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La Promesse Blessée

Lire le chapitre 7: The Night Conversation

La nuit était tombée sur le couloir des officiers, et avec elle, une accalmie fragile. Les gémissements s'étaient tus, remplacés par le souffle régulier des dormeurs et le crépitement d'une bougie que la brise du couloir faisait vaciller. Élise, adossée au mur près de la fenêtre, se massait les poignets, douloureux d'avoir tordu tant de linges.

La voix d'Ashworth la fit sursauter, comme si elle avait oublié qu'il pouvait parler encore ce soir.

« Vous ne dormez jamais, infirmière ? »

Il était éveillé, les yeux sombres dans la pénombre, la tête légèrement tournée vers elle. Sa fièvre était tombée depuis l'après-midi, et les traits tirés mais lucides, il semblait étudier la forme de son visage à la lueur de la flamme.

« Rarement, murmura-t-elle en approchant sa chaise de son lit. Les morts ont besoin de moins de soins que les vivants, mais les vivants, eux, ont besoin de veilleurs. »

Il esquissa un sourire mince, celui d'un homme qui connaissait les veilles prolongées.

« Et vous cherchez quoi, en veillant ? Vous espérez attraper leur âme au passage ? »

« Peut-être. » Elle saisit la tasse d'eau à son chevet pour lui humecter les lèvres. « Mais je ne crois pas aux âmes qui sortent par la bouche. Plutôt aux mots qu'on retient, et qu'on regrette de ne pas avoir dits. »

Il but une gorgée, la tête soulevée avec peine par son bras valide. La douleur de sa jambe raidit une seconde sa mâchoire, avant qu'il ne se laisse retomber sur l'oreiller.

« Vous parlez comme une femme qui a des regrets, dit-il.

— Vous parlez comme un homme qui en connaît le goût. »

Il la regarda un long moment, les yeux si clairs qu'ils semblaient presque aveugles dans le noir.

« Qu'est-ce que vous fuyez, Élise ? »

La question la frappa, franche comme un coup de canon.

« Je ne fuis pas. Je traverse. » Elle reposa la tasse sur la table de chevet. « Waterloo, ces murs, cette guerre… tout cela n'est qu'un passage. Une fois traversé, je reviendrai chez moi. »

« À Bruxelles ? » demanda-t-il avec un semblant de désinvolture.

Elle marqua une pause imperceptible. Il la testait, encore et toujours.

« Je suis de Bruxelles, oui. Ma famille vit là-bas depuis toujours. Et vous, Colonel ? Vous retournerez en Angleterre, une fois votre jambe guérie ?

— Je n'ai plus d'Angleterre, répondit-il, la voix plus basse. Je cherche quelqu'un. Ma sœur, pour être exact. Elle a fui après une querelle familiale… il y a des années. Je crois qu'elle est venue en Belgique. »

Élise leva un sourcil en époussetant le drap de sa main.

« Une sœur ? Et vous n'avez pas d'autre moyen de la retrouver que de vous faire tirer dessus à Waterloo ?

— Pas si j'avais un papier avec son nom et un lieu, dit-il, les yeux soudain aiguisés sur elle comme des pointes de baïonnette. Mais je n'ai que des souvenirs et une dette envers elle. C'est plus lourd qu'un fusil.

— Des souvenirs, ça se cherche lentement. Une dette, ça se paie autrement qu'en mourant dans un champ de betteraves. »

Il y eut un long silence. Dehors, des pas de garde martelèrent la cour et s'évanouirent.

« Vous ne parlez pas beaucoup de vous, Colonel, dit-elle en repliant un coin du drap. Votre sœur, votre dette, vos souvenirs… mais jamais de votre maison. Vous avez laissé quelque chose en Angleterre ?

— Une carrière. Des pierres. Une statue de marbre de mon père qui n'a jamais souri une seule fois de ma vie. »

Sa voix était plate, presque amusée.

« Vous regrettez quoi de votre pays ? demanda-t-il à son tour. Les odeurs ? Les visages ? »

Élise inclina la tête, feignant de réfléchir avec peine, comme si elle devait traduire les mots français dans une autre langue.

« Le goût du pain, souffla-t-elle enfin. Chez nous, il est plus doux, plus dense. Et… le silence. Les soirs d'hiver, quand tout est blanc et que les pas crissent sous la neige. »

Il la dévisagea, perplexe.

« Vous parlez lentement, comme si chaque mot vous était pesé dans une balance.

— Le flamand, dit-elle en haussant les épaules, faussement gauche. À Bruxelles, on parle aussi le flamand. Le français, je le comprends, mais je le pense encore en flamand. Cela me rend lente. »

Un mensonge cousu serré, comme son double ourlet.

« Pourtant, vous le parlez très bien, remarqua-t-il doucement. Suspect pour une Flamande. »

Le souffle d'Élise s'arrêta un demi-instant. Mais elle avait appris, dans les charniers de dix batailles, à ne jamais laisser voir un tremblement.

« Les infirmeries ne m'ont pas appris le français, Colonel. C'est l'armée. L'armée parle français pour commander, que ce soit pour manger ou pour creuser des tombes. On finit par l'entendre, à force de laver.

— Vous n'êtes pas une actrice, dit-il en riant doucement, mais vous êtes coriace. C'est la même chose. »

Puis il détourna les yeux, fixant le plafond fissuré de la chambre. Sa voix perdit son ironie.

« Ma sœur parlait comme vous. Moitié français, moitié autre chose. Une voix pétrie dans deux terres, comme si l'exil lui avait donné une double langue.

— Votre sœur était donc mariée à un Français ? demanda Élise avec une curiosité prudente.

— Amoureuse d'un Français, la corrigea-t-il. Pire encore. Et notre père n'a jamais toléré qu'une Ashworth épouse un soldat de Bonaparte. Elle a choisi l'homme. Elle a disparu. C'était il y a douze ans. »

Élise retint son souffle. Douze ans. La date ricocha contre sa mémoire - elle ne savait pas encore contre quoi.

« Et vous la cherchez depuis ?

— Je l'ai cherchée en vain pendant des années, dit-il. Puis j'ai obtenu une piste. Une femme qui lui ressemblait vivait à Ostende, avec un enfant. Une lettre anonyme. Je me suis engagé dans cette campagne pour vérifier, quand la guerre m'a rattrapé plus vite que mes pas.

— Une lettre, répéta Élise, la gorge soudain sèche. Vous bâtissez votre espoir sur une lettre ?

— Je bâtis mon devoir dessus, c'est tout. »

Elle dut se mordre l'intérieur de la joue pour ne pas laisser échapper un mot de trop. Le papier niché contre sa poitrine, la feuille d'Ostende aux lettres tracées d'une encre tranquille, semblait brûler à travers le tissu de sa robe.

« Et si la lettre était fausse ? dit-elle pour détourner le danger. Et si la femme d'Ostende n'était qu'un fantôme que vous poursuivez parce que vous ne savez pas quoi faire de l'espoir ?

— Alors, au moins, j'aurai marché dans la direction de quelque chose qui ressemble à une vérité. C'est un luxe, par les temps qui courent. »

Il parlait avec une lassitude tranquille, celle des hommes qui ont depuis longtemps cessé de compter les jours.

Soudain, il tourna son regard vers elle, intense.

« Et vous, Élise ? Si vous cherchiez vraiment quelqu'un, et qu'on vous disait qu'il est prisonnier dans un camp prussien au nord, que feriez-vous ? Vous traverseriez quoi pour le retrouver ?

La question était un piège, ou une main tendue.

Elle détourna les yeux vers la fenêtre noire.

« Je traverserais un autre océan de temps qu'il soit libre, dit-elle avec calme. Même s'il me fallait des années. Même s'il me fallait passer par la Flandre. »

Elle se leva et lissa son tablier, scellant la conversation avant qu'elle ne prenne une autre tournure. Mais alors qu'elle atteignait la porte, sa voix l'arrêta, froide comme une lame qu'on tire.

« Vous mentez presque aussi bien que moi, Élise Delacroix. La prochaine fois que vous voudrez cacher que vous parlez un français impeccable, ne dites pas que vous êtes de Bruxelles. Les Bruxelloises ne disent pas “chemin de betteraves” avec un si bel accent. Elles ne disent pas “fauteuil” comme une Parisienne. »

Elle se retourna. Il la regardait fixement, un demi-sourire aux lèvres.

« Je suis blessé, pas aveugle, poursuivit-il. Vous êtes de Liège ou de Namur, peut-être. Ou plus au sud, sous la langue française. Mais vous avez vos raisons de le cacher. Je ne vous les demande pas — pas encore. En attendant, faisons un pacte : vous gardez mes surprises dans votre poche, je garde les vôtres dans la mienne. »

Le papier d'Ostende sembla vibrer contre son cœur.

« Et si l'une de mes surprises valait plus que l'autre ? demanda-t-elle lentement.

— Alors nous aurons une conversation intéressante, une de ces nuits, quand la fièvre sera retombée et que personne ne pourra nous entendre. »

Elle sortit sans répondre. Dans le couloir, la bougie crépita.

« Ma sœur a fui avec un Français », répéta-t-elle en silence. Sa main remonta machinalement vers son corsage, où le papier cachait son secret.

« Mais moi aussi, j'ai couru avec un nom dans la poche. »

Elle se retourna vers la chambre close, les volets fermés, et elle jura intérieurement de ne jamais montrer la lettre à Ashworth tant qu'elle ne saurait pas s'il cherchait sa sœur… ou s'il cherchait Marie Laurent.

« S'il veut me tenir parole, je tiendrai la mienne — mais je verrai d'abord comment il paie ses dettes. »

Ses doigts trouvèrent la pièce entaillée dans sa poche, le vélin d'Ostende ailleurs. Deux promesses inachevées, deux guerres secrètes, le cœur noué dans la même étoffe.

Dehors, le garde changea de poste. Le pas lourd de Margaret Hale résonna dans l'escalier, et Élise glissa dans l'ombre de la chapelle avant d'être surprise à veiller seule devant la porte d'un officier anglais.