La Promesse Blessée
Lire le chapitre 27: The Last Stand
Le plafond de pierre trembla au-dessus de leurs têtes. Une fine poussière tomba sur les épaules d’Élise tandis qu’elle soutenait Pierre contre elle, sa tunique sombre déjà trempée de sang. James poussa la lourde porte de la cellule, le visage dur, l’acier de son pistolet luisant dans la lumière des torches.
— Ils savent. Ils fouillent les niveaux inférieurs, dit-il à voix basse en refermant derrière lui.
Pierre toussa, un bruit humide qui fit grimacer Élise. Elle pressa un linge contre la plaie de son flanc, mais le tissu s’imprégna aussitôt.
— Il ne peut pas marcher loin, murmura-t-elle.
James s’accroupit à côté d’elle. Son regard passa de son frère blessé à son visage, et il comprit. Il sortit son couteau et coupa une bande de sa propre chemise, qu’il tendit à Élise sans un mot. Elle banda la blessure plus fermement, et Pierre grimaça, mais ne cria pas.
— Le passage des égouts, au bout du corridor est, souffla Pierre. Ils ne l’ont jamais gardé. Trop dangereux pour leurs hommes. Mais il suit la rivière.
James hocha la tête et se releva.
— Je vais faire diversion. Vous deux, prenez le corridor.
— Non, dit Élise, la main serrée sur le bras de son frère. Nous restons ensemble.
Un éclat de voix résonna au loin. Des bottes sur la pierre. James tira Élise vers lui, son front contre le sien pendant un instant.
— Nous restons ensemble. Mais quelqu’un doit attirer les chiens, autrement nous mourrons tous les trois ici.
Il lui pressa la main, puis se tourna vers Pierre.
— Tu sais le chemin du Fort de la Mothe mieux que quiconque ici. Conduis-la jusqu’à l’issue près du moulin. J’y serai dans vingt minutes. S’il n’y a pas de fumée bleue à ta sortie, pars sans moi.
— James…, commença Élise.
— Je n’ai pas fait tout ce chemin pour te perdre maintenant, répondit-il avec un sourire sans joie. Attends-moi au moulin. C’est une promesse.
Il sortit un pistolet de sa ceinture et le glissa dans la main d’Élise avant de quitter la cellule d’un pas rapide, sa silhouette disparaissant aussitôt dans l’ombre du corridor. Un instant plus tard, des éclats de voix et le bruit d’un choc métallique résonnèrent à l’opposé. Les geôliers se précipitèrent vers le bruit, des cris de commandement s’entremêlant dans la nuit.
— Viens, dit Pierre, la voix rauque.
Il se mit debout en s’appuyant contre le mur, les mâchoires serrées. Élise passa un bras autour de sa taille et ils avancèrent dans le corridor est, leurs pas étouffés par la terre et la paille. Pierre ralentissait, chaque souffle semblant lui coûter davantage, mais il continuait. À un détour, il s’arrêta et poussa de l’épaule contre une section de mur qui semblait vide. Un pan entier pivota avec un gémissement de pierre contre pierre, révélant un boyau sombre et humide.
— Les anciennes galeries, murmura-t-il. Personne ne les utilisait plus.
Ils se glissèrent dans l’obscurité, laissant le pan de mur se refermer derrière eux. Élise déchira une bande de sa robe et la noua autour du poignet de Pierre pour ne pas le perdre. Les parois suintaient d’eau et de terre. On ne les suivait pas. Ils avancèrent ainsi, lents, obstinés, le souffle de Pierre devenant de plus en plus rauque, jusqu’à ce que la lumière grise de l’aube filtre à travers les fissures d’un plafond affaissé et qu’un courant d’air plus frais leur caresse le visage.
Le passage déboucha sur un talus envahi de ronces surplombant la rivière, le moulin à eau visible à quelques centaines de mètres en contrebas. Pierre s’arrêta, plié en deux, les mains sur les genoux. Lorsqu’il se redressa, son visage était blanc comme de la craie.
— Va-t’en, maintenant. Il ne faut pas que tu restes ici, dit-il.
— Pas sans toi, tu peux marcher jusqu’au moulin, répondit Élise, les yeux brûlants. C’est à peine si…
Le sifflement déchira l’air avant qu’elle puisse finir. Une balle ricocha sur la pierre à leur droite, et une volée de cavaliers surgit de la courbe du chemin, leurs manteaux rouges éclatant dans la lumière naissante.
— Des Anglais, murmura Pierre. Ils ont dû vous voir entrer. C’étaient eux qui attendaient, dit-il, non pas les gardes du Fort de la Mothe.
James était leur cible, pensa Élise. Ils l’avaient suivi.
Un second coup de feu claqua, plus proche, et la terre gicla à leurs pieds. Pierre poussa Élise derrière lui d’un geste presque dérisoire, sa main plaquée sur sa blessure comme pour la dissimuler. Elle s’agrippa à son bras avec force, mais il se dégagea.
— La rivière, il faut traverser la rivière, dit-il. Le moulin a un passage souterrain, je l’ai vu quand j’étais gardé ici. Va devant, monte le courant sur cent pas, le lit est peu profond. Je les retiens.
— Jamais. Je ne te laisse pas, dit-elle, le visage ruisselant.
— Pierre ! Élise ! cria une voix familière au loin.
James arrivait en courant le long de la berge, et derrière lui, le feu crépitait, des coups de feu échangés entre lui et les cavaliers. Pierre saisit le visage de sa sœur entre ses mains ensanglantées, les yeux brillants d’une intensité brûlante.
— Va avec lui. Il t’aime, je l’ai vu dans ses yeux lorsqu’il est venu te chercher. C’est un bon homme, malgré sa couleur de manteau.
Élise hoqueta, secouant la tête, mais Pierre la poussa fermement.
— Auguste Necker, rue Vivienne, au troisième étage. La banque se cache derrière une enseigne de drapier. Le code de la cave est le nom de notre mère : Hélène. Ne l’oublie pas. Il fallait que je te le dise. Va maintenant. Va défendre notre famille, puisqu’il m’est donné de mourir pour elle.
Il l’embrassa une fois sur le front, puis pivota et se planta face aux assaillants. Élise vit sa main se lever comme s’il tenant une arme invisible, criant quelque chose pour attirer leur attention. Les cavaliers changèrent de direction, convergeant vers lui.
James atteignit Élise et la tira violemment vers la rivière. Elle résista, se retourna, vit Pierre trébucher sur un caillou, puis se redresser une dernière fois, le bras étendu vers sa sœur.
Le coup partit, unique, net.
Pierre tomba.
Le cri d’Élise déchira l’air du matin. Elle voulut revenir, mais James la ceintura, l’arrachant au rivage et l’entraînant dans l’eau gelée de la rivière. Les mains des soldats derrière eux, le bruit des chevaux, la voix de James exhortant à gagner le moulin disparurent pour elle dans un brouillard rouge.
Ce ne fut que sous l’abri humide du passage souterrain du moulin que ses yeux recommencèrent à voir, que ses oreilles recommencèrent à entendre, et que les derniers mots de son frère se gravèrent dans sa mémoire : Auguste Necker. Troisième étage. Hélène. Il avait donné sa vie pour lui donner les mots qui pourraient changer le cours de la guerre.
Elle s’effondra contre la paroi froide, secouée de sanglots muets, James agenouillé devant elle, les mains de son frère absentes de son visage. Il ne dit rien ; il attendit, sonné, brisé lui aussi.
Lorsqu’elle releva les yeux, quelque chose avait changé en elle. La douleur était là, dévastatrice, mais une certitude nouvelle durcissait son regard.
— Il m’a dit le code, dit-elle d’une voix rauque. Et il m’a dit autre chose. Qu’il y a des officiers britanniques à la tête de tout cela. Des Anglais.
Elle regarda James, et pour la première fois, une ombre de distance entre eux. La terreur muette que James avait vue grandir en elle depuis Waterloo, la colère qu’elle avait toujours contenue, venait de trouver une cible précise : la couleur de son manteau.
James la laissa se relever sans répondre, menant la progression vers Paris en silence, la route longue, la promesse fragile.
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