La Promesse Blessée
Lire le chapitre 4: The Debt of Blood
La lumière grise de l’aube rampait sous la toile de la tente lorsque les paupières d’Ashworth battirent pour la première fois. Élise, assise sur un tabouret près de son lit, le vit émerger par à-coups, comme un noyé revenant à la surface. Sa main chercha la sienne sans qu’il en eût conscience ; elle la laissa reposer là, chaude et sèche contre la sienne.
— Où… ? murmura-t-il, la voix rauque.
— Mont-Saint-Jean. Vous êtes dans l’infirmerie de fortune. Votre jambe est là, et elle le restera si vous ne faites pas de sottise.
Il cligna des yeux, les fixant sur le plafond de toile, puis sur elle. Un long silence s’installa, peuplé seulement par les gémissements d’autres blessés plus loin sous la tente.
— La bataille, dit-il enfin. Comment s’est-elle terminée ? Je me souviens… la cavalerie, puis plus rien.
Élise hésita. Elle avait appris, en trois jours de soins, à jauger la violence des nouvelles avant de les lâcher. Mais il avait le droit de savoir ce qu’il avait payé de son sang.
— Wellington a tenu. Les Prussiens sont arrivés en fin de journée. L’armée de Napoléon est en déroute.
Il ferma les yeux un long moment. Elle crut qu’il s’était rendormi, mais quand il les rouvrit, ils étaient nets, d’un bleu froid comme l’acier anglais.
— Et les prisonniers français ? demanda-t-il.
La question la surprit. Un officier britannique, à peine sorti du néant, qui s’inquiétait du sort des vaincus ? Elle baissa le regard sur ses mains, où des taches de teinture d’iode s’incrustaient sous les ongles.
— Ils sont enfermés dans les granges, derrière la ferme. Les habitants les regardent avec méfiance. On les traite comme des pestiférés.
— Vous les soignez quand même ?
— Je suis infirmière. Je soigne ce qui saigne, pas ce qui vote.
Un sourire mince, presque imperceptible, passa sur ses lèvres. Il tenta de se redresser sur les coudes ; la douleur lui coupa le souffle, et il retomba sur le matelas de paille avec un grognement.
— Qui d’autre a été amené ici, cette nuit-là ? demanda-t-il, la voix serrée. Les officiers britanniques qui tombaient autour de moi…
— Vous étiez le seul de votre rang arrivé vivant. Les autres… nous avons dû faire vite.
Il y avait dans sa voix une lassitude que trois nuits blanches ne suffisaient pas à expliquer. Ashworth la détailla, les traits tirés, la robe tachée, les mains qui ne tenaient plus en place, et quelque chose dans son regard s’adoucit.
— Et mon uniforme ? Il était dans un état…
Élise sentit son ventre se nouer. Elle avait recousu la poche secrète avec un soin méticuleux, mais elle savait que l’épreuve de la bataille avait laissé des traces. Elle se leva, alla chercher la tunique rouge, soigneusement pliée sur une caisse, et la lui présenta.
— J’ai fait ce que j’ai pu. Il ne sera plus jamais comme avant.
Il prit la tunique, la retourna entre ses mains. Ses doigts s’attardèrent sur le col, où une fine broderie de lieutenant avait été décousue à la hâte par une main fébrile. Élise retint son souffle. Elle avait remarqué cette anomalie dès le premier jour, sans oser la mentionner. Un colonel Ashworth portait les insignes de son grade ; il ne portait pas ceux d’un lieutenant fraîchement promu, encore moins une couture de fortune là où des épaulettes avaient été arrachées.
— Un homme est mort dans cette tunique, dit-il soudain, la voix sourde. Il s’appelait Hawke. Lieutenant Hawke. Je l’ai vu tomber à quelques mètres de moi, à la fin de la charge de la brigade. Nous nous étions croisés la veille ; il m’avait parlé de sa mère, à York, qui l’attendait pour Noël.
Élise resta immobile. Elle comprit que ce n’était pas une confidence, mais une confession.
— Nous avons échangé nos manteaux, continua-t-il. Après sa mort. Pour… je ne sais pas. Par respect. Pour qu’il ne soit pas dépouillé comme un charognard l’aurait fait.
Le mensonge était mal cousu, comme sa poche secrète. Élise le sentit, mais elle ne dit rien. Si Ashworth avait pris l’identité d’un mort, alors James Ashworth n’était pas James Ashworth, ou pas seulement. Et la lettre pour Lady Ashworth, la miniature blonde, le nom de Marie Laurent à Ostende — tout cela appartenait à un homme qui n’existait peut-être que sur le papier.
— Vous le connaissiez bien ? demanda-t-elle, prudente.
— Non. C’est bien ça qui me ronge. J’aurais pu le sauver. Mais la cavalerie française nous a débordés, et j’ai dû choisir entre lui et ma propre peau. J’ai choisi la mienne.
Il laissa tomber la tunique sur ses genoux, contemplant la tache sombre au niveau du flanc, là où l’étoffe avait bu le sang de son propriétaire légitime.
— Je porte sa mort sur moi, Élise. Cette tunique, c’est son linceul.
Elle s’assit au bord du lit, sans le toucher, mais assez près pour qu’il sente sa présence. C’était une familiarité qu’elle n’accordait pas à tous les blessés, mais quelque chose dans cet homme — cette culpabilité, cette faille — l’attirait contre son propre instinct.
— Vous étiez là pour vous battre, dit-elle doucement. Pas pour mourir. Personne ne vous reprochera d’avoir choisi de vivre.
— Vraiment ? Vous, qui passez vos nuits à sauver des ennemis, vous ne me reprochez rien ?
— Je ne vous connais pas assez pour vous juger, colonel. Et vous ne me connaissez pas assez pour savoir ce que je penserais.
Il la dévisagea, cherchant quelque chose dans ses yeux qu’elle n’était pas prête à montrer. Elle détourna le regard, se leva, arrangea le bandage sur sa jambe avec des gestes précis qui ne trompaient personne : elle fuyait.
— Le lieutenant Hawke, dit-elle en s’éloignant. Il avait des effets personnels ? Une famille qu’il faudrait prévenir ?
— Je m’en occuperai. Après. Quand je pourrai marcher.
Sa voix avait changé, devenant plus dure, plus officielle. C’était la voix du faux colonel qui venait de reprendre le dessus sur l’homme qui avait confessé sa lâcheté. Il remit la tunique sur sa poitrine, comme un bouclier.
— Élise, dit-il, alors qu’elle atteignait l’entrée de la tente.
Elle se retourna. Le soleil levant dessinait une ligne d’or sur son visage, creusant les traits de fatigue. Il la regarda un long moment, les lèvres entrouvertes sur un mot qu’il n’osa pas prononcer.
— Merci. Pour la jambe. Pour tout.
— Vous me remercierez quand vous marcherez, colonel. Et ce jour-là, vous me direz qui vous êtes vraiment.
Il ne répondit pas. Mais ses doigts, sur la tunique, se serrèrent autour du col d’un geste instinctif, comme pour en protéger le contenu.
Élise sortit dans l’air frais du matin. Derrière la ferme, elle vit un groupe de soldats français, les mains liées derrière le dos, conduits sous la surveillance d’un caporal anglais. Elle les regarda passer, cherchant parmi ces visages sales et baissés une silhouette familière, un frère, un fantôme — et ne trouva que des étrangers.
Dans sa poche, la lettre d’Ostende brûlait contre sa poitrine, comme un cœur second qui battait à contretemps. Elle l’avait lue et relue à la lumière de la bougie, jusqu’à en connaître chaque mot par cœur, sans en comprendre le sens. Il y avait là une vérité dont elle ignorait la nature, et elle la portait désormais comme une dette.
Une dette de sang, pensa-t-elle en revenant vers l’infirmerie. Celle qu’elle avait contractée en sauvant un homme qui se prétendait un autre, celle qu’elle paierait peut-être de sa propre vie.