La Promesse Blessée
Lire le chapitre 22: The Sibling's Vow
La nuit tombait comme une lame sur Notre-Dame du Val. Dans le réfectoire éclairé d'une seule chandelle, James Whitmore arpentait la pierre usée, les mains croisées dans le dos. Élise le regardait depuis le banc, adossée au mur froid, épuisée mais incapable de fermer l'œil.
Marguerite était partie depuis près d'une heure, après leur avoir fait servir un bol de bouillon par une sœur muette. Les sabots des cavaliers royalistes s'étaient éloignés vers le nord, mais la menace restait suspendue au-dessus des murs comme une odeur de soufre.
« Elle doit comprendre, dit James. Ces papiers peuvent sceller le destin de Ney. Il sera fusillé sans eux.
— Elle comprend parfaitement, répliqua Élise. C'est précisément le problème.
— Alors explique-moi.
Élise se leva, vint vers lui. Il s'arrêta de marcher, la fixa.
« Elle vous a vu arriver avec une femme française, traqué par les gendarmes royaux. Elle vous a entendu dire que vous n'êtes pas Ashworth. La dernière fois qu'elle vous a vu, elle avait dix-neuf ans et vous partiez en guerre contre son frère, qu'elle aimait à en perdre la raison. Votre sœur ne vous a pas reconnu, James. Elle a reconnu un étranger qui porte le masque du passé. »
Il détourna le regard. Quelque chose se brisa dans sa mâchoire.
« Je sais ce que je suis devenu. Je le sais chaque matin quand je me rase et que je ne vois plus le visage qu'elle a connu. »
Un bruit léger. Les deux fugitifs se retournèrent.
Marguerite se tenait dans l'embrasure de la porte, sa robe grise presque invisible dans la pénombre. Elle tenait un rouleau de parchemin, refermé d'un sceau de cire grenat.
« Je ne vous apporte pas les papiers, dit-elle d'une voix calme que la colère teintait à peine. Il est trois heures du matin. Nous avons jusqu'à l'aube. Après cela, vous serez partis — vivants si vous écoutez, ou traînés devant Fouché si vous choisissez la folie. »
Elle s'assit en face d'Élise, posa le parchemin entre elles comme une épée de traités.
« J'ai fait mes vœux il y a douze ans, dit Marguerite. Ce que mon père m'a confié, personne ne me l'a pris. Il est mort entre mes bras à Gand, trois jours avant Waterloo. Il avait voyagé de Bruxelles à cheval, malgré la goutte, pour me remettre ceci. Il m'a dit : "Ma fille, ce document vaut plus que ma vie. Il vaut la vie de tous ceux qui ont servi la France sous Ney." Et puis il a craché sa dernière respiration dans mes mains. »
Élise baissa la tête.
« Je connais la mort d'un père, murmura-t-elle.
— Alors tu sais qu'un dernier vœu est sacré.
— Mon propre père m'a laissé une lettre dans un médaillon, dit Élise. Une lettre qui m'a menée ici. Il m'a dit de faire confiance à la vérité, même quand elle brûle les doigts qui la portent. »
Marguerite la regarda longuement. Puis, lentement, quelque chose changea dans son regard. Une ombre de familiarité.
« Vous êtes sœur d'un soldat de la Grande Armée. »
Élise tressaillit.
« J'ai dit que je cherchais mon frère Antoine. Comment...
— Le portefaix qui a soigné votre cheval en bas, devina Marguerite. L'homme blessé qui a parlé avant de sombrer. Il vous a reconnue. »
Élise blêmit. James fit un pas en avant.
« Il est encore ici ? Il peut nous identifier.
— Il est sous sédatif de pavot, répondit Marguerite. Il ne parlera pas avant demain soir. D'ici là, vous serez à Rochemaure ou morts. La question, je crois, est de savoir où est Rochemaure. »
Le silence s'étira. Élise sentit le piège doux de la conversation se refermer. La sœur cherchait quelque chose de précis. Une carte, une date, une faiblesse.
« Rochemaure est la campagne où mon père a grandi, dit-elle doucement. Une ruine. Rien de plus.
— Une ruine que ton père aurait pu mentionner dans sa lettre, peut-être, insista Marguerite.
— Il n'a pas mentionné Rochemaure. Il a parlé d'un second lieu de cache. Son jardin, disait-il. Le jardin de sa jeunesse. »
Marguerite laissa un silence de trois battements s'installer. Puis elle se tourna vers James.
« Il reste moins de quatre heures avant que les royalistes reviennent avec un détachement plus nombreux. J'ai une exigence. Si vous la refusez, vous sortirez seuls, et le document restera ici jusqu'à ma mort. »
James croisa les bras.
« Énoncez-la.
— Vous m'avez dit, dans le parloir, que votre mission était de protéger les maréchaux de Napoléon. Le maréchal Ney, le maréchal Davout. Je veux que vous ne touchiez à rien d'autre. Que les papiers ne quittent jamais vos mains jusqu'au procès. Que vous ne les utilisez pas pour venger des vieilles blessures, ni pour payer des dettes de sang. »
Il y eut un long silence.
« Des dettes de sang, répéta James.
— Vous avez changé, frère, dit Marguerite. Je ne sais pas ce que les années vous ont pris. Mais je sais qu'elles vous ont appris à tuer avec calme. Un homme qui a appris cela a des dettes qu'il ne peut pas effacer. »
Le coup porta. James parut vieillir de dix ans dans la flamme vacillante.
« Je jure, dit-il d'une voix rauque. Sur la tombe de notre mère. »
Marguerite ferma les yeux. Quand elle les rouvrit, quelque chose était tombé entre elles — une muraille ancienne, peut-être, ou simplement l'espoir.
« Alors je vais vous dire ce que je sais, dit-elle. Mais d'abord... Élise Delacroix. Votre frère est encore probablement vivant, n'est-ce pas ? Vous le cherchez toujours. »
Élise hocha la tête.
« Pierre, dit Marguerite.
Le prénom traversa la pièce comme une lance.
« Quoi ? » souffla Élise.
« Votre frère s'appelle Pierre, pas Antoine. Vous avez utilisé un faux prénom dans votre lettre à votre père. Pierre, de la compagnie de chasseurs de la Garde, troisième bataillon. »
Élise se leva d'un bond, sa chaise raclant la pierre.
« Comment pouvez-vous savoir cela ? »
Marguerite ne sourit pas. Elle regarda James, puis Élise. Ses yeux noirs brillèrent d'une eau ancienne.
« Parce que votre frère Pierre était amoureux de moi, dit-elle doucement. À Bruxelles, au printemps 1814. Il m'a demandé de l'épouser deux jours avant la campagne de France. Mon père l'a refusé. Nous nous sommes quittés — il est parti à Waterloo, et je suis venue ici. Je ne l'ai jamais revu. »
Élise resta pétrifiée. Ce frère qu'elle cherchait depuis des mois, ce spectre de la Grande Armée qui hantait chacune de ses nuits, avait aimé la sœur de cet homme qui la tenait entre les mains.
« Vous l'avez aimé ? » demanda-t-elle dans un souffle.
Marguerite tourna la tête, comme pour voir à travers le mur de l'abbaye.
« Je l'aime encore, peut-être. C'est ce qui rend cette nuit si dangereuse. »
James fronça les sourcils.
« Pourquoi ?
— Parce que si quelqu'un veut me forcer à révéler l'emplacement des papiers, il n'a pas à me torturer. Il lui suffit de me donner ce qu'il reste de Pierre. »
Le froid monta dans la pièce.
« Les hommes qui vous ont suivis cette nuit, reprit Marguerite. Ils ne sont pas royalistes. Ils sont agents de Fouché. Leurs chevaux portaient des fers exprès pour faire croire à la maréchaussée, mais leur harnachement est trop fin. J'ai vu ces hommes à Paris, avant de prononcer mes vœux. Ils travaillent pour le bureau des renseignements. »
Élise sentit son cœur plonger.
« Vous voulez dire...
— Votre frère pourrait être vivant et captif, acheva Marguerite. Ils l'utilisent comme levier. Et moi, s'ils l'ont pris pour me faire parler, nous venons peut-être de leur offrir la cible parfaite en les accueillant sous ce toit. »
Au loin, un cheval hennit. Puis un autre. Les sons portaient loin dans la nuit calme de la Brie.
James tira son pistolet.
« Ils sont revenus plus tôt que prévu. »
Marguerite se leva, le parchemin toujours serré dans sa main, et regarda par la fenêtre étroite. Les torches dansaient dans l'allée, entre les tilleuls. Une douzaine d'hommes, peut-être plus.
« Il y a une trappe sous la chapelle, dit-elle d'une voix blanche. Elle mène aux carrières. Vous la prendrez, et vous vous séparerez. Je resterai pour leur donner ce qu'ils attendent : des mensonges, des fausses pistes. J'ai le temps. Prenez le reliquaire d'argent au-dessus de l'autel — le document est caché dans l'âme. Emportez-le, frère. Où que vous alliez, ne vous arrêtez pas avant Rochemaure. »
Elle se tourna vers Élise.
« Et si votre frère est leur prisonnier, alors notre mission vient de devenir la même. Trouvez-le avant qu'ils ne l'utilisent contre moi. Trouvez-le, Élise Delacroix, et je vous donnerai plus qu'un parchemin. Je vous donnerai le nom de l'homme qui a disparu avec votre père. »
Un coup de crosse s'abattit sur la porte du couvent. La voix rauque d'un officier s'éleva dans la nuit.
« Au nom du roi ! Ouvrez ! »
Marguerite souffla la chandelle.
« Il est temps. »
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