La Promesse Blessée
Lire le chapitre 6: The English Nurse
L’aube s’annonçait mal. Élise le sentit dès l’instant où elle poussa la porte de la salle des fiévreux, l’odeur de l’étable et du sang séché encore dans ses narines. La matrone Meeks se tenait au pied du lit d’Ashworth, les bras croisés, et à ses côtés se dressait une femme qu’Élise n’avait jamais vue : haute, carrée d’épaules, les cheveux d’un blond si pâle qu’ils semblaient blancs sous le bandeau. Elle portait l’uniforme des infirmières anglaises de la Croix-Rouge — un tablier immaculé, une coiffe empesée — et ses yeux gris dévisageaient Élise comme on inspecte une tache sur un linge propre.
« Voilà donc la Française », dit la nouvelle venue, d’une voix tranchante comme un scalpel. Elle prononça le mot « Française » comme on dirait « pestiférée ».
« Belge », corrigea Élise, sans hausser le ton. « Et je ne suis pas à vous, madame. »
Meeks ricana brièvement, un son sec qui ne lui ressemblait pas. « Miss Margaret Hale est arrivée cette nuit de Bruxelles avec les renforts du général. Elle dirigera le service des officiers. »
Élise regarda Ashworth. Il dormait — ou plutôt, il ne dormait pas. Des plaques rouges montaient sur ses pommettes, et sa respiration, quoique régulière, soulevait sa poitrine avec une fatigue que le sommeil ne réparait pas. Le bandage de sa jambe paraissait propre, mais Élise connaissait cette chaleur suspecte qui émanait d’une plaie qui travaille.
« Il a de la fièvre », dit-elle à voix basse, s’approchant du lit. « Je l’ai surveillé toute la nuit. Il faut changer son pansement et lui donner du quinquina. »
Margaret Hale ne bougea pas d’un pouce. « Vous l’avez surveillé — seule ? Toute la nuit ? Une femme de votre âge, enfermée avec un officier anglais ? »
Le sang monta aux joues d’Élise, mais elle se retint. Meeks la regardait, les lèvres pincées, prête à mordre. Toute la salle semblait retenir son souffle. Les autres lits alignés dans la pénombre abritaient des hommes qui, pour la plupart, dormaient ou délirent — mais quelques yeux étaient ouverts, et des oreilles encore plus.
« Le docteur Thorne m’a confié le colonel Ashworth », dit-elle avec soin, pesant chaque mot comme on pèse de la poudre à canon. « Je suivais ses instructions. »
« Thorne est débordé », répliqua Margaret en s’approchant du lit. Elle posa une main sur le front d’Ashworth, puis la retira comme si elle avait touché une braise. « Ce colonel brûle. Il a de la fièvre. Qu’est-ce que vous lui avez donné ? »
« De l’eau. Des compresses froides. Et des pansements propres, matin et soir. »
Margaret se pencha, souleva le drap, et examina le bandage de la jambe avec des yeux experts. Élise la laissa faire — pour l’instant. Mais quand Margaret souleva un coin de la gaze et huma l’air au-dessus de la plaie, son visage se ferma encore plus.
« L’odeur. Vous sentez ? »
Élise la sentait, oui. Ce n’était pas la franche purulence qui annonce la gangrène — c’était plus subtil, plus sournois. Une tiédeur malsaine, un parfum de moisi et de cuivre. Elle avait décidé qu’elle surveillerait la plaie encore deux jours avant de s’alarmer. Mais les yeux gris de Margaret Hale ne laissèrent aucune place à la nuance.
« C’est vous qui lui avez mis cette pommade », dit Margaret soudain, la voix montant d’un cran. « Hier soir. Je l’ai vue dans les registres — vous avez préparé un baume, avec de l’arnica et je ne sais quoi d’autre. »
Élise déglutit. L’arnica, oui. Et un peu de miel, et une décoction de sauge. Rien de dangereux. Mais elle comprit, avec un froid qui lui descendit le long de la colonne, que son geste était maintenant chargé de poison.
« C’était un traitement conservateur », dit-elle, plus fort qu’elle ne voulait. « Le docteur Thorne m’a autorisée. La plaie était propre, ce matin. La fièvre — c’est l’inflammation normale, la réaction d’un corps qui se défend. »
Margaret se redressa de toute sa hauteur. « Normal ? Vous appelez cela normal ? Cet homme est rouge comme une pivoine, il délire, et vous me parlez de normalité ? »
Elle se tourna vers Meeks. « Elle l’a empoisonné. C’est clair. Une femme qui refuse qu’on ampute une jambe gangrenée, qui passe des nuits seule avec un officier ennemi, qui lui applique des onguents de sa propre composition — vous voyez où cela mène ? »
Élise sentit le monde basculer. Autour d’elle, la salle semblait rétrécir. Les bruits — gouttes d’eau, plaintes lointaines, craquements du bois — se turent. Quelques têtes se tournèrent. Meeks ouvrit la bouche, mais rien n’en sortit.
Ashworth bougea. Sa main chercha quelque chose sur le drap, puis retomba. « …ne touchez pas à la bouteille… », murmura-t-il dans son délire.
Cette phrase — prononcée au hasard, échappée d’un rêve — Élise la cueillit comme une bouée. Elle redressa les épaules.
« Si vous pensez que je l’ai empoisonné », dit-elle, d’une voix claire qui porta dans toute la pièce, « alors il faut traiter l’empoisonnement comme il convient. » Elle fit un pas vers la table de soins, saisit une petite lance en cuivre et s’approcha du lit. « Je recommande des sangsues, madame. Trois, sur le mollet droit. Elles retireront le sang vicié. C’est le traitement le plus efficace contre la fièvre putride — et si, comme vous le dites, c’est un poison qui circule dans ses veines, les sangsues le tireront de son corps. »
Margaret Hale cligna des yeux. Une seule fois. Ce fut suffisant.
« Les sangsues », répéta-t-elle, la voix légèrement moins assurée. « Vous… en avez ? »
Élise souleva le couvercle d’un petit bocal de verre posé à côté de la bassine de cuivre. Trois bêtes sombres et luisantes s’enroulaient au fond, comme des virgules d’encre. « Le docteur Thorne les fait venir de Mons. C’est son ordre. »
Ce n’était pas exactement la vérité. Le bocal était là depuis trois jours, et Thorne n’avait jamais daigné l’ouvrir. Mais l’effet fut immédiat. Margaret recula d’un pas, toisa le bocal, toisa Élise, puis toisa Meeks, comme pour lui demander qui des deux femmes mentait.
Meeks haussa les épaules. « Thorne lui fait confiance », murmura-t-elle, non sans réticence. « Pareil pour l’amputation. Il lui a donné deux jours. »
« Deux jours », répéta Margaret, doucement, comme une ménagère qui découvre une facture salée. Elle regarda Ashworth, qui haletait maintenant, le front couvert de sueur. Puis elle regarda la lance de cuivre qu’Élise tenait à la main, la lame brillante.
« Très bien », dit-elle enfin. « Prouvez-le. Rincez le bocal, posez les sangsues, et que je voie si le poison sort. » Elle pointa un doigt vers le visage d’Élise, comme on vise une cible. « Mais si cet homme meurt, si la plaie se gâte davantage, je témoignerai devant le conseil de l’armée. Vous serez traduite pour meurtre délibéré d’un officier de Sa Majesté. »
Elle salua brièvement, de la tête — une raideur à peine polie — et quitta la salle, son tablier claquant contre le battant de la porte.
Meeks la suivit, non sans jeter un dernier regard à Élise — un regard qu’Élise n’aurait su déchiffrer : mépris ? prudence ? calcul ? Puis la porte se referma.
Élise se laissa tomber sur le tabouret au chevet d’Ashworth. Ses mains tremblaient. Elle posa la lance sur la table avant de se couper elle-même.
« Vous êtes… un sacré numéro », murmura une voix rauque.
Elle se retourna. Ashworth avait ouvert les yeux — des yeux fiévreux, brillants, mais lucides. Il la regardait avec une expression qu’elle ne lui avait pas encore vue : mi-amusée, mi-effrayée.
« Vous étiez réveillé », souffla-t-elle.
« …Assez pour entendre une Anglaise vous accuser de m’empoisonner et vous retourner les sangsues contre elle. » Il esquissa un sourire fatigué qui se brisa aussitôt en grimace. « Vous voulez vraiment me coller ces bêtes sur la jambe ? »
Élise ne put s’empêcher de sourire. « Si cela vous sauve la vie, oui. »
« Alors faites vite. » Il ferma les yeux. « Et… merci. Pour ne pas avoir paniqué. Les autres auraient pleuré. Vous, vous avez riposté. »
Élise dévissa le bocal. Mais avant d’y plonger la pince, elle dit doucement, à voix si basse que même les moribonds des lits voisins ne purent l’entendre : « Les sangsues, c’était pour vous sauver, pas pour l’amadouer. Mais elle reviendra. Ce genre de femme ne pardonne jamais une humiliation. »
Elle ne savait pas encore à quel point cette parole était prophétique. Car dans la poche de son tablier, collé contre son cœur, le papier d’Ostende semblait brûler plus fort que jamais — et cette nouvelle ennemie venait d’ajouter son propre feu à la flamme.