pointe au centre du point. La pression s’accompagna d’un déclic ténu. Le fond du médaillon s’ouvrit en deux, révélant une seconde cachette, plate comme la lame d’un couteau.
Glissé dans ce double-fond, un papier.
Élise le tira, le déplia avec des doigts qu’elle aurait aimé plus stables. Le papier était fin, à grain d’oignon, presque transparent au soleil. Une seule ligne, écrite d’une graphie ferme et penchée, comme quelqu’un qui écrit pendant un cahotement :
*« Marie Laurent — Ostende — 7 juin 1815. »*
Un nom. Une ville. Une date.
Le battement du cœur d’Élise se détraqua.
Ostende. Marie Laurent. Il y a quinze jours, le 7 juin, les armées alliées concentraient justement leurs troupes entre Bruxelles et la mer. Une Française de ce nom-là devait être recherchée à la hauteur de la menace qu’elle représentait.
Ou de la promesse qu’elle avait faite.
Élise jeta un regard furtif au colonel. Il dormait toujours, la respiration régulière, la poitrine soulevée par un souffle fragile.
Elle connaissait Ostende. Ou plutôt, elle connaissait des gens qui y avaient vécu. Sa cousine maternelle y tenait une mercerie au coin de la rue du Port, et tenait informée la famille de chaque canon coupé arrivant de la mer. Mais « Marie Laurent »… Elle chercha sans trouver une seule mémoire, un seul écho. La parenté ne s’étendait pas jusqu’à ce nom.
Ce qu’elle tenait entre ses doigts, c’était un fil d’Ariane sans labyrinthe pour le guider — ou peut-être avec un labyrinthe, au contraire, mais dont elle refusait d’admettre l’existence.
Si cet officier anglais transportait le nom d’une femme française sur une route côtière entre Bruxelles et la Manche, à quinze jours de la bataille fatale, ce n’était pas un hasard. C’était un rendez-vous. Ou une information que d’autres paieraient cher pour connaître.
Le médaillon dans sa paume semblait peser plus lourd à présent. Elle pouvait le reposer, le remettre dans son uniforme, refermer la couture et ne jamais plus y penser. Sauf qu’elle y penserait. En laissant nettoyer les plaies, en tripotant les compresses, en réajustant l’attelle de la jambe que Thorne voulait trancher, elle y penserait. Elle n’avait ni le droit ni le désir de se charger d’un secret dont elle ne savait rien. Mais la nuit dernière, elle avait tenu ce colonel anglais contre sa poitrine, transporté par ses bras faibles avec, dans le gouvernail de son esprit, une seule image : son frère Antoine, en France, sali par une guerre qu’on appelait « française » et qui pourtant la faisait rougir de honte.
Si elle se taisait, elle trahissait peut-être ce qu’Antoine aurait voulu savoir. Si elle parlait, elle trahissait un homme confié à sa garde.
Elle ne prononça pas le nom à voix haute. Elle se contenta de plier le papier en huit, de le glisser rapidement dans son corsage, entre la toile fine et son cœur.
Pas une bouffée de plus, pas un mouvement de plus du colonel.
Puis elle referma le double-fond du médaillon d’une pression précise, l’essuya contre sa jupe pour effacer la trace des doigts imprudents, le glissa dans la poche intérieure du uniforme qu’elle était occupée à nettoyer. Elle rapassa une couture précaire avec une aiguille et un fil prélevés sur sa poche, refermant la cache au revers du drap. C’était un travail de dix minutes, un travail machinal, une trace de plus. La pièce n’avait jamais été montrée à personne, mais pour la première fois, sa présence exacte était un poids qu’elle portait en plein sein.
Quand elle eut fini, elle se leva, plia l’uniforme et le déposa proprement sur une paillasse voisine. La journée s’annonçait longue : il faudrait changer les pansements, calmer les délirants, éviter les remarques perfides de Thorne.
Elle se retourna vers la porte, mais quelque chose la fit s’arrêter.
James Ashworth avait les yeux ouverts.
Il la regardait avec une intensité qu’elle ne lui connaissait pas, comme s’il avait observé chacun de ses gestes depuis un moment déjà. Ses lèvres, sèches et craquelées, s’entrouvrirent :
— Madame. J’ai fait un rêve, dit-il d’une voix rauque. Dans ce rêve, quelqu’un tenait quelque chose qui m’appartient. Est-ce vous ?
Le cœur d’Élise fit un bond. L’aiguille — qu’elle venait de jeter sur la table — lui parut un témoin criant.
— Vous étiez délirant, colonel, répondit-elle en baissant les yeux vers la paillasse, cherchant à gagner du temps. Votre rêve s’en est allé avec la fièvre.
Il maintint son regard. La lucidité n’était pas un rêve, elle le savait. Et dans cette lucidité-là, une question flottait entre eux, aussi tranchante qu’un bistouri.
Il choisit son arme.
— Vous ne me demandez pas qui est Lady Ashworth ? murmura-t-il. Vous qui n’avez fait que les voir dans un uniforme que je ne porte pas tout à fait comme il faudrait…
Élise se figea. La phrase avait glissé sans lourdeur, mais elle avait frappé clair.
Elle mit une seconde de trop à lui répondre, et cette seconde chargea de plomb tout le reste de la conversation.