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La Promesse Blessée

Lire le chapitre 5: A Brother's Letter

Le troisième jour, la fièvre était tombée, mais la jambe d’Ashworth restait gonflée, violacée par endroits. Élise changeait ses pansements dans la lumière grise de l’aube lorsqu’un remous agita la salle. Un brancardier français, capturé la veille, fut traîné entre deux soldats prussiens jusqu’à la tente des prisonniers. Il criait quelque chose en français, un nom qu’elle ne saisit pas d’abord.

— Delacroix ! hurla-t-il soudain. Quelqu’un cherche une Delacroix !

Élise lâcha la compresse. Son cœur cogna. Elle s’essuya les mains sur son tablier déjà maculé et sortit sous la toile humide, croisant le regard d’Ashworth, qui avait ouvert les yeux.

— Restez tranquille, lui dit-elle sans se retourner.

Le prisonnier était jeune, visage criblé de poussière de poudre, mains liées dans le dos. En la voyant, il plissa les yeux.

— Vous êtes la sœur de Pierre Delacroix ?

— Antoine, corrigea-t-elle. Antoine Delacroix.

Il hocha lentement la tête.

— Oui, Antoine. Pardon. Il parlait de sa sœur qui soignait les blessés. À l’hôpital de Mont-Saint-Jean, qu’il disait. Élise.

— Il est vivant ?

Le mot lui brûla la gorge. Le prisonnier fouilla dans sa ceinture et tendit une pièce usée, un franc d’argent, marqué d’une entaille en travers de l’effigie du roi.

— Il m’a donné ça à Ostende, juste avant que les Prussiens nous ramassent. Il a dit : « Si tu passes près de Bruxelles, trouve Élise Delacroix. Dis-lui que je respire encore. »

Élise serra la pièce dans sa paume moite. L’entaille, elle la reconnut. Antoine l’avait faite lui-même, à la pointe d’un couteau, le jour de leur séparation, jurant qu’ils retrouveraient un jour ce même argent pour acheter du pain ensemble.

— Il était blessé ? demanda-t-elle d’une voix étranglée.

— Une balle dans l’épaule, mais il marchait. Les Prussiens l’ont conduit vers un camp, au nord. Il m’a dit d’essayer de vous faire parvenir un mot, mais j’ai été pris avant de pouvoir écrire.

Elle laissa échapper un soupir qui ressemblait presque à un sanglot. Vivant. Il était vivant. Quelque part, derrière des palissades prussiennes, son frère respirait. Elle fourra la pièce dans sa poche et attrapa les mains du prisonnier, qu’il tendait malgré les liens.

— Merci. Merci infiniment.

On l’emmena. Élise resta sur place, le ventre noué d’une joie terrible, d’une peur nouvelle. Vivant, mais prisonnier. Vivant, mais où ? Elle rentra lentement, revit la forme étendue d’Ashworth qui l’observait, une question muette dans ses yeux gris.

— Des nouvelles ? demanda-t-il à voix basse.

— Mon frère. Il est vivant.

Elle n’en dit pas plus. Elle retourna à ses compresses, mais ses doigts tremblaient. Dans la poche de son tablier, la pièce pesait comme un caillou. Antoine croit que je suis ici à soigner. Il ne sait rien de ce qui s’est passé à Waterloo. Il ne sait pas que j’ai ramené un uniforme de l’autre camp dans nos lignes.

Elle travailla tout l’après-midi la mâchoire serrée, rêvant d’une plume et d’un papier. Écrire à leur tante à Gand, là où Antoine savait qu’elle pourrait laisser les nouvelles. Mais comment parler d’un camp prussien sans désigner personne ? Comment faire passer cette lettre sans éveiller les soupçons ?

Ce soir-là, quand la salle s’apaisa enfin, Élise s’accroupit près du feu de camp, une lampe à huile vacillante à ses pieds. Elle tenait un morceau de papier plié, un crayon raccourci. Ma tante, commença-t-elle. Puis elle s’arrêta. Son regard dériva vers les formes sombres des blessés. Vers les deux officiers anglais qui jouaient aux cartes près de la tente des états-majors. Une guerre finie ne rendait pas les lettres innocentes.

Elle écrivit ces mots, brefs, prudents, presque codés : « Antoine a laissé un signe de vie. On le dit au nord derrière les grilles. Viens me rejoindre quand tu pourras, j’ai besoin de tes conseils. » Le nord. Derrière les grilles. Trop clair. Mais chaque mot de plus risquait de le perdre.

Elle plia la lettre, la glissa dans une enveloppe adressée à sa tante, à Gand, qui saurait la faire circuler. Il ne lui restait qu’à trouver un messager de confiance.

— Vous écrivez à l’ennemi ?

Élise sursauta. La matrone Meeks se tenait derrière elle, silhouette épaisse contre la flamme, deux servantes muettes à ses côtés. Son regard tomba sur la lettre.

— À ma tante, répondit Élise en avançant la lettre comme preuve. Elle est à Gand. Je viens d’apprendre que mon frère est vivant.

— Votre frère est soldat français, n’est-ce pas ? dit Meeks d’une voix lente, presque douce, mais les yeux durs.

— Engagé dans l’armée de l’Empereur. Je ne lui écris pas à lui. Je préviens ma famille.

— Et cette lettre, elle dit quoi exactement ?

Élise sentit le piège se refermer. Elle aurait pu mentir. Mais la matrone avait l’œil de ceux qui flairent les mensonges.

— Que mon frère est prisonnier, au nord. Que je demande à ma tante de venir.

Meeks avança la main. La lettre changea de mains. Le papier craqua dans ses doigts épais qui le déplièrent, le déchiffrèrent à la lueur de la lanterne. Puis elle releva les yeux vers Élise.

— « Derrière les grilles ». C’est ainsi que vous parlez des prisons prussiennes ? Ou des nôtres ?

— Les Prussiennes. C’est où il est.

— Et comment le savez-vous ?

— Un prisonnier français me l’a dit.

Meeks reposa la lettre sur sa paume comme si elle pesait une tonne.

— Vous recevez des informations d’un prisonnier de guerre, et vous vous empressez de les coucher sur le papier et de les faire sortir d’une hospitalière anglaise. Vous trouvez cela prudent, Mademoiselle Delacroix ?

Élise serra les poings dans son tablier.

— Mon frère est un homme blessé et captif. Lui écrire n’a rien à voir avec l’espionnage.

— Espionnage ? C’est un mot lourd, dit Meeks. Mais nous sommes en pays occupé, et vous servez dans une structure que Sa Majesté a mise sur pied pour soigner ses soldats. Je ne peux pas laisser courir ce genre de lettre sans consulter le major.

Élise sentit la colère monter, rouge, violente.

— C’est une lettre à ma tante ! Ma famille !

— Et ce frère, il combattait sous quel drapeau ?

— Le sien, comme des milliers de jeunes gens forcés de porter la baïonnette !

Le silence tomba. Les servantes baissèrent les yeux. Meeks replia lentement la lettre et la glissa dans sa poche de poitrine.

— Je vais la garder. Si elle est aussi innocente que vous le dites, on pourra la faire parvenir par des canaux autorisés, après vérification.

— C’est une lettre de famille, pas un rapport militaire !

— Et pourtant, vous l’avez écrite juste après avoir parlé à un soldat ennemi. Vous comprendrez ma prudence.

La voix d’Élise se fit basse, presque menaçante.

— Cette lettre peut sauver mon frère. La retenir peut le tuer.

Meeks ne broncha pas.

— Je ne tue personne. Je préviens juste des fuites. Revenez me voir demain matin. Nous verrons.

Elle tourna les talons. Élise resta seule près du feu mourant, la poitrine emplie d’un poison amer. Sa lettre allait dormir dans la poche de la matrone. Et Antoine resterait sans nouvelles, sans réconfort, dans un camp prussien inconnu, pendant que sa sœur ne pourrait rien faire.

Elle rentra dans la tente des blessés, les mâchoires serrées. Ashworth était réveillé, adossé contre ses oreillers, un livre posé sur la poitrine. Il la regarda traverser la salle, pâle et raide, et dit simplement :

— Quelque chose s’est passé.

Élise s’immobilisa. Elle ne voulait pas parler. Mais quelque chose dans la voix calme de cet homme, étranger, menteur, blessé, la fissura.

— La matrone a confisqué une lettre que je voulais envoyer à ma tante, pour annoncer que mon frère est vivant.

Ashworth reposa le livre.

— Prisonnier en Prusse ?

— Oui.

Il réfléchit un instant, puis sa voix se fit légère, trop désinvolte.

— Et elle l’a prise pour une preuve d’espionnage ?

— Elle soupçonne, oui.

Ashworth laissa échapper un petit rire, sans joie.

— J’ai été sous les verrous assez longtemps pour savoir que les matrones de ce monde voient des conspirations dans chaque lettre. Surtout quand elle vient d’une Française soignant des soldats anglais.

— Je vais lui parler, dit Élise. Demain, je lui ferai comprendre.

— Elle ne cédera pas, dit Ashworth. Pas à une Française, pas à une femme. Pas dans cette position.

La frustration lui arracha un geste brusque.

— Alors qu’est-ce que je fais ? Je laisse mon frère pourrir ?

Ashworth la regarda longuement, les yeux gris soudain plus sombres.

— Vous me dites la vérité ? Être alliée de l’ennemi, même par le sang, dans une hospitalière anglaise, c’est une position dangereuse. Je peux parler à la matrone, si vous voulez.

— Vous ? Vous êtes censé être gravement blessé.

— Justement. Un homme à l’agonie qui demande qu’on laisse une lettre familiale partir peut peser plus lourd que toutes vos supplications.

Élise hésita. Demander de l’aide à cet homme qu’elle ne connaissait pas, qui lui cachait qui il était, qui portait un uniforme dérobé à un mort… C’était une dette supplémentaire. Mais Antoine était quelque part au nord, derrière les grilles prussiennes, et chaque heure comptait.

— Pourquoi feriez-vous cela ? demanda-t-elle. Pourquoi vous mêler de cela ?

Ashworth soutint son regard.

— Parce que j’ai vu des hommes mourir faute de nouvelles de leur famille. Et parce que vous m’avez sauvé la jambe. Peut-être la vie. Je ne rendrai pas tout cela par un simple merci.

Il y eut un long silence. Élise sentit le poids de la pièce dans sa poche, celui de la lettre d’Ostende contre sa poitrine, celui de ce nouveau pacte.

— Je le ferai, dit-elle. Et je vous devrai davantage.

— Vous ne me devez rien, dit Ashworth. Nous sommes quittes quand je peux marcher et que vous tenez votre lettre. En attendant, allez dormir. Vous êtes épuisée, et demain sera une journée pour les requêtes.

Elle le regarda. Quelque chose dans son ton, dans sa manière de trancher la conversation, réveilla ses soupçons. Il savait parler, quand il le voulait. Il savait commander aussi.

— Vous ressemblez à un homme qui a l’habitude d’être obéi, murmura-t-elle.

Ashworth tourna la tête vers le plafond de toile.

— Je ressemble à beaucoup de choses, dit-il. Bonne nuit, Mademoiselle Delacroix.

Élise resta une seconde de plus, puis quitta la tente sur la pointe des pieds. Dehors, la nuit était froide, piquetée d’étoiles brutales. Dans sa poche, la pièce d’Antoine semblait battre comme un cœur.

Une lettre confisquée. Un frère prisonnier. Un officier menteur qui lui proposait son aide. Et sur sa poitrine, un papier brûlant adressé à une certaine Marie Laurent, à Ostende, qui attendait qu’elle le déchiffre.

Elle s’assit sur un tonneau vide, sortit la pièce, la fit tourner sous ses doigts. L’entaille était encore fraîche. Antoine avait fait ça pour qu’elle le reconnaisse, pour qu’elle sache que l’argent venait bien de lui, même si d’autres mains le portaient.

— Respire encore, murmura-t-elle vers la nuit. Respire encore, je viendrai.

Et quelque part là-bas, au-delà des collines, elle jura qu’elle trouverait le moyen de lui faire savoir que sa sœur n’avait pas oublié.