La Promesse Blessée
Lire le chapitre 30: The Prisoner's Innocence
La banque Necker se dressait derrière eux, austère et silencieuse, quand James tourna brusquement le dos à la grille du guichet. Ses yeux balayèrent la rue des Vivants, cherchant les ombres qui venaient de disparaître au coin de la ruelle Saint-Honoré.
— Ils nous ont vus, dit-il à voix basse. La banque est piégée. Nous ne pouvons pas y entrer maintenant.
Élise serra le microdot contre sa poitrine, sous son corsage, là où la chaleur de sa peau protégeait le secret fragile. Ses doigts tremblaient encore du poids de la mort de Pierre.
— Alors quoi ? Nous avons le code, l’adresse, la combinaison du coffre… et nous ne pouvons rien en faire ?
James l’entraîna dans une ruelle étroite, son regard surveillant les toits et les fenêtres.
— Il existe une autre voie. Les ambassades. Si nous pouvons convaincre les autorités britanniques ou françaises que des officiers de Sa Majesté complotent pour relancer la guerre, elles enquêteront. Le coffre de Necker attendra.
Élise s’arrêta net, ses semelles crissant sur les pavés mouillés.
— Les ambassades ? James, nous avons fui un fort où des soldats britanniques ont tué mon frère. Tu veux que je leur fasse confiance ?
— Non, dit-il, sa voix adoucie par une fatigue qu’il ne montrait jamais. Je veux que nous leur montrions les preuves. C’est différent.
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L’ambassade de France, rue du Faubourg Saint-Honoré, sentait la cire d’abeille et le vieux bois. Le consul, un homme sec aux favoris gris nommé Delacour, écouta leur récit avec une patience glaciale. Il tourna les documents dans ses mains, les approcha de la lumière de la fenêtre, les reposa sur son bureau avec un soupir.
— Ces papiers… dit-il lentement, sont des copies de rapports militaires britanniques. Rien qu’une copie. Aucun sceau officiel, aucune signature vérifiable.
— Le sceau a été arraché par mon frère avant de mourir, dit Élise, la gorge serrée. Il a donné sa vie pour ces documents.
Delacour la regarda avec une pitié polie.
— Mademoiselle Delacroix, je comprends votre chagrin. Mais ces documents accusent des officiers britanniques haut placés de conspirer contre leur propre couronne, avec la bénédiction du fantôme de Napoléon. Nous avons été brûlés par de telles histoires. Le roi Louis XVIII ne peut pas se permettre un incident diplomatique basé sur des copies non authentifiées.
James s’avança, sa mâchoire serrée.
— Et les témoignages ? Nous étions au Fort de la Mothe. Nous avons vu les officiers, entendu leurs plans.
Delacour haussa un sourcil.
— Un officier britannique qui accuse des compatriotes de trahison, accompagné d’une infirmière belge éplorée par la perte de son frère… Croyez-moi, messieurs, j’ai vu des centaines de conspirations imaginaires franchir ce seuil depuis Waterloo. La plupart étaient des ruses pour obtenir des compensations ou régler des comptes personnels.
Élise sentit un poing se serrer dans sa poitrine. Pierre était mort pour cela. Pierre était mort pour que ces documents soient traités comme de la poussière par un bureaucrate au visage de pierre.
— Le code « Hélène », dit-elle. Il est gravé sur une lettre de la mère de James, assassinée pour ce qu’elle savait. Cela ne prouve-t-il pas une connexion ?
Delacour se leva, signifiant la fin de l’audience.
— Une lettre d’une femme décédée ? Vous me demandez de déclencher une enquête diplomatique sur la base d’une coïncidence tragique. Non, mes amis. Revenez avec des originaux, des sceaux, des témoins vivants et dignes de foi. En attendant, je vous conseille de quitter Paris rapidement. La ville est pleine de rumeurs, et les rumeurs ont des jambes.
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À l’ambassade britannique, l’accueil fut pire. Le secrétaire d’ambassade, un jeune homme nommé Whitmore aux yeux bleus écarquillés, les reçut dans un bureau décoré de portraits de Wellington. Il feuilleta les documents avec un amusement grandissant.
— Messieurs, dit-il avec un sourire mauvais, ces rapports portent des cachets régimentaires qui ne correspondent à aucune unité actuellement en service. Regardez ici, le 14e dragons légers ? Dissous en 1812. Ces papiers sont des faux, ou des pièces d’archives recyclées.
James blêmit.
— Elles ont été rédigées récemment, avec des cachets anciens. Les conspirateurs ont utilisé de vieux formulaires pour éviter les suspicions.
Whitmore haussa les épaules.
— Et pourtant, c’est exactement ce que dirait un homme cherchant à discréditer le gouvernement britannique, dans le but de nous faire douter de nos propres soldats. Dites-moi, capitaine, si vous étiez un agent français tentant de semer la zizanie, comment procéderiez-vous ?
La pièce sembla se refroidir.
— Je ne suis pas un agent français, siffla James.
— Bien sûr que non. Mais c’est précisément ce que vous diriez. Je vous prie de quitter les lieux avant que je ne sois obligé de signaler votre visite à mon supérieur. Les temps sont troublés, capitaine. Les loyalistes et les bonapartistes se regardent en chiens de faïence. Nous n’avons pas besoin de provocations supplémentaires.
La porte claqua derrière eux, les laissant seuls dans un corridor de marbre froid.
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La nuit tombait quand James mena Élise dans une petite auberge près du Pont Neuf. Il commanda du pain, du fromage et une bouteille de vin qu’il ne toucha pas. Ses mains étaient posées à plat sur la table, les jointures blanchies.
— Ils ne nous croiront jamais, dit-il finalement. Les documents sont trop propres, trop précis. Hale a anticipé cette manœuvre. Il a tout calculé.
— Alors il n’y a rien à faire, murmura Élise. Les officiers vont relancer la guerre, et Pierre sera mort pour rien.
James leva les yeux. Quelque chose dans son regard avait changé, une dureté nouvelle.
— Il reste une dernière chance. Hale est à Bruxelles. Je connais ses quartiers.
Élise se pencha.
— Tu veux aller lui parler ? Après avoir passé la frontière et affronté un homme qui a tué ta mère ?
— Je ne vais pas lui parler. Je vais l’affronter. Face à face, devant ses hommes. Les officiers qui complotent avec lui mourront dans l’indifférence si nous ne les forçons pas à se dévoiler. Mais Hale, si je peux le pousser à confession…
— Il ne confessera rien.
— Il aura peut-être un instant d’orgueil, dit James. Les hommes qui se croient intouchables font souvent des erreurs fatales. Je compte bien lui en donner l’occasion.
Élise le regarda longuement. Elle vit son frère mort, sa mère assassinée, un officier britannique brisé par la culpabilité et le désir de vengeance. Elle vit aussi l’homme qui l’avait suivie jusqu’à un pont, qui avait refusé de la laisser mourir seule, qui avait porté son frère dans ses bras jusqu’à la rivière.
— Je viens avec toi.
— Non. Bruxelles est trop dangereux. Hale connaît ton visage maintenant.
— C’est précisément pour cela que je viens, dit-elle. S’il nous voit ensemble, s’il sait que nous avons survécu et que nous détenons les preuves, il essaiera de nous éliminer. Et quand il le fera, il se trahira peut-être.
James soupira, mais un sourire amer se dessina sur ses lèvres.
— Tu es la femme la plus obstinée que j’aie jamais rencontrée, Élise.
— Et tu es le premier homme qui n’a pas essayé de m’en empêcher. Ce qui prouve que tu es soit sage, soit désespéré.
— Les deux, dit-il. Les deux probablement.
Ils quittèrent Paris à l’aube, prenant des routes secondaires à travers les plaines du Nord. À chaque village traversé, Élise scrutait les visages, cherchant ceux des officiers qui les avaient poursuivis depuis le fort. Mais la campagne était paisible, encore engourdie par le sang de la dernière bataille.
Ils atteignirent Bruxelles par la porte de Namur, les murs encore écorchés par les boulets anglais de la campagne précédente. James connaissait les rues de son ancienne affectation. Il la mena à une maison étroite près de la Grand-Place, une demeure de briques sombres aux volets clos.
— Le major Hale occupe la chambre du premier étage, dit James. Son ordonnance sort chercher le courrier chaque matin à neuf heures. À neuf heures précises, nous frapperons à sa porte.
Élise serra la main de James.
— Et s’il ne nous laisse pas entrer ?
— Il nous laissera entrer. Parce qu’il voudra savoir pourquoi deux insectes qu’il a écrasés sont encore vivants et bourdonnent devant son seuil.
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La porte s’ouvrit sur un homme de taille moyenne, aux cheveux poivre et sel, vêtu d’une robe de chambre bleu marine. Ses yeux étaient d’un gris perçant qui examina les deux visiteurs avec une calme assurance. Il ne parut pas surpris de les voir.
— Capitaine Ashworth, dit-il sans se troubler. Quelle constance remarquable. Entrez donc. Vous avez traversé trop de routes pour mourir sur mon paillasson.
James franchit le seuil, Élise juste derrière lui. Hale les fit passer au salon, remplit trois verres de cognac sans qu’on le lui demande, et s’assit en face d’eux dans un fauteuil de cuir.
— Je suppose que vous êtes venus me montrer des documents, commença-t-il en croisant les jambes. Ces mesures m’ont été rapportées hier. Des rapports très bien forgés, j’ai entendu dire. Par quelle méthode avez-vous créé des cachets si anciens ? L’eau régale, sans doute, pour éroder l’encre ? Ingénieux.
James ne toucha pas au verre.
— Vous savez qu’ils sont authentiques. Vous savez ce que vous avez fait au Fort de la Mothe. Vous avez tué mon frère ? Non, vous avez tué le frère d’Élise. Vous avez tué ma mère.
Hale inclina la tête, un sourire mince aux lèvres.
— Votre mère… Ah, oui, la femme qui est morte avec tant de secrets inutiles. C’était elle qui détenait la clé du code « Hélène ». Mais vous ne l’avez jamais trouvée, n’est-ce pas ?
James se leva, mais Élise lui saisit le bras.
— Laissez-le parler, dit-elle doucement. Les hommes qui se croient intouchables font souvent des erreurs.
Hale rit. Un rire bref, sec, sans joie.
— Ma chère, je suis touché. Mais permettez-moi de vous corriger sur un point crucial. Les papiers que vous présentez ne sont pas seulement des faux. Ils sont des trahisons forgées pour discréditer le gouvernement britannique légitime. À mes yeux, à ceux de mes supérieurs, vous êtes deux agents bonapartistes désespérés inventant des conspirations pour sauver votre cause perdue.
Il se pencha, les coudes sur les genoux.
— Et maintenant, qu’allez-vous faire, Ashworth ? Vous rendre à ma porte avec des faux et un visage connu pour trahison ? Ou accepter votre échec et partir avant que je ne sois contraint de vous dénoncer ?
James resta debout, ses poings serrés le long des cuisses. Élise le regarda, et elle vit la décision se former dans ses yeux : ils n’avaient plus le choix.
— Nous partons, dit James d’une voix tendue. Mais nous reviendrons, Hale. Et quand nous reviendrons, ce ne sera pas avec des papiers.
Hale se leva à son tour, les dominant de sa présence calme.
— Je l’espère, capitaine. La guerre est si ennuyeuse sans adversaires dignes de ce nom.
Ils quittèrent la maison dans un silence de plomb, les volets de chaque fenêtre semblant les suivre des yeux. Bruxelles s’éveillait autour d’eux, indifférente à leur défaite.
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Dans une ruelle derrière l’auberge où ils logeaient, James s’arrêta brutalement, le dos contre un mur de briques froides.
— Il a raison, dit-il entre ses dents. Nous sommes seuls. Personne ne nous croira, personne ne nous aidera. La seule manière de vaincre un homme qui contrôle la vérité, c’est de contrôler mieux la sienne.
— Quelle vérité ? demanda Élise.
James la regarda, les yeux fiévreux.
— Hale a commis une seule erreur. Il m’a laissé en vie. Et il a parlé du code « Hélène » comme s’il savait ce que cela signifiait. Ma mère est morte pour ce secret. Pierre est mort pour ce secret. Mais une personne sait encore ce que « Hélène » signifie, cachée au fond d’un coffre de la banque Necker.
Élise comprit avant qu’il ne le dise. Elle l’avait vu dans son regard changeant.
— Nous allons reprendre cette banque, dit-il. De force, s’il le faut. Et nous trouverons ce qu’elle contient avant que Hale ne nous trouve nous.
Sa main serra la sienne sur le pavé humide de Bruxelles, et pour la première fois, Élise vit dans ses yeux non plus un officier brisé par le chagrin, mais un homme prêt à brûler le monde pour découvrir la vérité.
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