La Promesse Blessée
Lire le chapitre 26: The Fortress of Shadows
La pluie s’était arrêtée, mais l’humidité de la nuit restait collée à la pierre grise de la colline. Devant eux, à portée de pistolet, Fort de la Mothe se dressait au-dessus de la vallée de la Meuse comme un poing fermé. Ses murs délabrés par des siècles de sièges semblaient pourtant bien trop vivants pour une prison isolée. Des lanternes dansaient le long des remparts, et une patrouille descendait lentement la route en lacets.
James arrêta son cheval dans l’ombre d’un chêne mort. Il observa les tours, clignant des yeux contre la légère brume qui montait de la rivière.
— Des sentinelles tous les cinquante pas, murmura-t-il. Une garnison entière. Voilà qui n’est pas une simple prison. C’est une forteresse en état de siège.
Élise ne répondit pas. Elle comptait les hommes, les torches, les angles morts. Depuis leur départ de l’abbaye, elle n’avait pas lâché la lettre qu’elle avait écrite pour le quitter — elle la sentait dans sa poche, pliée en quatre, comme une preuve de sa faiblesse passée. James, lui, n’y avait plus fait allusion.
— Les surveillants doivent s’approvisionner, dit-elle. Vêtements, nourriture, fourrages pour les chevaux. Ils attendent un convoi.
James inclina la tête.
— Et nous serons deux marchands de farine égarés.
— Mieux que ça. Nous serons deux fournisseurs venus du village de Profondeville. Je connais le chef comptable du dépôt militaire qui achète du grain pour eux. Il a les dents longues et regarde de travers toute facture qui arrive du nord. J’ai pansé sa femme après qu’elle se fut cassé le bras en tombant de sa charrette.
James lui jeta un regard plus long qu’elle n’aurait voulu.
— Tu as pansé la moitié de la Wallonie, Élise ?
— Assez pour connaître les livres de compte, dit-elle en sortant une sacoche de sous son manteau.
Ils attendirent le retour de l’aube, recroquevillés sous un buisson d’épines, parlant à voix basse de tout sauf de ce qui brûlait entre eux. Quand les premières charmilles de gris apparurent à l’est, Élise se changea dans les fourrés, avec une jupe élimée qu’elle avait volée dans une ferme abandonnée deux heures plus tôt, et glissa sous son fichu une pointe de métal et deux sachets de poudre qu’elle avait gardés de l’hôpital.
James, en blouse de meunier trop large, poussa une charrette dans laquelle geignaient deux sacs de farine. Élise marchait à côté, un panier de légumes au bras, le visage poudré de suie.
La sentinelle grise au pont-levis, une longue barbe et une carabine Royale trop propre pour un garde ordinaire, les arrêta.
— Livraison pour le mess des officiers, dit James d’un ton rond et désolé.
— Le chef comptable a commandé son blé à Namur, pas à Profondeville.
Élise baissa la tête, glissa une main dans son panier et en sortit un petit pain encore tiède.
— C’est moi qui l’ai fait, sergent. Le receveur a eu une dispute avec le négociant de Namur ; il espère que vous n’en parlerez à personne. Ce pain est pour lui, et il attend le surplus derrière un pot-de-vin.
Le garde plissa les yeux, prit le pain, le soupesa, et le mordit en plein milieu. Il mâcha deux secondes, les sourcils levés.
— Il est bon, dit-il pour lui-même. Allez, vite. Le receveur est dans le bâtiment Ouest. Ne me faites pas attendre.
Ils pénétrèrent dans la cour intérieure, qui puait la paille humide et le salpêtre. Ce n’était pas une prison de détenteurs ordinaires. Des baraquements entiers semblaient vides, mais des cordes de linge de soldat pendaient le long du mur est. Les fenêtres étaient grillagées, et des marches de pierre s’enfonçaient sous la cour, vers des caveaux profonds.
Élise simula une révérence au comptable, un homme à moitié chauve, aux doigts gras, qui grommela sur la facture tout en les regardant décharger. Au moment où il baissa la tête pour vérifier les scellés des sacs de grain, Élise glissa dans son escarcelle une fausse note de débit qu’elle avait écrite de sa main — une écriture fiévreuse mais impeccable, comme Marguerite le lui avait enseignée.
James se fit porter un seau d’eau pour les chevaux, et Élise le suivit jusqu’au préau des gardes. Elle s’accroupit, la tête basse, feignant de détacher un lacet, et jeta un coup d’œil aux soupiraux grillagés qui s’alignaient au ras du sol.
Le troisième soupirail était plus profond que les autres. Une lucarne fermée par des barreaux neufs, et dans le sable, à côté, un petit carré de tissu, bleu et blanc.
Le mouchoir que sa mère avait brodé pour Pierre à l’occasion de sa majorité.
Élise se leva, les jambes engourdies. Elle n’avait plus besoin de plans.
Pendant que James faisait diversion en discutant avec un palefrenier de la solidité des fers de ses chevaux, elle longea les barreaux, une à une, jusqu’à trouver une porte basse, verrouillée d’un cadenas ordinaire, dont elle connaissait le mécanisme : un barillet à quatre gorges. Elle engagea sa pointe de métal, tâtonna, crocheta en trois souffles. La porte céda.
Un corridor de pierre humide s’enfonçait dans la terre. L’air y puait le moisi, la fièvre, la pisse. Des cellules s’alignaient, closes par des battants épais percés d’un judas. Les prisonniers ne parlaient pas, seulement quelques toux, profondes, organiques.
La dernière cellule, au bout de l’allée, était ouverte, mais une silhouette en gisait sur la paille, immobile, enveloppée dans une couverture rugueuse. Élise s’accroupit, ôta le mouchoir de soie qui couvrait le visage de l’homme.
Pierre. Elle le reconnut tout de suite, malgré la barbe de trois semaines, malgré la maigreur qui lui creusait les joues, malgré la plaie sombre sur son épaule, bandée à la hâte, qui suintait sous la toile sale.
— Pierre, murmura-t-elle en le retournant.
Il ouvrit des yeux bruns, autrefois rieurs, maintenant fiévreux et vitreux. Il sembla la voir, puis ne pas la croire.
— Élise ? fit-il d’une voix de sable.
— C’est moi.
— Tu n’es pas… tu ne devais pas…
Il tenta de s’asseoir, mais une grimace lui coupa le souffle. Élise l’aida, un bras autour de ses épaules fragiles, et sortit en hâte une bande propre et un peu d’eau de sa sacoche.
— Ta blessure n’a pas été nettoyée depuis des jours, dit-elle en défaisant le bandage. Qui t’a fait ça ?
Il toussa pendant un long moment, et du sang sombre tacha ses lèvres. Quand il parla, sa voix avait la dureté d’un homme qui a trop vu les trois dernières années.
— Des Britanniques. Mais pas de la lignée de ton officier, dit-il, en resserrant les dents.
— James ? Que veux-tu dire ?
— Les hommes qui m’ont capturé et qui m’ont enfermé ici portent l’uniforme du 45e de ligne. Mais l’écusson est faux, cousu à la hâte. Ce sont des mercenaires, des déserteurs anglais, des officiers déchus qui veulent attiser une nouvelle guerre entre la France et l’Angleterre. Ils espèrent restaurer l’Empire en opposant l’Angleterre à une France affaiblie.
Élise sentit ses mains se serrer autour du bandage.
— Restaurer l’Empire ? Mais Bonaparte est en exil à Sainte-Hélène. Qui pourrait…
— Son neveu. Un fils illégitime de Jérôme. Des factions royalistes qui n’ont jamais accepté le traité. Ils utilisent le nom de l’empereur pour lever une armée d’ombre, et ils gardent ici des prisonniers politiques qui ont vu leurs visages.
Il saisit le poignet d’Élise dans une poigne étonnamment ferme.
— Fais attention à qui tu as amené avec toi, Élise. S’ils découvrent que tu accompagnes un officier britannique, même le bon, ils ne te laisseront jamais repartir. Ils t’accuseront de trahison.
Élise voulait lui dire que James était digne de confiance. Mais une ombre passa sous la porte de la cellule, le bruit métallique d’une clé dans une serrure adjacente, puis des voix d’anglais, feutrées, au demeurant dépourvues de la moindre bienveillance.
L’un d’eux, avec un accent prononcé du Dorset, disait :
— Vérifiez le bâtiment Ouest. Des marchands se sont égarés. J’en ai vu un, trop grand pour être un meunier. Il faudra les arrêter tous les deux.
Élise comprit que le plan venait de basculer dans la cave. Ils n’étaient plus des fournisseurs ; ils étaient des intrus dans un repaire d’ombres, plus dangereux que des royalistes. Les hommes qui tenaient Pierre ne voulaient pas d’argent, ni de vengeance personnelle. Ils voulaient allumer une autre guerre.
Et la clé de tout cela se trouvait peut-être, non pas dans un fort abandonné, mais dans les coffres d’un banquier de Paris.
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